+ Des anges - Denis Johnson
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Denis Johnson Des anges

"Des anges" de Denis Johnson
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Carasso.

1

 

À la gare routière Greyhound d'Oakland, les gens étaient tous des nabots, et ils poussaient et se bousculaient pour monter dans l'autocar, n'hésitant même pas à passer devant les deux religieuses qui étaient là les premières. Les deux religieuses sourirent gentiment à Miranda et à Baby Ellen puis se mirent à faire coucou derrière leurs doigts quand elles eurent pris leur siège. Mais Jamie sentait bien qu'elles trouvaient son maquillage trop épais, son pantalon trop ajusté. Elles savaient qu'elle quittait son mari et s'imaginaient qu'elle comptait tapiner pour vivre. Elle leur aurait bien remis les idées en place mais y a pas moyen de parler avec les catholiques. La plus petite des deux sœurs trimbalait une rose de couleur vive qu'elle tenait à deux mains.
Jamie s'assit près de la fenêtre pour regarder dehors en fumant une Kool. Il y avait encore foule autour de la porte du car, des gens qu'elle espérait bien ne jamais rencontrer – bataillant avec des bagages mutilés et des sacs de papier qui auraient pu contenir, à voir la manière dont ils les manipulaient, les raisons de chacun des actes qu'ils regrettaient et la justification de toutes leurs blessures. Un Noir en costume de tweed et chapeau de paille saluait d'une pancarte brandie le départ de ses parents : Le SOLEIL se changera en TÉNÈBRES et la LUNE en SANG (Joël 3,4). Étant donné les circonstances, Jamie se sentit proche de cet inconnu.
Vers trois heures du matin, les yeux de Jamie s'ouvrirent. Des phares sur une rampe d'accès traversèrent leur trajectoire et balayèrent toute la longueur de l'autocar, et elle crut un instant, dans son épuisement, que c'était la tête embrasée d'un homme qui passait comme une comète à travers l'obscurité assoupie de ces voyageurs, avec elle seule pour témoin. Soudain, Miranda fut de nouveau éveillée, babillant à son oreille, tout excitée d'être debout si tard après l'heure du coucher.
Jamie repoussait les paroles de l'enfant, redoutant le noir dans lequel le car se précipitait, troublée d'être avalée si vite par sa nouvelle existence, craignant d'y être digérée en un éclair avant d'être recrachée à l'autre bout sous la forme d'une vieille dame trop abasourdie pour se demander où avait bien pu passer sa jeunesse. À une ou deux reprises, elle tenta de faire taire Miranda, parce que le bébé dormait, comme d'ailleurs tout le monde dans le car, à l'exception, espérait-elle, du chauffeur – mais non, il fallait que Miranda donne des coups de pied à Baby Ellen toutes les deux secondes parce qu'elle voulait s'amuser, au beau milieu du Nevada, au beau milieu de la nuit.
— Randy, dit Jamie, chuis crevée, chérie. Ne réveille pas Ellen, voyons.
Assise sur ses mains, Miranda faisait semblant de dormir, donnant en secret des coups de pied à Baby Ellen.
— Enlève ton pied de là, chérie, lui dit Jamie. Je ne joue plus. Enlève ton pied, tu m'entends?
Miranda feignait le sommeil et la surdité, son pied s'agitant en rêve pour bousculer le bébé.
— Enlève – ton – pied! répéta Jamie en un chuchotement féroce avant de lui agripper la cheville pour lui déplacer le pied. Tiens-toi bien. Sinon je le dis au chauffeur et il va arrêter le car pour te laisser ici en plein désert. Dans le noir, avec les serpents. Tu m'entends?
D'un geste brusque, elle repoussa de nouveau le pied de Miranda.
— Ne fais pas semblant de dormir. Je sais très bien que tu es réveillée, bon sang!
Elle fixa un regard plein de haine sur les yeux clos de Miranda et se rendit bientôt compte que l'enfant s'était réellement rendormie. La peur impondérable remplaça le poids de la colère, tandis que le car continuait de naviguer le long du ruisseau qu'ouvraient ses phares. Elle posa la main sur son visage et pleura.
En quelques instants, elle s'endormit et rêva d'un homme qui se noyait dans un nuage de poison. Elle s'éveilla pour se demander si c'était un rêve à propos de son mari, ou alors quoi? – un rêve à propos du passé ou un rêve à propos de l'avenir?

