+ Jim Harrison de A à X - Brice Matthieussent
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"Jim Harrison de A à X" de Brice Matthieussent.

Après Faux Soleil* (publié en 1984), J.H. entreprend un roman ambitieux, touffu, à la construction complexe, qui se déroule sur cinq générations et, pour l'essentiel, dans le Nebraska. L'héroïne du livre, Dalva Northridge, est le premier personnage féminin de cette importance dans les romans de J.H. Les deux héros de Faux Soleil, Strang et le narrateur, correspondaient, explique J.H., aux “deux hémisphères de mon cerveau”; il ajoute aussitôt qu'il les a réunis en créant Dalva. Curieuse généalogie, pour cette femme, que ces deux hommes... Elle explique peut-être certains traits masculins de l'héroïne.
Mais, en considérant cette genèse sous un angle un peu différent, on dira que Strang évoquait un aspect irrationnel, mystérieux, presque miraculeux, de l'existence, tandis que le narrateur de Faux Soleil incarnait la truculence, les appétits les plus prosaïques de la vie. Alors, le roman de J.H. intitulé Dalva devient en effet l'aboutissement de Faux Soleil et le personnage de Dalva Northridge réunit en une seule et même personne le mystérieux et le prosaïque, le merveilleux et le réalisme. Ainsi lit-on dans Dalva, à propos du poète anglais Coleridge : «C'est un héros de la conscience qui se tient en permanence sur le seuil, près d'une frontière où la participation aux sphères sacrée et profane est possible à chaque instant.» Se tenir sur cette frontière, c'est avoir accès aux deux mondes, sacré et profane, aux deux hémisphères cérébraux. Comme Coleridge, Dalva est une héroïne de la conscience. Et comme J.H., elle ressemble au furet qui traverse les frontières avec agilité, aussi à l'aise dans les meilleurs restaurants de Los Angeles que dans les saloons du Nebraska, auprès d'un intellectuel comme son ami Michael ou avec son amant Sam Embouchure de Rivière, qui répare les clôtures sur un ranch.
Voilà donc un livre où on lit des phrases aussi romantiques que celle-ci : «Lorsque la lumière a envahi le chalet et que les oiseaux se sont mis à chanter, ses yeux bleu pâle se sont ouverts et son regard a plongé dans le mien pour me dire tout ce qui demeurait informulé entre nous, et son doigt maculé de sang séché a touché la larme qui coulait sur ma joue.»
Mais la phrase qui vient aussitôt après cette belle et funèbre évocation est : «Dans l'heure qui a suivi mon arrivée, Lundquist a bricolé un portillon entre la cuisine et le salon pour que je puisse apprendre au chiot à faire ses besoins sur des journaux dans la cuisine.»
Difficile d'imaginer contraste plus saisissant : d'abord, une scène d'agonie bouleversante de sobriété, touchant à l'épiphanie, au miraculeux; et dans la foulée, les préoccupations terre à terre de la narratrice soucieuse de la propreté d'un chiot.
D'un côté, Strang, les éléments mystérieux de l'existence, la brusque condensation du temps en événements magiques, menus miracles, épiphanies cruelles ou délicieuses arrachées à la gangue du quotidien; de l'autre côté, le narrateur de Faux Soleil, le terre à terre, la curiosité la plus implacable pour les conditions de vie objectives de l'homo americanus au
xxe siècle, la documentation fouillée, le réalisme le plus pointilleux. Et entre ces deux pôles, à leur frontière, franchissant leur seuil dans les deux sens, le poète Coleridge et le personnage de Dalva, ainsi que toute l'entreprise romanesque de J.H. à partir de ce livre.
