+ Lettres - William Burroughs
Actualités Presse Nouvelles
William Burroughs Lettres

Extrait des « Lettres » de William Burroughs,
traduit de l'anglais par Gérard-Georges Lemaire et Céline Leroy

 

à jack kerouac

22 avril [1954
Tanger]

Cher Jack,

Ayant agi comme diffuseur officiel du courrier pendant un certain temps, il m’est apparu que tu méritais une communication complètement indépendante.
Les choses ici sont plus que jamais tangéroises – «Mon cher, tout peut arriver à Tanger» –, ce qui rend vraiment fou. Il semble qu’il y ait eu des racontars à mon sujet – ou du moins une rumeur, ou une autre version voudrait qu’il ne s’agisse que d’un canular de la part de certains groupes pour me faire déguerpir de Tanger. En sorte que Tony, le vieil Hollandais qui gère le lupanar où je vis1, ne cesse de me lancer des regards réprobateurs dans le vestibule en disant : «Ach, treize ans et jamais avant j’ai eu une telle chosse dans ma maison. Et depuis deux semaines il y a ici à Tanger deux parfaits gentlemen anglais que je connais depuis longtemps. Avec eux je peux faire bonnes affaires mais ma maison est tellement surveillée.» Quoi qu’il en soit je suis toujours son locataire vedette et il hésite à me virer. Le trafic de la came explose à Tanger. Maintenant la mère de mon petit ami moucharde aux flics et on doit se rencontrer clandestinement. C’est dégradant, voilà ce que c’est. [...]
J’attends mon petit ami à présent, il est tard et je suis très nerveux1. En plus, le comportement d’Allen n’arrange rien.
En fait, rien n’empêche que toi, tu répondes à mes lettres. S’il te plaît, écris-moi dès que tu recevras ceci si tu ne l’as pas déjà fait. Remue-moi ce train rouillé et plein de poussière, comme dit la chanson. C’est comme si le fait que je reste ici ou non dépendait de ce que vous me direz, Allen et toi. Et je dois vite avoir de vos nouvelles.

 

