+ 44 - Kirsty Gunn
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Kirsty Gunn

Extrait de « 44 » de Kirsty Gunn,
traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff

 

44 est une réponse à la vie qui se déroule autour de moi tandis que je vis et travaille avec ma famille à la maison. Ce n'est ni un carnet de bord ni un journal intime, ce ne sont pas des mémoires, mais plutôt une sorte d'album, un endroit où je peux rassembler les différents textes issus des événements, nouvelles et autres informations qui adviennent tous les jours dans mon univers domestique.
Il ne s'agit jamais de faits de grande envergure. Une amie peut téléphoner ou écrire une lettre, je réponds dans ce qui ressemble à un petit poème. J'observe mes enfants et gribouille quelque chose au dos d'une enveloppe. Je lis une critique et cela me fait repenser à un essai que j'aimerais bien écrire. Une nouvelle racontant un enterrement tournicote dans ma tête pendant que je fais la vaisselle...
Et ainsi de suite...
Quarante-quatre fragments de genres différents qui ont une chose en commun : ils sont écrits par cette femme, moi, qui vit à cette époque de sa vie une existence pleine, nourrie sur le plan imaginaire par ce qui se passe dans son univers familial. Un univers aussi riche, intéressant et stimulant que tout autre univers dans lequel je pourrais choisir de vivre. Et si 44 n'est pas fabriqué à la manière des autres livres – pour paraître formé d'un seul tenant, telle une pièce d'étoffe émergeant du métier à tisser –, il est au contraire assemblé morceau par morceau, par petits bouts, par tronçons, par carrés de texte qui peuvent être joints les uns aux autres, et il possède, je crois, une unité propre. Ces segments composent bel et bien un tout. Ce livre est écrit comme il l'est parce que la vie à la maison est comme elle est : chaotique, indécise, fragmentaire. Comment pourrais-je être grandiose, tant en dimension qu'en intention, quand le brouillon d'une nouvelle se trouve griffonné à côté d'une assiette de Weetabix laissée en plan?
Alors oui, c'est une vie littéraire d'une nature différente, cette vie de «moments»; elle survient d'une manière différente. Ici à la maison, le travail concentré, méditatif qu'on peut fournir dans un bureau ou à la bibliothèque est impossible... Et pourtant c'est fou ce qu'il est intéressant, malgré tout, de découvrir une nouvelle façon de trouver des mots.
Tous les textes qui figurent ici apparaissent à peu près dans l'ordre où ils ont été écrits. À la fin du livre, j'ai rédigé des notes décrivant comment chacun avait vu le jour, ou donnant des précisions complémentaires le replaçant dans son contexte. Les articles sont répertoriés de 1 à 44 dans les dernières pages.
Pourquoi quarante-quatre articles au total? Vous aurez l'explication dans une minute en tournant la page et en lisant le premier de ces fragments.

 

1

Introduction

 

