+ Poèmes - Patti Smith
Actualités Presse Nouvelles

Poèmes de Patti Smith,
t
raduit de l'anglais par Jacques Darras.

En te voyant j'ai vu moi-même
voussure légère lèvres sifflant
sacoche en cuir culotte brune
jambes arpentant la plaine nue

avec des os secs comme l'été
dans l'ample jour de notre joie
après-midi ou nuit plus longue
tête dénudée regard brillant

je t'ai vu ombre lamentant
remuant les flammes des anciens
griffures de branches pommes et senelles
comme nectar pour leurs écrits

je t'ai vu aller par les champs
jusqu'à la pointe de Providence
jusqu'aux hauteurs qu'on dit montagnes
chaînes découpées dans l'ardoise

je t'ai vu plonger dans ton sac
semer les graines comme il venait
tel le bûcheron taillant sa voie
planche de chêne, tremble ou pin

pour des pupitres qui reflèteront
feuilles de vers parlant des arbres
sobres espoirs requis au cœur
ivresse totale comme bain sacré

j'ai vu le livre sur l'étagère
je t'ai vu qui me voyais moi
j'ai vu le sac finalement vide
j'ai vu la branche que ton ombre ploie

Glorieux le petit agneau
assassiné pour nous

Sur le bord d'un pré dans une confusion de pierres,
obscurcie par l'herbe longue et la fleur d'amour,
l'empreinte de l'horreur marquée d'une fente.
Portant ce nom splendide : liberté.
Joli petit morceau de viande. Non commerçable, léger
le bêlement de la vie neuve.

Il aima sa bouche, ses petites pattes peau plissée.
Entendant son cri, il la prit dans ses bras brillants de rosée,
l'empoignant par la tige du cou.
Lui, âme affirmée, larges épaules
yeux pareils à ceux de Blake, plaignit ton éleveur,
qui t'avait nourrie d'hydromel et de fleurs,
tout en lui fendant le corps en deux.

La grange brûlait d'enfer indifférent,
dévorant les petites demoiselles à la toison bouclée.
Champs et crêtes étaient vides comme le cœur.
Il cria à son dieu, souffle coupé,
nous avons abandonné les fermes que nous avions choisies,
coupé les cordons, incinéré toutes nos petites.

Nous l'avons fait par amour et pour l'homme,
pour l'aubépine et le coucou,
pour les sentiers de la Cumbria.
Nous l'avons fait pour l'amour d'un nom splendide.
liberté, bê bê bê,
rien qu'on puisse jamais toucher.

Sommeil du dodo

Dodo qui dort, perdu au fond du rêve de lui-même
ses actes quotidiens. Sa femme naturalisée
dans la ménagerie de magnats extrêmes.
Ses petits mis au monde assassinés par plaisir,
sans autre volonté qu'un signe du vent,
bruissant d'un vieil air de danse.

Criaillements grotesques : cocoricou, cocoricou
emportés au fond d'une grotte par la brume,
la plantation sucrière. Becs bizarres
balançant rêveusement sur la mare d'un marigot.
Corps comiques drossés au rivage
rocheux. Os curieux, puis plus rien.

Le soleil pendu, saignant dans les nuages.
Dieu aux yeux rougis, quelle triste surprise.
Dodo se réveille, et les voyant
referme lentement les siens.
Hors du monde, au fond du souvenir
indistinct d'un vers qui ne se souvient plus de lui-même.

La longue route

«Je vais en tête par sécurité
Mieux vaut marcher sur la pointe des pieds.»

Robert Louis Stevenson

Nous marchions dans nos manteaux noirs,
balayant le temps, balayant le temps,
dormant dans des âtres abandonnés,
les quittant pour affronter la pluie.
Trempés, crottés, un peu fous,
pataugeant aux ornières, mâchonnant des bulbes,
tellement nous avions faim, tulipes
flamboyantes dans leurs corolles déchiquetées.

Nous nous décorions d'ombellifères,
œuvrant jusqu'à l'épuisement de nos fronts d'élus,
dans le murmure de la piste mystérieusement reconnue,
une pluie qui n'était pas la pluie, des larmes qui n'en étaient pas.

Et le Graal, ô le Graal si proche de nous,
parures d'aluminium habillées de soleil.

Les glaïeuls étaient en fleur, explosaient
par toutes les fentes. Le monde entier
attendait anxieusement que la sainte mère inspecte
nos mentons de cette chanson familière —

Aimez-vous le beurre?
Bon vous aimez le beurre...

puis nous nous arrêtâmes sur une colline jaune absolu.

