+ Retour en terre - Jim Harrison
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Jim Harrison Retour en terre

"Retour en terre" de Jim Harrison,
traduit de l'anglais par Brice Matthieussent.

Allongé, je parle à Cynthia car c'est à peu près tout ce que mon infirmité me permet de faire. Nous habitons son ancienne maison à Marquette afin de rester à proximité des médecins. Son frère David vit d'habitude ici, mais il s'absente souvent pour jeter un coup d'œil à diverses parties du monde, surtout au Mexique. Cynthia et moi nous sommes enfuis au cours de notre adolescence, avant de nous marier, et la voilà revenue à son point de départ. Clarence, mon père, a travaillé comme jardinier pour la famille de ma femme durant une trentaine d'années. Mon lit se trouve dans le bureau de son père, car je n'arrive plus à monter l'escalier. Un des murs du bureau est couvert de livres, une échelle mobile permet d'atteindre les étagères supérieures. Cynthia affirme que son frère vit à l'intérieur de ces livres et qu'il n'en est jamais vraiment sorti. J'ai quarante-cinq ans et il semble que je doive quitter cette terre de bonne heure, mais ce sont des choses qui arrivent.
Je ne maîtrise pas assez bien la langue anglaise pour décrire mes pensées, mes souvenirs ou toutes mes émotions liées à la maladie, si bien que je m'adresse à Cynthia [J'interviens le moins possible. Cynthia], car elle désire que nos deux enfants apprennent quelque chose sur l'histoire de la famille de leur père.
Il y a eu trois générations de Clarence, mais à ma naissance mon père s'est dit que ce prénom ne leur avait pas vraiment porté chance et on m'a donc appelé Donald, en souvenir d'un de ses jeunes amis mort accidentellement au fond de la mine, près d'Ishpeming. Le premier Clarence, ainsi prénommé à cause d'un prêtre jésuite missionnaire auprès des Indiens du Minnesota, attendit la cinquantaine pour devenir père, car ce monde lui inspirait peu de certitudes. Il avait essayé de s'installer dans l'est du pays en 1871 parce que sa mère lui avait parlé des immenses forêts de la Péninsule Nord. Une partie de la famille de cette femme avait quitté cette péninsule pour s'en aller vers l'ouest et le Minnesota, car les Blancs affluaient dans la péninsule de Keweenaw où l'on avait trouvé du cuivre. Elle appartenait à la tribu des Chippewas (Anishinabe), mais elle coucha avec un immigrant qui venait de rejoindre la région de Pipestone dans le sud-ouest du Minnesota. Cet homme arrivait d'Islande et un groupe de ses concitoyens était venu jusque-là pour cultiver cette excellente terre. À l'époque on menait la vie dure aux Indiens, car les Sioux avaient massacré un groupe de paysans près de New Ulm et les colons se méfiaient de tous les Indiens jusqu'au dernier. La mère du premier Clarence mourut ainsi lorsque son fils avait douze ans et il ne connut jamais son père. Comme il était très costaud pour son âge, il s'enfuit et travailla pendant un an au service d'un paysan près de Morris, qui l'obligea à dormir dans la cave à patates située sous la cabane de la pompe. C'était un bon ouvrier, le paysan et sa femme ne voulaient pas qu'il parte. Ils l'enfermèrent dans la cave durant toute une semaine d'hiver, sous prétexte qu'il avait volé une tarte. Qui dira la colère d'un jeune homme confiné dans une cave à patates pendant une semaine entière? Peu à peu, il réussit à s'affranchir et c'est à pied qu'il rejoignit Taunton, près de Minnesota, où il découvrit son père, dont il avait mémorisé le nom, un paysan nommé Lagerquist. C'était un samedi matin, le jour où les paysans se rendent en ville, mais l'homme était avec sa femme et leurs deux enfants, si bien que le jeune Clarence ne sut pas quoi faire. On raconte que l'homme vint le trouver et dit :
«Que veux-tu, fils?»
Clarence fut ravi d'être reconnu par son père. Il lui répondit :
«J'aimerais un cheval pour aller dans le Michigan, si tu peux m'en donner un.»
L'homme lui en trouva un, mais c'était un cheval de trait, donc lent. Voilà comment le premier Clarence partit pour le Michigan. Difficile d'imaginer aujourd'hui un garçon de treize ans faire une chose pareille.