Comme Toujours,
Bill

P.-S. Mon petit ami vient juste de partir et je peux maintenant écrire avec la sérénité philosophique qu’apporte un scrotum vide. Ai aussi la Sagesse de l’Orient à mon actif sous la forme aérodynamique de quatre comprimés de dolophine. Aucune ordonnance n’était nécessaire avant que Brian Howard (un vieil ami d’Auden et d’Isherwood) ne dévalise la ville2. C’est moi qui l’ai initié aux Dolo, mais je me suis vite rendu compte que j’avais créé un monstre de Frankenstein. Il se précipite dans les pharmacies, les «drugstores» comme il les appelle, et dit : «Donnez-moi vite quatre tubes de comprimés de M.» Il a décidé que la M. est en fin de compte plus «amusante» que la dolophine. «Et sais-tu la chose la plus étrange? Je ne me sens pas bien le matin avant d’avoir pris mes médicaments.» Il y fait toujours allusion comme à ses «médicaments». Très gentil. Tout le contraire de ces gens dépourvus de classe qui se répandent partout en disant : «Je suis malade. J’arrête pas de bâiller. Je suis en manque.» Pas Brian. Il se contente de dire : «J’ai besoin de mes médicaments.»
Au fait, il figure dans plusieurs romans d’Evelyn Waugh et il est très charmant quand il est sobre, et il m’a été d’un grand réconfort1. J’ai vraiment été terriblement troublé
et blessé qu’Allen ne m’ait pas écrit et j’ai besoin de
quelqu’un avec qui parler. Incroyable le peu de gens qui comprennent ce que je dis. En bref, la plupart des gens sont d’une bêtise crasse et je ressens le besoin pressant de trouver des auditeurs pour mes numéros. Quand je me trouve dans l’impasse d’une affection non partagée, les numéros sont mon dernier recours. (En fait conçus pour l’être aimé, c’est certain, mais quelqu’un d’autre peut prendre sa place en un clin d’œil.) Et Brian comprend tout de mes numéros. Mais il part demain, et je serai au milieu de ce désert de garçons superbes qui me regardent avec des yeux bruns et doux comme des cerfs étonnés. «Qu’est-ce que peut bien raconter l’Americano? Il faut que je rie? Est-ce qu’il est d’humeur à lâcher 25 pesetas de plus aujourd’hui?»
La défection d’Allen va finir par me pousser à bout. Je ne sais pas ce que je vais faire, mais ce sera l’épouvante de cette terre.1
Tu peux lui faire des remontrances. Je ne m’attendais pas à ce qu’il se comporte de cette façon (pas une ligne depuis quatre mois) et je n’aurais pas imaginé me sentir aussi blessé. C’est une phrase plutôt confuse et un peu contradictoire, je crois. Ce que je veux dire, c’est que je
ne pensais pas être aussi attaché à lui. Le manque est pire que l’accoutumance à Marker. Une lettre me remettrait d’aplomb. Charge-toi de cette affaire, si tu es vraiment mon ami, et fais en sorte qu’il m’envoie ma dose. Je suis paralysé. Incapable d’écrire. Rien ne m’intéresse.
Au fait, suis en train de décrocher. Pression terrible de mon Huncke portugais2. Je crois qu’il a inventé une histoire comme quoi les flics des stups seraient après moi. Il vient à l’instant même de me sortir une autre version de l’histoire et quand j’ai souligné les incohérences de son récit, il est devenu furieux... Du genre : «Vous autres Américains, vous êtes trop stupides pour comprendre quoi que ce soit... Je ne veux plus en parler. C’est trop ridicule.» Oui, oui, c’est ça. Les Européens interprètent
la générosité américaine comme une stupidité notoire,
et quand ils découvrent qu’on a percé à jour leurs manœuvres plutôt évidentes, ils sont furieux. Crois-moi, j’ai beaucoup appris sur le Vieux Monde pendant ces derniers mois et il n’en ressort rien de bon. Si Malaparte peut faire fortune en écrivant un livre antiaméricain, je pourrais faire la même chose en écrivant un réquisitoire antieuropéen3. Pourquoi pas? Pourquoi devrions-nous rester béats devant ces menteurs bons à rien simplement parce qu’ils sont censés représenter la «culture». Ils sont censés être mûrs, courtois, pleins d’esprit et toute cette merde. En réalité, ils n’ont aucun sens de l’humour. Par exemple, ce connard, qui dit que les Américains sont des barbares, que sa famille est vieille de sept cents ans, mais doit endurer nos grossièretés idiotes. Je l’ai noyé sous une pluie de numéros, ce soir. Maintenant il a compris qu’il n’obtiendrait plus rien, et comme ce charme continental part
vite en fumée! La chambre crépitait d’insultes désobligeantes comme un orage magnétique. Enfin, il part demain. J’oubliais de dire que le but de ces manœuvres était de me faire fuir de Tanger pour que je l’emmène
en Espagne où il voulait se rendre. Mais je ne vais pas l’emmener en Espagne ni nulle part ailleurs. (…)
Jack, il est tard, je suis épuisé, je me crame la cervelle à l’herbe pour écrire tout ça, alors réponds-moi vite. Ce soir, il me semble que je suis toujours en train de me donner du mal pour mes amis et qu’ils me rejettent comme un vampire qui essaie de les acheter avec un cadeau, de l’argent, des histoires ou des doigts coupés. Même si je perdais la vie au service d’un ami, de toute façon il dirait : «Oh, il tente de m’acheter avec son épouvantable vieille existence.»
Dis à Allen que je plaide coupable de vampirisme et autres crimes contre la vie. Mais je l’aime et rien n’efface l’amour.
La scène avec le Portugais a été violente. Grand Dieu, si j’avais eu un magnétophone. Chacun s’est mis à dénigrer le pays de l’autre, les insultes devenant de plus en plus crues et personnelles. Quand j’ai dit que le Portugal était un sous-produit de l’Espagne, la conversation a atteint le comble de l’animosité. Il me hait tout comme Huncke parce que j’ai tant fait pour lui, mais je ne l’aime pas vraiment. Son comportement est insupportable. Il ne peut pas m’exploiter comme si j’étais une vache à lait, et je ne peux pas complètement l’accepter comme un ami. Je ne lui en veux pas de me haïr.
Bon, j’ai hâte d’avoir de tes nouvelles. Et s’il te plaît, gronde Allen.