Montâmes des chevaux, écumâmes des forêts
où d'espiègles fées dansaient sous nos pas.
Des branches se cassèrent contre nos visages.

Notre royaume au-delà d'une clôture maillée...

Luttâmes dans des carrières, marbres lisses,
nous agenouillâmes pour viser des proies en des cercles fervents.

Plantâmes furieusement nos camps,
tentes déchirées par nos piquets,
balafrées par la lame de nos couteaux de poche —
petits renards jaugeant la dureté du sol,
maudissant les basses terres de nous avoir fait si mous.

Moissonnâmes du seigle, en emplîmes des sacs, fîmes des oreillers
pour nos hommes. Essorâmes le sang de nos couches trempées,
couvrîmes les têtes décapitées des martyrs, épaulâmes
les seaux pleins à ras bord,
ne vîmes rien vîmes tout.

Chevauchâmes l'échine de la grande ourse, plongeant nos louches
dans la liqueur laiteuse étendue tel un lac blanc devant nous.

Nos vaisseaux arboraient des obscénités griffonnées
sur les voiles en parchemin, flottant au fil de rivières illettrées
retournées en mares de sang d'eau de pluie croupissante.

Soufflâmes nos chants d'éloge dans la corne d'animaux sacrés —
lazzi, confessions, prières adolescentes
tissées en tapisseries de jardins cloîtrés.

Finies les mères pour nous désormais, inventant liens infinitésimaux,
vœux éruptant dans un surcroît de violence sans rien maudire
que le fait d'être nés — notre allégeance au mouvement,
aux révolutions des étoiles.

Une lumière bleue émanait du sommet d'un être
que nous ne pouvions plus nommer. Gravîmes les degrés
menant à un ciel plus bleu balafré de fanions,
vent saignant. Goûtâmes le spectacle.
Puis tout disparut, mais nous n'étions plus là.

Avions un rayonnement nouveau. La rosée
gouttait à nos nez. Arborions peau brillante,
la quittant sans un soupir. Certains levaient leurs lanternes.
D'autres paraissaient aller dans leur lumière propre.

Montagnes enflammées qui n'en étaient pas,à l'horizon...

Approchant toujours plus, tombâmes sur des masses de grands manteaux
abandonnés par l'amirauté, pourpre royale déposée,
médailles d'honneur, bottes réglementaires en cuir de langue de chien,
bons de papier, peaux de bêtes, hermine et mouton portés par gens
de haut rang, princes et pilotes, mages et mystiques.

Nul rang n'ayant, choisîmes chiffons vifs cousus par des aveugles.
Étant d'un pays d'orbites. Vides.
Quoiqu'on eût trouvé tous les espoirs d'enfant à l'intérieur —
nos propres chères histoires, nos propres chères vies,
taillées dans l'étoffe de la lutte extatique.

Le jour où nous sûmes que nous allions partir, bondîmes
dans nos manteaux consacrés. Eussions pu marcher à l'infini
si telle ou telle autre chose ne nous avait tirés par nos manches amidonnées.

Brisant le cœur de nos mères nous devînmes nous-mêmes.
Nous mîmes à respirer et fûmes sur le départ,
Ivres, étonnés, chacun de nous un dieu.

À présent tu éteins la lumière.
Presses la mèche avec ton pouce.
Si ça colle, tu vas te brûler.
Si elle pète sec, tu te changeras
en rayon qui s'éteindra
avec la nuit en un rêve
parsemé de pacotille.

Vîmes les yeux de Ravel, cernés de bleu, clignant
deux fois. Entonnâmes des arias de notre cru, nullités psalmodiant
de vieux blues parlant de sol divin et de chaussures mortelles,
d'infanteries oubliées, de distances jamais vues en rêve —
pas plus loin que colline humaine, fîmes demi-tour à cause de soldats de plomb
stationnés dans les plis d'une couverture, à distance de main fraternelle,
d'ordre paternel, de sommeil —

...la longue route mes amis

Éclosâmes de nos chrysalides en pleine nuit,
ciel charbonneux alors d'étoiles qu'on ne voit plus.
Croyance d'enfant brodée sur des mouchoirs —

Dieu ne nous abandonne pas
nous sommes son seul savoir.
Nous ne devons pas l'abandonner
il est nous-même
l'éther de nos actes.

Le routard appelle, à la porte du temps, à la porte du temps.
Nous dormons. Faisons projet, doigts sur la vibrante corde.
Joyeusement lucides, nous recommençons.