Alain-Fournier, l'auteur du Grand Meaulnes, écrit dans une lettre à Charles Péguy : «On ne peut créer le miraculeux dans un livre qu'en l'enveloppant strictement de réalité.» J.H., qui aujourd'hui encore reste sous le charme du Grand Meaulnes, semble avoir suivi à la lettre le conseil d'Alain-Fournier pour écrire Dalva. J.H. a rarement mêlé aussi intimement le miraculeux, l'épiphanie, l'apparition improbable, avec un réalisme vigoureux qui fait la part belle
aux aspects banals ou cocasses de l'existence. Dans Dalva, nous oscillons sans arrêt entre une conception presque religieuse de la vie ou du roman, et puis la trivialité de l'Amérique contemporaine : les visions exaltées ou extatiques et puis les hamburgers, le Rotary Club, le dérisoire ou le comique de l'existence, les chiots qui font leurs besoins au salon, un coyote qui bouffe les oies, des polaroïds graveleux : Dalva est ainsi une construction presque musicale parsemée de détails quotidiens et hyperréalistes par où J.H. se moque volontiers de l'inculture américaine. Comme n'importe quel grand fleuve, Dalva charrie toutes sortes d'alluvions : pensées, réflexions, apartés, digressions qui chagrineront tel lecteur, feront les délices de tel autre. En tout cas, dans les eaux réalistes de ce fleuve puissant chacun découvrira ses pépites et, avant tout, la nostalgie d'un monde où le quotidien n'excluait pas le miraculeux. Voilà sans doute pourquoi J.H. aime tant la mystérieuse maison située au cœur de la forêt, le “lieu de force” du Grand Meaulnes, dont la nostalgie se confond avec le roman d'Alain-Fournier.
La grande ferme du Nebraska où Dalva rejoint sa mère Naomi n'a d'ailleurs rien à envier à la somptueuse demeure du Grand Meaulnes. Voici sa description par Michael, l'historien invité à consulter les archives de la famille : «Mon premier examen des lieux m'a appris que j'aurais pu faire venir un semi-remorque, le charger puis expédier son contenu chez Sotheby ou chez Christie, et prendre ma retraite grâce à l'argent de la vente. Je ne suis pas un spécialiste de la porcelaine, de l'argenterie ni du mobilier, mais la bibliothèque et les toiles étaient splendides (plusieurs Remington, des Charly Russell, un paysage de Sargent, des Burchfield, Sheeler, Eakins, Marsden Hartley, un petit Hopper, des Stuart Davis, quelques dessins de Modigliani représentant les habituelles dames au long cou), plus une bibliothèque vitrée qui contenait tous les volumes des photos d'Edward Sheriff Curtis, dont je savais la valeur actuelle estimée autour de cent mille dollars. Un coup de sonde heureux dans un bonheur-du-jour m'a révélé tout un assortiment de bouteilles de cognac, dont certaines, vieilles d'une trentaine d'années, dataient des années cinquante.»
Loin de la ferme rustique perdue au fin fond
du Nebraska rural, la maison de Naomi Northridge évoque un hôtel particulier aux occupants très sophistiqués. Bien que moins grandiose, la maison de J.H. dans le Michigan témoigne, elle aussi, d'un tel raffinement. Toiles de maître, alcools fins, livres rares, décor cossu, “austérité yankee”, goût irréprochable : qui aurait pensé qu'une banale ferme de l'Amérique profonde pouvait abriter pareilles richesses? L'amour de l'art et des bonnes choses de la vie, semble nous souffler J.H., n'est pas l'apanage
des seuls New-Yorkais, à qui il adore rabattre le caquet. Dans Dalva, tous ces trésors sont liés au passé; acquis au fil du temps par plusieurs générations de Northridge, ce sont des souvenirs, des objets de nostalgie.
Car Dalva est avant tout le roman de la nostal-
gie, du désir inassouvi, de la perte et de l'absence. Nostalgie de l'héroïne pour Duane, son amant sioux adolescent qui est aussi son demi-frère et le père de son fils, Duane qu'elle n'a pas revu pendant quinze ans et qu'elle retrouve au bout du rouleau, juste avant qu'il ne se suicide avec son cheval dans le Gulf Stream. Nostalgie lancinante de Dalva pour son enfant dont elle a perdu la trace dès sa naissance. Absence de son père, disparu pendant la guerre de Corée; mort de son grand-père dans la vaste maison du Nebraska. En somme, au fil de ce roman du deuil, Dalva aura perdu son père, son fils, son amant et un grand-père. Quant à Northridge, l'arrière-grand-père, il a un destin encore plus tragique que celui de Dalva : à mesure qu'il rédige son journal, il perd la foi, il perd sa confiance envers la race blanche, il perd tout crédit auprès de ses anciens amis qui le prennent désormais pour un fou dangereux, il perd sa première femme Aase, il perd ses amis sioux l'un après l'autre, assassinés ou déportés par les soldats yankees. Puis il devient, comme dit J.H., “un roi Lear des Grandes Plaines”.