Le soir de mes quarante-quatre ans nous sommes allés, mon mari et moi, avec nos deux petites filles, à la Brasserie de Brompton Cross. J'avais demandé ça comme cadeau d'anniversaire. Au départ David et moi avions tout un tas de projets assez grandioses – allant d'un dîner dans un restaurant vraiment chic, rien que tous les deux, en convoquant la baby-sitter, jusqu'à, pourquoi pas, organiser une soirée, une jolie fête où on aurait dansé, ou encore un week-end au loin, à Paris, Rome ou ailleurs dans un bel hôtel (mon anniversaire tombait un samedi l'année dernière) –, mais non, en fin de compte, j'avais décidé que ce dont j'avais le plus envie c'était de passer une journée entière à lire au lit, puis de me lever et de sortir en famille, avec mon mari et mes filles, pour aller dîner pas trop tard.
J'ai toujours eu un endroit propre et bien éclairé dans mon cœur pour la Brasserie. N'y sont rattachés que les souvenirs les plus doux et les plus simples, des moments qui me rappellent toutes les phases adultes de ma vie. Il y a ma sœur et moi et son adorable premier mari en tenue de soirée, visage poudré de vert, durant notre folle jeunesse dans les années 1980... Il y a ce brunch de premier de l'an dans des brumes alcoolisées avec ma plus vieille amie au monde, où nous avions commandé du rosé à la place de café. Je me revois au petit-déjeuner, au déjeuner, au dîner... Tomber amoureuse de mon mari, déclarer la naissance de notre première fille... C'est l'endroit où je vais quand j'ai besoin de m'assurer que le monde est un havre merveilleux et immuable, apaisant et joyeux, où le maître d'hôtel est toujours le même, avec son beau visage de Belge rond et souriant qui vieillit et embellit d'année en année, et où les serveurs en long tablier blanc et costume sombre sont les mêmes, à faire les mêmes choses, dans le même ordre. Ce n'est pas un restaurant branché, la Brasserie, ce n'est pas un restaurant guindé et hors de prix. Je commande les mêmes plats chaque fois – salade au roquefort, entrecôte minute, épinards, crème caramel –, et l'addition, comme tout le reste, ne semble jamais changer non plus. La dernière fois que j'y suis allée c'était avec une amie peintre, mère de famille elle aussi, et nous avons parlé de notre travail et des vêtements que nos filles choisissaient de porter. Il était trop tôt pour dîner, en fait, et beaucoup trop tard pour déjeuner, et nous étions quasiment seules dans la salle. Mais nos serviettes n'en avaient pas moins été «secouées» pour nous, comme se plaisent à le dire ma fille Katherine et le poète Gerard Manley Hopkins (dans son poème «Le monde est chargé de la grandeur de Dieu. Elle tombera tel l'éclat d'une feuille de métal secouée...»), et ce moment avait été, comme toujours, un petit moment de perfection.
Or ce soir-là, le soir de mes quarante-quatre ans, quelque chose d'autre s'est produit dans mon cœur qui a magnifié, qui a rendu d'autant plus étincelantes et pareilles à une feuille de métal secouée toutes les fois où j'ai pu être attablée là-bas. Une prise de conscience, extrêmement aiguë, du contenu de ma vie. Comme je l'ai dit, je me suis toujours figuré la Brasserie comme le décor un peu formel de certains instants de ma vie, ce qu'on pourrait appeler des jalons. Je suis écrivain, après tout, et ce genre de choses pouvant devenir des histoires, il était naturel que je sois à l'affût. Or ce soir précis quelque chose se passait qui allait au-delà. Quelque chose, eh oui, de plus personnel.
Les deux petites filles avaient mis leurs robes de mousseline blanche garnie de velours citron avec jupon et manches bouffantes – ce que j'appelle leurs «robes Natacha dans Guerre et
Paix» –, et elles étaient tout excitées, s'amusant comme des folles. Elles se tortillaient sur leur banquette, picoraient des frites, m'accompagnaient en dansant choisir un dessert spécial sur le chariot. Mon mari et moi buvions du champagne, bavardions... Et tout du long, je me disais : Ça. Cette sensation d'être totalement consumée par l'instant. De me trouver au centre de mon propre temps. De savoir que depuis des lustres que je traînais mes guêtres dans ce vieux monde, à errer de pièce en pièce, j'avais aujourd'hui cet instant-là, avec mon mari et mes filles, nos visages reflétés dans les glaces et devant nous les verres, le pain, la nappe blanche. Telle une perle, le présent, la conscience du présent. Telle une perle sur un fil que j'aurais serrée dans le creux de ma main tout en glissant vers la mort... Ça.
«Quand comptes-tu te remettre pour de bon à écrire?» a alors demandé mon mari. Nous avions vaguement discuté d'édition, d'écriture, de gens de notre connaissance qui publiaient des livres, de la façon dont ça se passait pour eux. «Le roman, a dit David. Ton nouveau roman. Quand penses-tu l'attaquer sérieusement?» Je l'ai regardé, il a bu une gorgée de vin. Et de cette sensation absolument extatique du présent que j'éprouvais, avec lui, nos filles, tandis que j'écoutais notre conversation, de tout cela, de l'entrecôte minute que je découpais, des pommes frites que je laissais refroidir pour les filles, des épinards que je leur mettais dans la bouche, a jailli cette réponse spontanée, qui donnait à peu près ce qui suit : «Tu sais, je ne suis même pas capable d'y penser pour l'instant.»