Ainsi, je suis allongé sur le canapé, j'ai quarante-cinq ans et je souffre de la maladie de Lou Gehrig. [Depuis maintenant presque un an, Donald souffre d'une sclérose latérale amyotrophique. Sa maladie est particulièrement agressive et, selon toute vraisemblance, il figurera parmi les cinquante pour cent de malades qui décèdent en moins de trois ans. Cynthia] Je n'ai jamais su grand-chose sur Lou Gehrig, même si mon père, Clarence, parlait souvent de lui. Gehrig jouait au base-ball, un sport que je n'ai jamais eu le temps de pratiquer, car les entraîneurs de Marquette avaient à tout prix besoin de moi pour l'athlétisme; en effet, je gagnais régulièrement les épreuves du cent et du deux cents mètres, ainsi que le lancer de poids, même si j'aimais surtout le football où je jouais trois-quarts ou bien pilier en défense.
Nos deux enfants vivent en Californie : Herald fait son doctorat à l'Institut Caltech, Clare apprend le métier de costumière pour le cinéma. Tous les dimanches, nous leur parlons au téléphone pendant environ une heure.
On peut se demander comment une fille de la Péninsule Nord a bien pu atterrir dans l'industrie du cinéma, mais de nos jours il ne faut plus s'étonner de rien. Clare s'est initiée à ce métier grâce à son cousin germain, Kenneth, qui, détestant son prénom, se fait appeler «K». C'est le fils de Polly et un cinglé complet, mais je l'aime bien. Il y a des années, K partait souvent de Marquette à vélo pour rendre visite à quelqu'un à Sault Ste. Marie, une ville distante de plus de trois cents kilomètres. Herald, lui, ressemble davantage à son oncle David. Les mathématiques suffisent à Herald, bien qu'il s'intéresse aussi à la botanique. C'est un jeune homme massif et musclé, qui trouve les gens déroutants. Herald et Clare partagent un appartement à Los Angeles, chacun veille sur l'autre comme un frère et une sœur doivent le faire. Je dis que Herald ressemble à David, car lorsque j'ai lu le compte rendu de David sur les agissements de sa famille dans la Péninsule Nord depuis un siècle, j'ai été perplexe. Son texte a été publié dans le journal de Sault Ste. Marie parmi d'autres articles, et j'ai été fier d'avoir un parent aussi savant, mais il n'y avait pas de gens réels dans son récit. J'aime les histoires qui présentent des gens crédibles. David proposait un récit détaillé des ignominies commises par ses ancêtres dans l'industrie du bois et dans
l'exploitation minière, mais nulle part on ne trouvait l'histoire des propriétaires de ces entreprises ni celle des ouvriers. Ce n'est pas une critique, simplement je préfère les histoires.
J'ai bien sûr un pied dans les deux mondes. Selon mon père, je suis plus qu'à demi chippewa. En fait ma tribu devrait me verser une pension à cause de ma maladie, mais Cynthia a de l'argent et nous croyons que les subventions de la tribu doivent aller aux gens qui en ont vraiment besoin.
Revenons au premier Clarence. Je me rappelle la première fois où mon père m'a raconté cette histoire; j'étais un gamin et je m'inquiétais de ces conditions de vie très dures. Voilà un garçon de treize ans seulement, qu'on tient enfermé dans une cave à patates, qui après son évasion voit son vrai père durant juste une demi-heure, après quoi il part vers le nord-est et son avenir sur un énorme cheval de trait. La suite nous dit qu'il avait à peine sept dollars en poche et une lettre déclarant qu'il était bien le propriétaire de ce cheval, car il ressemblait vraiment à un Indien et les gens risquaient de lui prendre sa monture en prétendant qu'il l'avait volée. Quand j'ai fait part de mon inquiétude à mon père, il m'a répondu :
«La vie est vraiment dure pour certains.»
Avant d'ajouter que ce voyage à cheval avait sûrement été agréable pour son grand-père, en comparaison de la perte de sa mère et de la semaine qu'il venait de passer enfermé dans la cave à patates. Après tout, ce n'était peut-être pas si mal de chevaucher vers l'est sur ce cheval de trait. Moi par exemple, je suis vraiment malade depuis quelque temps, mais j'ai réussi à vivre avec ma maladie, sauf les fois où elle devenait incontrôlable. Au lycée, quand je faisais de l'athlétisme ou que je jouais au football, je souffrais parfois de crampes. Avec cette maladie, il arrive qu'on devienne une crampe, que tout le corps soit saisi d'une gigantesque crampe, si bien que même l'esprit semble tétanisé. Tout simplement, on est entièrement une crampe. Moyennant quoi K m'accompagne quand je me sens assez bien pour faire une promenade. Je suis trop corpulent pour pouvoir être porté par qui que ce soit, mais K peut aller chercher de l'aide.