Nostalgie, aussi, de presque tous les personnages de Dalva et de l'auteur pour une Amérique inconnue, inaccessible car anéantie par l'homme blanc : cette terre indienne où les Sioux nomadisaient à leur guise avant que le gouvernement américain ne tente absurdement de réduire à l'état d'agriculteurs ceux qu'il n'a pas massacrés. On lit, en exergue du livre, cette citation, gravée sur la pierre tombale de l'écrivain américain Loren Eiseley : «Nous aimions la terre, mais n'avons pu rester.» Nostalgie de John Wesley Northridge, botaniste et missionnaire dépêché auprès des Sioux Oglalas, pour l'existence jadis paisible de ses amis indiens; mais aussi la fureur du même Northridge devant l'ignominie des Blancs, leur cupidité, les traités bafoués, la cruauté, la destruction et les déportations, les massacres systématiques. Nostalgie mélancolique pour cet état de grâce des Sioux qui semblaient vivre en harmonie avec les forces de la nature, aux antipodes des colons prédateurs, obnubilés par l'acquisition de terres et de biens. Northridge, qui comme J.H. voulait d'abord être prêcheur, trouve dans son journal des accents bibliques pour fustiger l'attitude de ses congénères, l'arrogance de son gouvernement, la cruauté des soldats. Sa nostalgie et sa fureur sont bientôt si fortes que l'envie le prend de trahir sa race pour passer définitivement dans l'autre camp.
Dalva note dans son journal : «Northridge a assisté au crépuscule des dieux dans une version qui réduit les fioritures wagnériennes à du simple pipi de chat. Il était sur place quand le ciel s'est obscurci avant de devenir complètement noir. Il a vécu parmi ces gens qui parlaient à Dieu et qui croyaient que “Dieu” leur répondait à travers le porte-voix de la terre. Inutile, bien sûr, d'adopter la moindre attitude romantique envers les Sioux ou n'importe quelle autre tribu. Le prisme de l'histoire nous apprend qu'elles ont été détruites parce qu'elles étaient “mauvaises pour les affaires”.»
Plus généralement, cette nostalgie, qui est le grand thème romantique de Dalva, sa basse continue, s'applique, comme dit J.H., à «un élément ineffable de l'existence que nous désirons sans réussir à le nommer». C'est sans doute ce “miraculeux” dont parle Alain-Fournier dans sa lettre, un état infiniment désirable où les êtres se retrouvent entiers, où ils font corps avec leur existence, la grâce d'un rapport harmonieux avec le monde, cet élément mystérieux dont nous investissons malgré nous le monde indien. Ou encore, le paradis perdu de l'enfance, le paradis imaginaire de la nature édénique, le paradis révolu et mythique du continent américain avant l'arrivée des colons, quand les hordes de bisons traversaient encore les Grandes Plaines dans un bruit de tonnerre. Le lecteur de Dalva n'aura pas oublié la scène où Northridge, perché dans un arbre et rempli d'un effroi proprement biblique, découvre ce prodige.

En juin 1889, vers la fin de son aventure aux côtés des Sioux, Northridge confie à son journal : «Mon amour pour ces gens que mon gouvernement et ma religion ont abandonnés est grand, mais depuis un certain temps je redoute que devenir un Sioux à part entière ne soit une illusion qui risque de me coûter cher.» Cette peur de basculer complètement “de l'autre côté” rappelle la vie du photographe Edward Curtis*; souvent cité dans le roman, Curtis connut sans doute lui aussi la tentation de devenir un Indien à part entière.
Ici comme ailleurs dans l'œuvre de J.H., il est question de se métamorphoser en l'Autre. Northridge, le botaniste blanc, a déjà un nom sioux : pour ses amis indiens, qui le voient sans cesse fouir la terre autour des racines des arbres ou des plantes afin d'étudier leur organisation souterraine, il est “sondeur de terre”. Dalva, de son côté, rêve que des plumes de corbeau lui poussent sur le corps. Devenir-sioux chez Northridge, devenir-corbeau chez Dalva. Dans les deux cas, c'est l'inacceptable qui constitue la plus grande des tentations, la nostalgie même. Avec cette différence entre Dalva et son arrière-grand-père, que Northridge a passé toute sa vie parmi les Indiens, espérant d'abord les convertir à l'agriculture et à la religion chrétienne, pour s'apercevoir de l'inanité de son projet et se trouver très vite lui-même converti à leur mode de vie, gagné à leur cause perdue.