 

Pas moyen de faire cesser les hurlements de Baby Ellen.
Jamie la tenait sur un bras, fouillant sous le siège à l'aide de sa main libre pour trouver le sac de voyage, puis à l'intérieur du sac de voyage à la recherche du jus d'orange de Baby Ellen.
— Là là là là là voilà, disait-elle à Baby Ellen. On aura bientôt son berceau et une ficelle pour attacher sa boîte à musique. Et maman et Miranda viendront te chanter quand ce sera l'heure de dormir, et voilà ton jus d'orange, Dieu merci là là là là là, petit bébé, oh c'est bon le jus d'orange, comme il est bon le jus d'orange, comme il est sérieux mon bébé, oh t'as vu comme il est joli le soleil? Regarde le joli soleil par là-bas, Baby Ellen. Ce n'est qu'un tout petit petit morceau de soleil, bientôt Baby Ellen va voir le soleil tout entier, et alors ce sera le matin, pour Baby Ellen et pour maman et pour Miranda.
Si seulement elle pouvait écraser le bébé, l'étouffer. Personne ne le saurait. Il y avait quatre jours qu'elles avaient quitté Oakland.
Elle fit boire son jus d'orange à Baby Ellen tout en regardant le soleil grimper lentement au-dessus des champs de maïs mort de l'Indiana, la lumière lui frappant douloureusement le visage à mesure qu'elle crépitait sur les étangs gelés et les rangées de tiges brisées dans leur manchon de glace. Son mari s'exaspérait à vendre des éléments de chaîne hi-fi pour assurer leur existence. Il ruminait sans cesse sa vie, si bien qu'elle avait fini par l'emprisonner comme une cage dans laquelle il tournait comme un rat. Pourquoi ne pouvait-elle se contenter de lui être reconnaissante, voilà la question qu'il lui posait tout le temps, puisqu'il perdait de vue ses propres désirs uniquement pour satisfaire tous ses désirs à elle. Elle ne voyait donc pas l'enchaînement inéluctable des événements? Mais bon sang – il martelait le mur du poing, de sorte que la petite caravane tremblait –, chaque instant débouche sur le suivant... Il fut bien près de l'étrangler à deux reprises, tant il était pris d'une rage frénétique à l'idée qu'elle était incapable de comprendre ce dont il se plaignait. Or elle en était incapable. Il passait à dormir la quasi-totalité de ses minutes de présence au foyer. La nuit, il sanglotait et avouait que tout le terrifiait. Chaque fois qu'elle le regardait, il avait le visage enfoui dans les bras, cherchant à échapper aux images de son propre cerveau. Et, pour finir, il avait tout foutu en l'air, leur ménage. Elle l'avait vu venir comme la lanterne rouge au bout d'un train.
Lâchée entre Oakland et tout ce qui lui arriverait ensuite, elle ne supporta plus l'idée de s'abandonner au mouvement de l'autocar et songea : Je vais descendre quand on s'arrêtera pour le petit déjeuner et puis je prendrai un billet de retour et adieu et bonne route à vous tous, messieurs-dames du pays Greyhound. Il déborderait de joie en la revoyant, elle en était certaine. Que dirait-elle? J'ai oublié ma brosse à dents, se dit-elle avec un sourire. J'ai oublié mon sac. J'ai laissé mon déjeuner. L'employé qui lui vendrait le ticket lui éclaterait de rire au nez en la voyant ainsi rebrousser chemin au beau milieu. Le voyage vous a tellement plu que vous vous êtes mis en tête de le refaire dans l'autre sens, hein, disait l'employé du guichet. Ouais, faut que je retourne pour regarder par la fenêtre, de gauche cette fois-ci, au cas où j'aurais loupé quelque chose d'intéressant. Pendant l'arrêt du petit déjeuner, Jamie paya une dame pour surveiller Miranda et Baby Ellen tandis qu'elle se lavait des pieds à la tête avec une éponge dans les toilettes des dames. Perchée sur une caisse de soupe à la tomate, Miranda joua au billard électrique puis se fit photographier avec sa petite sœur entre les bras dans une cabine fermée d'un rideau. Jamie et Miranda mangèrent des cornflakes et Baby Ellen un petit pot pêche et abricot. Elles n'auraient bientôt plus d'argent. L'autoroute avalait plus de courbes et de collines à mesure qu'elle s'approchait de Cleveland.

