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Cesar Aira Magicien
Cesar Aira - Magicien
Traduit de l'espagnol (argentin) par Michel Lafon.

« Magicien »,
de Cesar Aira

Cette année, au mois de mars, le magicien argentin Hans Chans (de son vrai nom, Pedro María Gregorini) a participé à un symposium d'illusionnistes au Panamá. L'événement, d'après l'invitation et le dépliant, devait réunir les professionnels les plus prestigieux du continent, pour préparer le grand congrès mondial, qui a lieu tous les dix ans et se déroulera l'an prochain à Hong-Kong. Le congrès précédent s'était
tenu à Chicago et il n'y avait pas assisté. Il ne se proposait pas seulement de participer, mais d'être reconnu une fois pour toutes comme Le Meilleur Magicien du Monde. L'idée n'avait rien de saugrenu ni d'excessif; elle avait un fondement aussi raisonnable qu'étrange : Hans Chans était un véritable magicien. Il ne savait ni comment ni pourquoi, mais il l'était. Il pouvait annuler à sa guise les lois du monde physique et faire en sorte que des objets, des animaux, des personnes, y compris lui, apparaissent ou disparaissent, se déplacent, se transforment, se multiplient, flottent dans les airs, bref se comportent selon sa volonté. Un don rarissime, de toute évidence, peut-être unique. Ce que ses collègues obtenaient à l'issue de préparatifs laborieux, avec des machines compliquées et des tours savamment calculés pour tromper l'attention du public, il pouvait le faire sans artifice, sans travail, avec une parfaite spontanéité.

Rien d'extravagant, alors, dans son intention d'être reconnu comme le meilleur. Avec un tel don, ce qui était étonnant, c'était qu'il n'y fût pas encore parvenu. Lui-même ne se l'expliquait pas. Depuis vingt ans, il menait une carrière normale et assez brillante, mais sans plus. Après tout, il valait peut-être mieux qu'il en fût ainsi : il fallait bien commencer par être un magicien parmi d'autres, pour gravir les échelons et devenir finalement le numéro un. Le risque de voir son don percé à jour le paniquait : on le regarderait comme un phénomène, sa vie se transformerait en cauchemar. En fin de compte, quand il y pensait froidement, il se disait qu'il avait agi de la façon la plus raisonnable. Tout le monde rêve d'avoir des «pouvoirs», mais personne ne se demande sérieusement ce qu'il en ferait dans la pratique. Sa stratégie avait consisté à se dissimuler au milieu de ceux qui imitent le mieux la possession de tels pouvoirs, c'est-à-dire les illusionnistes et les prestidigitateurs; et, puisqu'il les possédait vraiment, à les utiliser pour gagner sa vie de la façon la plus facile. Il lui suffisait de faire les gestes et d'attendre les résultats. Sauf que tout ça n'était pas si simple. Car la profession de magicien ne se résume pas à ce qui se passe sur les planches : il y a tous les problèmes liés aux théâtres, aux contrats, à la location, aux tournées. Sans le vouloir, seulement parce qu'il avait choisi l'activité qui lui permettait de tirer directement profit de son don, il était ainsi devenu magicien professionnel. Il se demandait parfois s'il n'y avait pas de meilleures solutions. Par exemple, faire apparaître l'argent dans sa main, puisqu'il en était parfaitement capable. Mais les billets sont numérotés, ce qui risquait de lui causer des problèmes. Ou bien, faire apparaître des choses : vêtements, nourriture, appareils... Il l'avait déjà fait, il le faisait parfois, quand il était seul, mais c'était toujours problématique : la nourriture était meilleure au restaurant, ou préparée par une cuisinière; et il se sentait mal à l'aise avec les objets (qu'il faisait vite disparaître, en général), parce qu'il n'avait pas de factures et ne pouvait pas justifier de leur possession. Quant aux véritables propriétés, productives, comme des terres, des maisons, des usines, elles étaient exclues, car elles auraient occupé
un espace déjà pourvu d'un propriétaire, sans compter qu'il lui aurait été impossible d'expliquer comment elles étaient arrivées en sa possession. Restait le vieux recours, tellement rebattu dans l'imaginaire collectif, consistant à «produire» de l'or. Il s'y essaya, mais en pure perte : il fallait s'occuper de le vendre, signer des papiers; s'il voulait en vivre, ça deviendrait vite dangereux. Même chose avec les casinos. Il pouvait faire sortir le numéro de son choix à la roulette, mais une ou deux expériences suffirent à le convaincre qu'il ne résisterait pas à la tension nerveuse; en outre, il serait obligé de passer sa vie à voyager de casino en casino, pour ne pas attirer l'attention, en pleine paranoïa. Quant à gagner le gros lot à la loterie, il y renonça, de peur de trop s'exposer.

Il existait à coup sûr d'autres moyens, ou une combinaison prudente de tous ces moyens. Chacun devait avoir ses inconvénients, mais le métier de magicien en avait aussi. Et puis, il pouvait utiliser ces mêmes pouvoirs pour annuler tout problème qui surgirait. Pourtant, il n'avait pas trouvé la formule. En résumé, il se considérait comme un imbécile, un raté, lui qui était peut-être l'homme au monde qui avait le moins de raisons de ne pas être, une fois pour toutes, riche et heureux. Malgré tout, que le chemin choisi soit le bon ou non, il avait avancé. Il vivait bien, habitait un bel appartement à Buenos Aires, avait une famille et était reconnu comme un artiste de variétés prestigieux. Mais pour faire taire ses remords de n'avoir pas su utiliser au mieux un don unique au monde (mieux, en tout cas, qu'il ne l'avait fait), et aussi pour des motifs plus matériels (à commencer par le désir de vivre dans une maison plus grande et de satisfaire les demandes grandissantes de son épouse et de ses enfants déjà adolescents), il avait décidé de faire de sérieux efforts pour progresser dans la magie, devenir une star et toucher des millions à chaque représentation.

