+ Lais du Beleriand - J.R.R. Tolkien
Actualités Presse Nouvelles
J.R.R. Tolkien Lais du Beleriand

Extrait des « Lais du Beleriand » de Tolkien,
traduit de l'anglais par Elen Riot (poèmes) et Daniel Lauzon (commentaire et notes)

 

Lors! Du dragon d'or du Dieu d'Enfer,
des bois obscurs du monde enfui,
des chagrins hommes, des pleurs elfes
qui disparaissent peu à peu des sentes forestières
il va être dit et du nom très lamentable
de la pauvre Níniel, et du très triste nom
de Túrin, fils de Thalion au sort fatal.

Lors! Húrin Thalion sous les hordes guerrières
ploya, comme les armées d'Elfinesse,
de blanc vêtues, étaient réduites en poudre
par la terreur de haine de Delu-Morgoth.
Ce champ, depuis, le peuple l'a nommé
Nínin Unothradin, les Larmes Innombrables.
Là, les enfants des Hommes, chefs et guerriers,
fuirent le combat, mais le peuple des Elfes
perdit, trahi par eux, sauf par un seul juste,
Thalion Erithámrod et ses guerriers divins;
là, flanc à flanc, les Orques, démons des cols
en vinrent enfin à bout en un combat terrible.
Là, enchaîné sur ordre de Bauglir,
gît le plus fier des princes des Hommes.
Aux salles de Bauglir à flanc de collines,
aux Enfers d'Acier aux secrètes cavernes
il fut traîné le héros des terres du Hithlum,
Thalion Erithámrod, au trône du chef 
ce Sire au cœur gonflé d'amère haine
bouillant de rage car les ravages de la guerre
avaient épargné et Turgon dix fois roi,
l'héritier de Finweg; et les fils de Fëanor,
joailliers des pierres sacrées et éternelles.
Car Turgon altier de terrible fureur
de la lame pâle de son épée pointue
s'était frayé un passage échappant
au carnage – oui, son chemin fut tracé
dans les hordes d'Enfer comme foin couché
sur le champ par la longue faux qui court.
Une innombrable troupe suivit ce roi
le long des vallées noires par d'âpres monts
fuyant l'ennemi et le voici qui sort
de ce conte; mais il gâcha le triomphe
de Morgoth le Mauvais que la folle rage point.
Ni ses espions ni les esprits malins,
ni son riche savoir ne surent lui dire,
où s'en était allée la nation gnome.
Mais Ruse lui souffle de tromper Thalion
enchaîné, inflexible, au fond du noir cachot,
Ruse grandit en son cœur qui se rappelait bien
qu'on dit les Hommes mous et faibles
chez les Elfes et leurs frères; que seule Trahison
triomphera du sort dont les rets
gardent les enfants de Corthûn, contrarient ses plans.

«Est-ce là Húrin le hardi, dit Delu-Morgoth,
à la main de fer, qui devant moi se dresse,
forçat comme seuls le sont les lâches?
As-tu ouï mon nom ou faudra-t-il te dire
l'espoir de celui qu'on traîne à Angband –
la cruelle prison où torturent les Balrogs?

«Je sais et je hais. Pour l'avoir su je t'ai combattu
nulle peur ne m'émut je n'ai toujours pas peur»,
gronde alors Thalion, et un sbire de Morgoth
le frappe à la bouche; mais Morgoth sourit : 
«La peur t'attend sous la langue du feu,
sous le fouet des Balrogs striant ta chair blanche.
Mais je t'offre le salut tu as encor le choix
de repousser l'affreux sort qui t'attend.
Apprends des captifs du peuple maudit 
que j'ai vaincu où se terre Turgon;
comment par flamme et mort le trouver
en ces confins où il erre oublié.
Feins l'amitié du fidèle dans l'épreuve,
et sonde les gouffres des cœurs. 
Alors, si tu dis vrai, tes triples liens
par mes hommes sur mon ordre tomberont
et pour me servir tu suivras pas à pas
dans leurs antres ces ennemis des Dieux.»

«Ton espoir trop gonflé t'égare, ô Bauglir – 
je ne suis pas le jouet de tes traîtres projets;
torture m'est plus douce que souillure de traître.»
«Si la torture est douce les trésors sont plus gais.
En monceaux amassés par les siècles passant,
les pierres et les joyaux des Dieux jaloux 
sont miens, par moi tu recevras de quoi,
oui, gaver l'insatiable Ver de la Cupidité.»

«Raffine ta science connais ton ennemi,
Bauglir maudit! Ne braie pas plus longtemps
fier d'avoir pillé les Trois Lignées. 
Reçois ma haine tes hordes mon mépris.»

«Tu oses me braver! Pour prix de ton orgueil,
dit Morgoth mis en joie, je prends la main,
je me passe de toi; mais toi ne t'aigris pas
s'ils sont méchants. Car tu es bien en peine
de les défendre, voire de lever la main.»

Puis Thalion est conduit au Thangorodrim,
mont qui croise les brouillards célestes
à la cime des cols dont Hithlum voit planer
la noire menace aux frontières du nord.
Au siège rocheux du plus pentu des pics
ils ont fixé ses liens, infrangible chaîne.
Le Maître du Malheur se tenait là riant
il jeta à jamais sur lui, les siens, ses rejetons
son sort, affreux destin de mort et d'affliction. 
L'homme puissant n'a pas bronché;
mais son regard dessillé a découvert au loin
et ses yeux enchantés ont vu toutes les choses
qui se sont abattues sur son peuple – tourment du démon.

 

I. L'ADOPTION DE TÚRIN

Lors! Dame Morwin au Pays des Ombres 
guettait au cœur des bois son bien-aimé :
qui jamais ne revint du champ de bataille.
Elle ne savait rien encor de son destin
s'il était pris, mort ou bien s'il était sauf.
Ses terres étaient en friche, ses barons décimés, 
et des hommes au mépris des droits du seigneur
campaient en Dorlómin traitant fort mal
la pauvre veuve; elle, grosse d'enfant,
avait déjà un fils malheureux orphelin,
Túrin Thaliodrin alors en ses enfances. 
Née en ces sombres heures sa fille
fut nommée Nienor, un nom de larmes
en vieille langue Lamentation.
Alors la mère pensa à Thingol, roi des Elfes,
à la danseuse en Doriath, sa fille Tinúviel, 
conquise par le brave des braves, Beren Ermabwed,
qu'il avait prise pour femme. S'était jadis nouée
une forte amitié avec son frère d'armes,
Thalion Erithámrod – aussi réfléchissant
elle dit à son garçon : «Mon enfant chéri, 
rares sont nos amis, et ton père ne revient pas.
Va loin de moi trouver le peuple des bois,
où Thingol trône dans les Mille Cavernes.
S'il n'a pas oublié Morwin et ton puissant seigneur
il voudra t'adopter et de lui tu sauras
l'art des armes du glaive et de la targe,
et en fils de Thalion ne te fais jamais serf,
mais pense à ta mère quand tu seras presque homme.»

Le fils de Húrin a le cœur gros
mais gravée dans ses mots une douleur immense
force l'obéissance, à quoi bon résister?
Lors! Les suivants de Morwin, Halog et Gumlin,
jeunes avant la jeunesse de Thalion
seuls d'entre les barons de ce seigneur des Hommes
fidèles à son service demeurent auprès d'elle; 
elle les prie de braver les monts noirs
et les bois aux laies de perdition;
bien que Túrin soit tendre et vierge de voyages
il faut s'armer et partir; leurs cœurs sont crevés

et Morwin pour pleurer se cache de ses hommes.