+ Haut vol : histoire d'amour - Peter Carey
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Peter Carey Haut vol : histoire d'amour

"Haut vol : histoire d'amour" de Peter Carey,
traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert.

Les taxis à New York sont un cauchemar absolu. J'ignore comment les gens font pour les supporter et je ne me plains pas des sièges éventrés, des amortisseurs de merde, des virages à gauche suicidaires, mais seulement de la foi qui réunit tous ces sikhs malais, ces hindous bengalais, ces musulmans de Harlem, ces chrétiens libanais, ces Russes de Coney Island, ces juifs de Brooklyn, ces bouddhistes, ces zoroastriens – et que sais-je encore ? – tous pénétrés de la conviction inébranlable qu'il suffit d'actionner votre foutu klaxon pour que la mer s'ouvre devant vous. Vous me direz que je ne suis pas en position de faire ce genre de remarque. Je suis un péquenot, né dans la boutique d'un boucher à Bacchus Marsh, mais bordel de merde, vraiment. Vos gueules.
Oui, c'est une folie de songer à faire leur putain d'éducation, tous autant qu'ils sont, madame la baronne, mais quand je trouve un abruti vautré sur son klaxon devant ma fenêtre...
Alors je fus obligé d'aller au supermarché à une heure de la nuit où on peut penser que ce sera un voyage-éclair, quand toutes les gentilles grand-mères juives sont censées être chez elles ou au lit ou en train de préparer leur carpe farcie pour Roch Hachana ou je ne sais quoi encore – mais peut-être la foule des grand-mères de Grand Union était-elle chrétienne ou tartare, mais bon Dieu ces vieilles bonnes femmes formaient une sous-catégorie à elles toutes seules et elles écrasaient avec leurs chariots quiconque ne roulait pas à la même vitesse qu'elles. Je souffrais du décalage horaire, j'étais un étranger et j'étais lent. Dieu me vienne en aide.
Un supermarché américain est une chose, doux Jésus – mais un supermarché new-yorkais c'est carrément de la science-fiction – il faudrait être né dans l'allée 5 pour en comprendre la logique. Comme vous l'avez certainement déjà deviné, j'étais venu acheter une douzaine d'œufs. Au début je ne parvenais pas à les localiser, et puis voilà qu'ils étaient là, juste à côté de la feta, tellement de foutues catégories d'œufs, de tailles d'œufs, de couleurs d'œufs, que mes compagnons acheteurs ne pouvaient pas attendre que je fasse mon choix. Je bloquais le chemin, alors ils m'ont cerné de toutes parts, débouchant des allées 2 et 3, grouillant comme des abrutis pris dans les embouteillages à l'entrée du Holland Tunnel.
J'achetai des œufs bruns parce qu'ils me paraissaient plus ordinaires – j'étais vraiment un péquenot – mais au bout de cinq pâtés de maisons, au-dessus de Mercer Street et de Broome, debout dans l'ombre rouillée des escaliers de secours, je découvris que ces petits saligauds hors de prix avaient une coquille dure comme du béton. Est-ce que je vous ai dit que j'étais un fameux lanceur au lycée de Bacchus Marsh ? J'avais toujours bon œil et le bras de mon père mais j'avais beau les lancer ou les faire pivoter, les œufs s'obstinaient à rebondir sur les pare-brise des taxis klaxonnant.
Marlene, Dieu la bénisse, ne tenta ni de m'arrêter ni de m'encourager et quand je rentrai par la fenêtre ouverte elle leva la tête du divan miteux sur lequel elle s'était allongée pour lire le New York Times.
« Viens ici, mon génie. »
Elle était tellement, tellement belle, avec la lumière du lampadaire qui glissait sur sa joue, une estompe de poussière dorée sur un fond bleu ardoise.