En effet, qu'est-ce qui l'empêchait de deve-
nir le meilleur? Toutes les conditions étaient réunies : il pouvait exécuter n'importe quel numéro de magie pour peu qu'il se le propose, il était sûr qu'il marcherait parfaitement et que personne ne découvrirait le truc (puisqu'il n'y en avait pas). Le problème, c'est qu'il n'était pas magicien par vocation : il n'avait pas le type de talent ou d'imagination qui pousse quelqu'un à opter pour ce travail. De fait, il lui fallait bien avouer que, depuis vingt ans qu'il exerçait le métier, il n'en avait même pas appris les rudiments, au-delà des préliminaires du monologue et de la mise en scène (où d'ailleurs il n'excellait pas). Il était presque comme un enfant qui aurait joué au magicien, mais sur une scène et devant un public. Au début de sa carrière, il s'était limité à reproduire avec une vraie magie les trucs classiques et modernes qu'il avait vu faire aux autres magiciens. Et depuis, il n'avait pas évolué. Avec le temps, il avait réuni une
collection de cassettes vidéo de magiciens du monde entier, et il sélectionnait ce qui lui semblait le plus brillant et le plus efficace. Il envisageait toujours d'adapter, de modifier, d'améliorer, mais l'indolence et le manque d'idées étaient les plus forts, et il continuait à faire exactement les mêmes tours. Pas exactement, puisqu'il n'avait pas besoin de recourir à des trucs, mais le résultat, pour le spectateur, était globalement le même. Si un collègue l'avait vu en action, il aurait eu de quoi rester perplexe, en notant l'absence d'assistantes, d'appareils et de tous ces jeux de scène, de toutes ces hésitations, de toutes ces diversions sur lesquels se fonde le truc. Mais pour le public, ça ne changeait rien.

Paradoxalement, il se pouvait que son privilège joue en sa défaveur et le condamne à la médiocrité. S'il s'agissait de faire sortir un lapin de son chapeau, il le faisait apparaître sans ressorts, ni doubles fonds, ni miroirs. Il n'avait nul besoin de se mettre à réfléchir, de préparer son matériel ni de répéter. Le public applaudissait, tout content, en se disant qu'il y avait un truc et que ce truc était parfaitement trouvé et exécuté. Et c'était bien l'effet qu'il recherchait. Le public aurait été fort surpris d'apprendre que le Magicien ignorait autant que les spectateurs quel était le truc, c'est-à-dire quel était le truc qu'employait dans un cas pareil, et dans tous les autres cas, un illusionniste conventionnel. Le Magi-
cien n'avait pas la moindre idée de la façon dont fonctionnaient ces doubles fonds, ces ressorts, ces miroirs; quand il voyait un de ses «col-
lègues» en action, il était dans la même situation qu'un enfant de cinq ans : tout lui semblait magique. Et pour cause, vu que lorsqu'il reproduisait lui-même le tour, il le faisait d'une façon vraiment magique, parce qu'il en était capable, mais aussi parce qu'il n'aurait pas pu faire autrement.

Si bien que les numéros de magie les plus difficiles, les plus «impossibles» étaient à sa portée. Il les réalisait sans le moindre effort, sans bouger le petit doigt. Mais quels étaient donc ces numéros stupéfiants et inouïs? Là était la clé du problème. Le spectacle de magie avait ses lois. Il ne pouvait pas faire disparaître les murs et le toit du théâtre, ou faire flotter dans les airs, au-dessus des têtes des spectateurs, des hippopotames grandeur nature en nickel, ou transformer une dame du public en Volkswagen... Enfin si,
il pouvait, mais il courait le risque d'effrayer,
ou d'éveiller d'incontrôlables curiosités, et de finir par tuer la poule aux œufs d'or, qu'il avait élevée si laborieusement depuis vingt ans. De sorte qu'il se limitait aux tours conventionnels et éprouvés (éprouvés par d'autres : par les illusionnistes). Rien ne l'empêchait de tirer un peu
sur la ficelle, d'avancer en direction de l'inexplicable, puisque c'était de cela qu'il s'agissait,
en fin de compte. Mais jusque-là, il était resté très prudent, peut-être trop. Il y avait trouvé son compte. Ses prestations, même si elles manquaient d'ambition, étaient toujours impeccables. Il ne faisait jamais faux bond : à l'inverse de ses collègues, qui travaillaient avec des assistantes et des appareils sujets à toute sorte de défaillance, il était capable de préparer son show en moins d'une heure, sans le moindre risque d'échec. Et puis, il n'avait aucun frais, si bien qu'en touchant le tarif normal, il gagnait deux fois plus que les autres.

Mais désormais, il voulait davantage. Sa jeunesse s'éloignait et il lui coûtait de plus en plus d'utiliser son don d'une manière aussi médiocre. L'âge et le succès obtenu dans son modeste rayon d'action l'encourageaient. Il s'était juré qu'avant de fêter ses cinquante ans, ce qui était l'affaire de quelques mois, il aurait abandonné toutes ses peurs et ferait ce qu'il aurait envie de faire. Était-il possible, se disait-il, qu'un homme ayant reçu le don prodigieux de voler passe toute sa vie sans voler, simplement par peur d'attirer l'attention? C'était absurde, lamentable, pathétique. De fait, il pouvait voler, s'il en avait envie; il ne l'avait jamais fait, parce qu'il souffrait de vertige et aussi, il faut le reconnaître, pour ne pas se faire remarquer.