C'est vrai. Je ne pouvais pas. Je ne peux pas. Mes filles avaient à l'époque six et trois ans, au moment où j'écris c'est encore le cas, et soudain j'avais eu cette révélation, surgie tout droit du présent pour se lover en moi comme les corps de ces deux petites filles se lovaient si souvent contre moi... Le poids du temps de la maternité. Six ans. J'avais eu Millie le jour où mon recueil de nouvelles était sorti en Angleterre, Katherine deux ans et demi après, juste avant la publication de mon troisième roman (je me revois corriger les épreuves tout en lavant, en prévision de son arrivée, la multitude de minuscules grenouillères qu'avait portées sa sœur). Et durant toute cette période, au cours de ces années-là, je croyais avoir réussi mon coup : écrire des livres, avoir des bébés. Seulement voilà, six ans plus tard, mon rendement avait diminué, mes activités d'écrivain – être présente, dynamique, «occuper le terrain», comme dit mon agent... –, ces activités-là avaient été mises en veilleuse, reléguées au second rang après mes occupations d'épouse et de mère.
C'est exactement ce que je voulais, en plus. Pour moi. Pour nos filles. Avant de tomber enceinte je me rappelle avoir dit à mon mari que si un pacte faustien devait m'être proposé je choisirais d'être mère plutôt qu'écrivain, mère toujours, toujours en premier, et aujourd'hui encore je n'en démords pas, me répétant : C'est ce que tu as voulu et tu l'as eu. Jamais, au grand jamais, je ne deviendrai une de ces femmes qui font vertu, voire profession, de se plaindre. À l'image de bon nombre d'entre nous qui avons de l'instruction, un peu d'expérience, qui savons ce que nous voulons et prenons nos décisions en connaissance de cause, j'ai choisi la maternité. C'est un contrat que nous avons signé; il est irrévocable. De mon point de vue, après avoir fait ce choix-là, on ne se rétracte pas en disant que finalement on n'a pas envie de ça. On ne rompt pas une promesse de cette façon-là, on n'essaie pas brusquement de couper court à quelque chose qui avait commencé comme une prière, un acte de foi, sous prétexte qu'on a changé d'avis.
J'étais donc là, à répondre à la question de mon mari. «Tu sais, je ne suis même pas capable d'y penser.» Et les filles étaient là, dans leur robe blanche. Et j'étais loin, loin ne serait-ce que de m'atteler à ce gros roman pour lequel le
Scottish Arts Council m'avait si généreusement accordé cette importante bourse d'écrivain fort bienvenue, et auquel mes éditeurs et mon agent, malgré ma relative inactivité, continuaient à s'intéresser de très près. Car de quoi s'agissait-il en l'occurrence? De revenir à mon roman? À quoi touchait-elle, cette question sur mon travail, à ce que je fabriquais de mon temps? Tout ce que je pourrais répondre serait assez comparable à la réplique que ma fille aînée Millie oppose à la grandiloquence de sa petite sœur quand celle-ci s'y essaie : «Oh, blablabla toi-même, Kaaaafffrin!» Car, à vrai dire, quel... roman? Ce qui s'était passé, en réalité, durant ces années où je croyais habilement combiner maternité et écriture, c'était que la maternité, au fond, avait fini par avoir raison de moi.
Attendez un instant. «Raison de moi»? Mais je voulais qu'on ait raison de moi! Et qui donc avait prescrit que je ne pouvais être que l'une
ou l'autre, de toute façon? Des tas de femmes écrivaient des livres tout en s'occupant de leurs enfants... non? Je pouvais prendre une nounou, comme elles, pour m'aider, je pouvais être comme Toni Morrison, avoir un emploi, avoir des bébés et écrire quand même Beloved. Je pouvais suivre l'exemple d'une foule d'écrivains que j'admire et réussir par mille contorsions à faire... les deux. Après tout, c'est ce que j'avais toujours pensé faire. Les deux. Et dans une certaine mesure, j'y étais parvenue. Mais. Ce que j'ai compris tout à coup ce soir-là en répondant à la question de David, c'est que la maternité avait changé ma conception de l'écriture. Elle n'avait pas forcément changé les sujets qui m'intéressaient

– j'ai toujours écrit sur les familles, cette vie on ne peut plus intime, ainsi que sur les enfants et, comme dit Frank O'Connor, leur regard calme et franc d'une «lucidité forcenée» –, mais elle avait changé ma façon d'aborder ces sujets-là. Bref, disparu, l'acte grandiose. Disparus, le concept de la table de travail, le rythme quotidien, les six heures par jour obligatoires. Disparues, les longues périodes ininterrompues de réflexion et de lecture autour d'un projet, à définir les thèmes, à effectuer les recherches... Disparue, disparue, disparue, la porte de bureau fermée. Les mots prenaient forme d'une manière différente.