« Quel abruti tu fais. »
Elle ouvrit les bras et je l'étreignis, respirai le jasmin sur sa peau, sur ses cheveux lavés. Est-ce que j'ai dit que je l'aimais ? Oui, bien sûr. Je glissai la main sur son dos de grimpeuse de mât, touchant chacune des vertèbres de cette ligne de vie noueuse. Elle était ma voleuse, mon amante, mon mystère, une magnifique série de révélations dont j'espérais ne jamais voir la fin. C'était notre troisième nuit à New York. Nous avions de l'argent à présent. La journée avait été très réussie et pas seulement à cause de la caisse de bourgueil et de la bouteille de Lagavulin, encore qu'elles avaient arrondi les angles, mais le tableau à la mouche Achias Australis de Dozy Boylan était à présent en lieu sûr dans une forteresse de l'art à Long Island City. Son unique accès, m'expliqua Marlene, se trouvait au bout d'un tunnel qui était inondé tous les soirs. Les coffres étaient pleins de Mondrian, de De Kooning et de son précieux Leibovitz que son fêlé de mari allait venir signer sans plus tarder.
« Laisse tomber les taxis, dit-elle. On est à New York. Qu'est-ce que tu crois ? Tu finiras par t'y habituer. »
Elle avait raison bien sûr. Je venais du Marsh où l'autoroute 31 traversait ma chambre à coucher, où les camions hurlaient et grinçaient toute la nuit, où on attendait qu'ils explosent sur Stamford Hill avant de s'enfoncer dans Main Street en ébranlant toutes les vitrines des magasins. J'allais me faire à ces putain de taxis, mais ce à quoi je ne parvenais pas à m'habituer c'était que Marlene ne me hurlait pas dessus. Au point où j'en étais, la Chasseuse de Pension Alimentaire aurait appelé les flics mais là j'ai avalé une petite gorgée de Lagavulin – que Dieu bénisse les travailleurs d'Islay – et comme je partais acheter des œufs plus adéquats, elle me traita d'idiot et enfonça sa langue dans mon oreille.
À cette heure à Sydney seuls les bars auraient encore été ouverts mais l'entrée de Grand Union était encombrée de Noirs boiteux venus nourrir une machine automatique de cannettes et de bouteilles vides. Et puis, il était arrivé de nouvelles grand-mères – j'appris peu après qu'il y avait dans le quartier une réserve inépuisable de mères mafieuses et j'en parle à présent parce que la mère de John Gotti a été par la suite agressée par un pauvre couillon. Je n'y connaissais rien. J'ai eu bien de la chance de m'être montré poli avec ces dangereux individus et quand je fis un essai avec un ou deux œufs à l'intérieur du rayon réfrigéré, personne n'eut le temps de constater mon crime.
Il y a à New York 8 534 licences de taxis, ce qui veut dire sûrement près de vingt mille chauffeurs et bien sûr je ne pouvais pas donner à chacun d'eux des leçons d'étiquette, mais vous devez me croire quand je vous dis que mes œufs ont fini par produire l'effet escompté. Vous trouvez ça ridicule, mais posez-vous la question : Qu'est-ce que tous ces sikhs se disent sur leurs radios ?
J'eus plus de chance avec ma seconde douzaine d'œufs, aux grosses coquilles blanches qui s'écrasaient somptueusement. Nous éteignîmes la lumière et ma belle petite voleuse sortit sur l'escalier de secours pour admirer mes tirs.
« Tu es injuste, dit-elle. Tu punis les mauvaises personnes. Laisse tomber les taxis. Occupe-toi plutôt des taxis au noir qui ont des plaques du New Jersey. »
J'étais ivre quand je rentrai, les jambes un peu flageolantes, et peu avant minuit, lors de la violente explosion de klaxons qui suivit, j'étais prêt à affirmer que démonstration était faite. Mais j'étais devant le réfrigérateur, alors ça ne me coûtait rien de prendre un œuf, d'éteindre la lumière, de soulever la vitre et de lancer ma bombe jaune sur le pare-brise du coupable, un taxi au noir, le fait est, avec une plaque du New Jersey.
« Rentre. Allume la lumière. »
Devant le taxi, dont les essuie-glaces tartinaient à présent le pare-brise de jaune et de blanc, il y avait un taxi jaune d'où émergeaient lentement deux voyageurs.
J'étais si satisfait du silence qu'observait maintenant le taxi au noir que je mis un certain temps à me rendre compte que les hommes qui descendaient m'étaient tous les deux familiers.