 

À trois rangées de sièges en arrière, de l'autre côté du couloir, les deux religieuses marmonnaient chacune par-devers soi, assoupies après le repas. Jamie les observait secrètement et se rendit compte qu'elles priaient. La rose que tenait la plus petite à Oakland étant désormais remplacée par un rosaire sombre. Jamie se demanda si les religieuses devaient ainsi prier chaque jour après le petit déjeuner. Se disaient-elles : Allez, en route, je me mets à prier? Et avaient-elles dans la tête un portrait de Dieu avec sa barbe blanche qui approuvait leur latin d'un hochement pensif du chef? Si la prière était un boulot, avaient-elles droit à des vacances? Elle jeta un coup d'œil à Miranda, occupée à tracer de larges traits réguliers en travers d'un visage féminin de la revue People, et se demanda s'il était possible que sa petite fille à elle devînt un jour religieuse avec une cornette noire et blanche par-dessus sa longue chevelure. Mais quoi, Miranda n'était pas catholique. La famille n'avait pas été grand-chose à Oakland, alors qu'en Virginie, avant le déménagement, ils étaient baptistes non pratiquants. Il n'y avait guère moyen de brûler de zèle pour sa religion en Californie, parce que la Californie était pleine d'athées, de fachos et de Hare Krishna, et que les seuls à prendre la religion très au sérieux étaient les cinglés de cet acabit qui n'arrêtaient pas de se précipiter du haut du Golden Gate quand la puissance divine les possédait. Le baptisme ne semblait plus guère qu'une raison parmi d'autres de se flanquer à l'eau.
En Californie, il y avait de vieilles femmes avec un drôle de regard convaincues que la fin du monde était pour bientôt, ou encore que des hommes de l'espace n'allaient pas tarder à atterrir pour le Jugement dernier. On avait le choix entre les Vénusiens, les Martiens, Jésus-Christ, quand ce n'étaient pas des gens avec douze bras, des Indiens à la peau bleue. Sodome et Gomorrhe avaient été détruites par une bombe atomique larguée d'une fusée.
Jamie entendit le faible ronflement de la plus petite des deux sœurs, qui était censée prier. Dieu connaissait la chanson par cœur et ne prit même pas la peine de la réveiller. Surgie de nulle part, la rose aux couleurs vives était réapparue et elle l'étranglait à deux mains dans son sommeil.

 