 

Comme Toujours,
Bill

à allen ginsberg

24 juin [1954
Tanger]

Cher Allen,

J’ai toujours une lettre pour toi sous le coude où j’inscris des idées diverses, une sorte de journal suivi.
J’ai pensé au numéro en tant que forme d’art et à ce qui le distingue des autres formes. Une chose, il n’est pas complètement symbolique, c’est-à-dire qu’il est suscep-
tible de basculer dans l’action «réelle» à n’importe quel moment (comme quand je me suis coupé l’articulation d’un doigt). En un sens, tout le mouvement nazi fut un grand numéro maléfique et dépourvu d’humour de la part d’Hitler. Tu me suis? Je ne suis pas sûr de me comprendre moi-même. Allez, et une pauvre tapette va se mettre à parler de vivre son art.
La nuit dernière suis allé avec Kells [Elvins] dans un extraordinaire restaurant arabe qui ressemblait à une gare routière réaménagée. Toit en acier galvanisé et nu. Un grand bananier qui pousse au milieu de la salle ressemblant à une grange ou à un hangar avec des tables disséminées çà et là. Servis par une tantouze arabe pleine de morve qui était à peine courtoise quand on a commandé deux plats et une portion de Cous Cous [sic]. Un ragoût arabe de poulet, noix, raisins, et céréales. Délicieux. J’étais défoncé. On sortait du Dean’s Bar, où je me suis trouvé face à un mur d’hostilité. Brion Gysin était présent et a voulu m’arrêter, mais je commence à apprendre les us et coutumes de cette ennuyeuse tribu1. Je ne l’avais jamais vu, donc il n’a jamais eu la possibilité de m’arrêter. Dean ne voulait pas me servir, il roulait les yeux avec désapprobation, mais il y avait Kells, un bon client. (Dean sait que je suis toxicomane. Plus encore, il me perçoit d’instinct comme un danger, lointain, un mauvais présage.) Je me suis donc assis là, saturé de thé et savourant leur désapprobation impuissante, le roulant sur ma langue avec un verre d’un bon sherry sec.
Vraiment, réduire sa consommation de came est siii sexy. Kiki vient ce soir. [...] [Une ou plusieurs pages de cette lettre manquent.]
Ai reçu une lettre de mon Huncke portugais. Ils délogent sa grand-mère de son poumon d’acier pour non-paiement du loyer. La Cie financière reprend possession du rein artificiel de sa femme. Se la remonte avec un pamplemousse. Je deviens de plus en plus dur avec les parasites. Des salauds qui ne donneraient rien, et à moi encore moins qu’aux autres. Cette psychologie de parasite – et surtout ils n’aideraient pas les gens qui les ont aidés. En bien je viens de subventionner mon dernier profiteur. À partir de maintenant, je garderai mon argent pour moi, pour mes rares amis, et les quelques personnes, comme Kiki et Angelo, qui ont été bien avec moi2.
La forme la plus sûre de sécurité est représentée par les amis qui t’aideront quoi qu’il arrive. Tu sais que tant que j’ai un endroit pour me loger, toi aussi. Voilà quelque chose qu’on ne peut pas acheter, Allen. Oui, j’aime
t’entendre dire que cela signifie la même chose pour toi et que tu es heureux que j’éprouve cela à ton égard.
Continuons le roman. Peut-être que le véritable roman, ce sont les lettres que je t’envoie.

Amitiés,
Bill