3 avril 1890. Northridge prend du peyotl avec Ours Qui Rue, “un grand guerrier passablement effrayant”, qui aurait hérité des pouvoirs de Crazy Horse. Pour Northridge, l'expérience du peyotl est celle d'un enchaînement de métamorphoses : «Bientôt la plante s'est emparée de nous et je me suis retrouvé dans le crâne de ma mère en train de regarder mon père dans les yeux et derrière son propre crâne que je traversais pour voir la prairie. J'ai été les pensées de mon père et de ma mère, et pendant toute la soirée et la nuit j'ai été un bison, un serpent à sonnette, un blaireau au fond de son terrier. J'ai été l'égout à ciel ouvert d'Andersonville et les viscères des chevaux, j'ai été une femme dans la ville de Chicago, et ensuite, hélas, j'ai volé lentement aux côtés de mon Aase bien-aimée par-dessus les continents et les océans, baissant les yeux vers les baleines et les icebergs et les grands ours blancs.»
Somptueuse succession de visions où les devenirs multiples s'enchaînent et se fondent pour finir, comme dans Arthur Gordon Pym, la nouvelle d'Edgar Poe, par le Nord définitif et une blancheur de mort. Quelque temps après avoir pris du peyotl, Northridge assiste au massacre de Wounded Knee en 1890. Sans doute comme Edward Curtis, il bascule définitivement dans l'“indianité”, au point de renoncer désormais à tout rapport avec les Blancs et de se livrer à de nombreuses activités clandestines pour aider les Indiens en fuite.

À propos de Dalva, je parlais plus haut de “construction musicale”. La musique y joue certes un grand rôle, surtout vers la fin, mais Dalva est avant tout le premier roman où J.H. crée un personnage féminin nuancé, émouvant, crédible, même si Dalva présente certains traits de caractère assez “masculins”. Voici, en tout cas, ce qu'elle note dans son journal pour définir ce qui sépare l'homme et la femme :
«Il s'agit peut-être là d'une différence essentielle entre l'homme et la femme – d'un point de vue abstrait, je considère ma vie en termes de spirales, de cercles et de girations imbriquées, alors que Michael a l'esprit plus linéaire et géométrique.»
On pourrait transposer cette conception de la différence sexuelle à l'esthétique romanesque de J.H. En effet, dans Dalva, au lieu de suivre une trame “linéaire et géométrique”, J.H. procède comme souvent selon “des spirales, des cercles et des girations imbriquées”. Le lieu même du roman – la grande maison du Nebraska – fournit le schéma symbolique de ces emboîtements successifs, car la ferme de Naomi Northridge est entourée de plusieurs rangées d'arbres concentriques qui la protègent comme autant de remparts, déterminent des enceintes végétales qu'il faut suivre et traverser avant d'aboutir à la demeure centrale. Et même une fois dans la maison, on n'en atteint vraiment le cœur qu'en descendant les marches de la cave qui révèle enfin ses plus anciens secrets. Emboîtement des espaces, poupées russes, approfondissements successifs : approches et dévoilements progressifs qu'on pourrait qualifier d'érotiques, et qui caractérisent tant les espaces décrits dans Dalva que la construction même du livre. Car le roman n'est plus comparable au troupeau de bisons qui déferle dans la Prairie, pour reprendre la métaphore utilisée par Longfellow afin de définir le roman américain qu'il appelle de ses vœux; Dalva est une suite de cercles concentriques, une succession d'approches obliques, une partition musicale où les thèmes trouvent peu à peu leur cohérence, se développent, s'affirment, se ramifient, il est la femme telle que Dalva la décrit. Voilà sans doute pourquoi le centre du roman paraît curieusement décalé vers la seconde partie et le journal de Northridge, vers la découverte du contenu de la cave et les retrouvailles finales qui ressemblent à la coda de cet opéra des Grandes Plaines. Pendant toute la première partie, nous n'avons fait que parcourir les cercles extérieurs, devinant la présence du secret, mais tenus à distance en même temps qu'attirés par tous les épisodes relatés dans le journal de Dalva puis dans celui de Michael. D'ailleurs, dès les premières pages du livre, Dalva ne cesse de “tourner autour du pot” avant d'entrer dans le vif du sujet et d'entamer pour de bon son autobiographie destinée à son fils : autant de détours et de procédures dilatoires qui annoncent les spirales, cercles et girations ultérieurs. Toutes les “réticences” et les tergiversations de la première partie du roman renforcent d'ailleurs la brutalité des faits relatés un siècle plus tôt par Northridge dans son propre journal.

En 1994, J.H. a l'intention de retourner dans le Nebraska pour se documenter afin d'écrire la suite de Dalva. Ce sera La Route du retour.