Le bonhomme qui était assis derrière elles, Jamie le sentait bien, s'imaginait qu'elle était en quête de sensations. Mais c'était un garçon sympathique, avec un bon sourire et un hippocampe tatoué sur le bras gauche, qui fascinait Miranda.
— C'est le roi Neptune qui me l'a fait, lui dit-il avec un clin d'œil à Jamie avant de dérouler, les manches de sa veste.
Et voilà tout ce qu'il avait dit de son tatouage.
À mesure que la matinée progressait, Miranda le mêla à ses activités et, quand vint l'après-midi, c'étaient les meilleurs copains du monde. Dans son sac de voyage à l'effigie d'une compagnie aérienne, il avait quatre boîtes de bière et en offrit une à Jamie. Malgré toutes les bousculades, les coups de coude et le manque de respect dont les voyageurs avaient fait preuve à l'encontre des religieuses, le siège voisin de l'homme, comme d'ailleurs plusieurs autres, était inoccupé. Elle accepta l'invitation de se joindre à lui.
— J'ai bien cru que vous alliez carrément sauter du car tout à l'heure, dit-il. J'ai l'impression que les gamines vous portent un peu sur les nerfs.
Il avait chaussé ses lunettes – des lunettes de soleil très enveloppantes et argentées – de telle sorte qu'il avait deux miroirs à la place des yeux. Dans son visage, elle voyait le sien.
Et il arborait une fine moustache qu'elle trouvait tout simplement dégueulasse. Une bribe de mousse s'y accrocha brièvement, puis il l'ôta d'un coup de langue.
— Jamais je prends l'avion, moi, jamais, dit-il. Malade comme un clebs que je suis, même sur les jets intercontinentaux. Je faisais du stop, mais je commençais à cailler.
Il agita sa boîte de bière, faisant claquer le fer-blanc sous sa poigne.
— Alors maintenant je prends le car. Comme vous voyez par vous-même.
— La moitié du temps, je vois rien du tout par moi-même.
D'un geste de sa Stroh's, elle indiqua le siège devant eux, sur lequel Miranda et Baby Ellen étaient l'une et l'autre assoupies.
— Il y aurait de quoi rendre n'importe qui à moitié aveugle, à s'occuper de ces deux-là vingt-quatre heures par jour.
Stroh's, elle le remarqua, c'était shorts épelé à l'envers. Elle n'avait jamais entendu parler de cette bière.
— Je vais à Pittsburgh pour une sacrée virée, dit l'homme. J'ai du pognon, mais je le dépense que pour la boisson, les femmes et la musique. Alors c'est pour ça que je faisais du stop.
— Bordel de Dieu, dit Jamie, vingt-quatre heures par jour, chaque jour de l'année.
— Mouais. Mouais, j'vois ça d'ici, dit l'homme.
— Jusqu'à ce que Miranda ait dix-huit ans, Ellen aura... quoi, douze? Non, dix-huit moins cinq, ça fait treize, treize ans qu'elle aura. Encore cinq ans avant qu'Ellen soit grande, et ça fait vingt-trois ans en tout.
— Ah, c'est du boulot, dit l'homme.
— Sans blague. Et puis quand c'est fini, on se retrouve tout desséché comme un vieux sac, et si quelqu'un demande : Qu'est-ce que vous avez fabriqué pendant tout ce temps? on n'a pas idée de ce qu'on pourrait répondre. Tiens, c'est comme un ermite. Exactement comme une bonne sœur.
— Vous devriez prende vote soirée samedi qui vient, dit l'homme.
Elle se demanda où il voulait en venir et le regarda sans détour. Il avait dans les quarante ans, peut-être un peu plus jeune. Ses cheveux bouclés n'étaient pas encore vraiment clairsemés, mais la calvitie le menaçait sur le devant. Sous une veste de costume style western, apparemment coupée pour le chef d'un orchestre cowboy, il portait un tee-shirt blanc. Voilà qu'il ôta sa veste, tenant sa boîte de bière entre les genoux pour ce faire, et découvrit l'emblème dont était frappé son maillot : Harrah's Vegas. Lorsqu'il repoussa ses lunettes de soleil enveloppantes d'un coup de pouce sur l'arête de son nez, la manche du tee-shirt se souleva dans le mouvement, révélant un tatouage sur son triceps, un unique sein nu tenu dans la coupe de deux mains privées de corps.
— Tiens, que je devine. Je parie que vous vous appelez Louise, dit-il.
— Vous fatiguez pas. Je m'appelle Jamie.
Elle regarda dans le rétroviseur, cherchant à apercevoir le chauffeur, se demandant s'il aurait regardé le tatouage obscène en haut du bras de l'homme dont elle se retrouvait soudain la voisine. Elle n'apercevait que l'oreille du chauffeur dans le miroir, pensa-t-elle, et peut-être un morceau de sa casquette.
— Vous vous en faites à propos du conducteur? Y voit que dalle, Jamie.
L'homme but une gorgée de bière sans baisser la tête pour cacher son geste.
— Y voit rien.
— Qu'est-ce que vous en savez? Vous êtes rudement bien renseigné.
— J'ai été chauffeur. Tout ce qu'on voit, c'est que les gens sont assis ou pas. Et encore, sur un certain nombre de sièges seulement. Impossible de voir s'ils boivent de la bière ou de la limonade, s'ils roupillent ou s'ils sont réveillés, ni rien de ce qu'ils font.
