+ Contre son coeur - Hanif Kureishi
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Hanif Kureishi Contre son coeur

Hanif Kureishi
Contre son coeur
traduit de l'anglais par Jean Rosenthal

C'est mon agent qui découvrit le livre voilà quelques mois. Je ne sais absolument pas depuis combien de temps elle l'avait dans son bureau, mais mon père est mort il y a presque onze ans et c'était la première fois que je le voyais. À seize ans j'avais cessé de lire ses romans et de lui soumettre ce que j'écrivais. Je ne supportais pas ses critiques sévères, parfois sarcastiques, et je me trouvais, de mon côté, trop dur avec lui : je voyais bien que je le vexais.
Il arrive qu'on apprenne des informations concernant ses parents qu'on ne tient pas vraiment à assimiler, même s'il s'agit simplement de se faire une opinion sur eux afin de poursuivre sa propre existence. D'un autre côté, opter pour l'ignorance ne vaut rien. J'ai donc décidé de voir ce que recèle ce livre, cela m'évitera de relire Tchekhov pendant quelque temps. Mon père, ce travailleur poussé par de fortes envies, n'aurait pourtant pas approuvé : il affirmait, ma mère lui faisant écho, que tous deux se consacraient continuellement à des tâches qui ne leur plaisaient pas. Il ne s'agissait donc pas de gaspiller son temps. (Je me rappelle tout d'un coup un curieux passage dans une lettre de Tchekhov à Maxime Gorki : “Vous êtes un garçon jeune, vigoureux et audacieux : à votre place, je partirais pour l'Inde.”)
Ayant étudié de près mes parents pendant une vingtaine d'années puis les ayant laissés depuis lors occuper presque quotidiennement mes pensées et mes rêves, une bonne partie de ce que je “sais” n'est probablement que suppositions et fantasmes; il ne faut pas en attendre davantage, me semble-t-il, et cet ouvrage spontané auquel je m'attelle ressemble donc certainement plus à une fiction que je ne le voudrais. Mais, je l'espère, cette recherche m'entraînera plus avant. Je retire enfin les feuilles dactylographiées du classeur et m'allonge sur le canapé de mon bureau, une tasse de thé à portée de la main, pour jeter un coup d'œil rapide à l'ensemble du manuscrit. J'en parcours l'essentiel sans entrer dans les détails, ce qui me suffit malgré tout pour découvrir qu'il y est question de mon père, de ses parents et d'au moins un de ses frères. Le récit se situe à Poona et à Bombay vers la fin de l'époque coloniale britannique. Nous voilà “partis pour l'Inde”.
J'arpente la pièce, aussi excité que si je venais de remettre la main sur des photographies oubliées; malheureusement, les gens saisis sur la pellicule gardent le silence et on ne peut qu'échafauder des hypothèses sur le contexte et les sentiments de chacun. Dans “L'écriture, un don”, un texte recueilli dans Souvenirs et Divagations, je m'aventurais pour la première fois à parler de mon père en dehors d'un cadre romanesque, en cherchant à savoir comment il souhaitait être considéré en tant qu'écrivain et ce que cela représentait pour notre famille. Mais je ne disposais pas alors, comme maintenant, d'un accès objectif au passé : j'imagine qu'ici – comme si
j'ouvrais une porte sur un passé conservé dans des mots – je trouverai des indices ou une clef pour expliquer la vie de mon père, la façon dont il vivait avec ma mère, l'éducation qu'il m'a donnée, un contexte politique dans un cadre colonial. Mon père me parle de nouveau et pas seulement dans ma tête.
La lecture attentive du manuscrit me demande une journée entière. J'arrive au bout, bouleversé par tout ce qu'il semble me dire et par tout ce que je vais devoir affronter maintenant que j'ai pénétré dans ce labyrinthe. En ressortirai-je différent? Et, plus important encore, papa en ressortira-t-il différent?

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