Ils suivaient des yeux la chevauchée sinueuse des lignes électriques qui montaient et descendaient en enjambant les poteaux télégraphiques, les rangées rectilignes des cultures, moins rares désormais en Ohio, qui s'ouvraient comme des éventails depuis l'horizon puis se refermaient brusquement sur leur passage. Le ciel avait viré au gris après l'aube et les collines courbaient le dos directement sous son poids; quelques oiseaux d'hiver virevoltaient et glissaient en dessous.
Elle fredonnait pour elle-même Let the Boy Rock and Roll et l'homme fredonnait lui aussi une mélodie, intercalant çà et là un sifflotement assourdi.
— Non non non. Non, dit l'homme en faisant claquer sa boîte de bière.
Elle lui jeta un coup d'œil mais il ne poursuivit pas, et elle reporta les yeux sur les champs qui s'enfuyaient à côté d'eux.
— Non non non, Jamie, personne ne vous voit, dit-il brusquement en lui embrassant la joue.
Elle avala une gorgée de bière.
— Eh là! Arrêtez!
— Arrêter quoi?
— Je suis mariée!
— Où qu'il est vote mari?
— À la maison.
— Et c'est où, ça?
— À la maison. Au prochain arrêt. À Cincinnati.
— Ce car va pas à Cincinnati.
— Alors il nous rejoindra à Cleveland,
— Et moi je vous ai entendue dire à vote petite fille, y a un petit moment, qu'elle verrait plus son papa.
Il sourit de toutes ses dents et ouvrit une autre bière. Elle siffla bruyamment en s'ouvrant et Jamie sursauta. Personne n'avait remarqué. Les deux religieuses dormaient vers l'arrière, la première appuyée contre la vitre, la seconde lui ayant posé la tête sur l'épaule.
— C'est-à-dire, dit Jamie, que j'ai dû le quitter.
— Ah, on va dire la vérité.
— La vérité, y a que ça de vrai.
— Prenez une autre bière avant que j'aie tout bu.
— Vous avez même pas dit comment vous vous appelez.
— Je m'appelle Bill. Bill Houston. J'l'ai dit à vote petite fille et je croyais que vous auriez entendu.
Il lui prit la main.
— Eh là, pas de ça, dit-elle. C'est vraiment pas le moment. Vous pouvez pas vous tenir bien?
— Oh, ça va, dit-il. N'y pensons plus. Eh, dites. J'ai quelque chose là pour donner à la bière un goût de champagne.
Il tira discrètement une bouteille de bourbon de son sac et, saisissant Jamie par le poignet, en versa un peu dans sa boîte de bière.
— Comme remontant, vous m'en direz des nouvelles. C'est ce qu'on appelle la torpille des profondeurs.
Il se frappa le nez du médium tout en roulant les yeux et en laissant sa langue pendre au coin de sa bouche. Un peu bête, quoi, mais Jamie ne put s'empêcher de rire.
Elle sirota sa boisson et ils discutèrent du passage des modes, de la transformation du paysage, de la bêtise des gens haut placés, de l'impersonnalité des autoroutes. Le car les emporta de l'ouest de l'Ohio que recouvrait un banc de nuages jusque dans une lumière raréfiée où de vieilles plaques de neige s'embrasaient farouchement au flanc poussiéreux des collines. Bientôt la bière fut finie et les boîtes ne contenaient plus que du bourbon.
— Zavez pas besoin d'avoir peur de moi, dit Bill Houston. J'ai été marié trois fois.
— Trois fois? Pourquoi ça? demanda-t-elle.
— J'aimerais bien le savoir moi-même. Après la première fois, je me suis dit comme ça : La prochaine fois que tu voudras faire un truc pareil, t'auras qu'à te souvenir. Et je me suis fait faire ça.
Il montra un tatouage à la saignée du bras, un minuscule visage de Satan féminin surmontant les mots : «Souviens-toi d'Annie.»
— Ça m'a servi à rien. Trois mois plus tard, j'étais marié de nouveau. À une grosse dondon. La première, c'était une petite maigrichonne, alors la seconde, j'me suis pris une grosse dondon, pour varier, quoi, en quelque sorte.
— C't'important, la variété.
— Et comment! C't'important, la variété.
— Et bien sûr, la fidélité, qu'on puisse compter sur vous.
— La troisième que j'ai épousée, je pouvais compter dessus. J'en suis pas encore revenu – à tel point j'pouvais compter dessus. Et puis voilà qu'un beau jour, au milieu de rien, comme ça, elle dit : Comment qu'a s'appelait ta première femme? J'y dis que c'était Annie. Ah oui, qu'elle me fait, Annie comment? Et j'y dis Annie Klein! Pourquoi qu'tu M'demandes ça? Bah, pour savoir, c'est tout. Et puis voilà que cinq minutes après, elle me demande comment s'appelait ma femme suivante. Et bien sûr j'y dis, et y s'trouve que c'était le même nom de jeune fille que le sien. C'est pour ça qu'tu m'as choisie? qu'elle me fait. Où tu veux en venir? je lui réponds. Qu'est-ce que ça veut dire de me tomber comme ça dessus d'un seul coup, tu m'emmerdes – sauf vote respect. Elle dit alors comme ça : Chuis la femme numéro trois et Roberts numéro deux, mais pour ce qui est d'être numéro un, chéri, je peux me l'accrocher. Et le lendemain elle s'est tirée. Tout d'un coup comme ça. J'y ai dit : Eh! c'est toi le numéro un! C'est toi le numéro un! Mais tout de même elle s'est tirée. Drôle de bonne femme.
Jamie demanda :
— Zêtes dans un orchestre quelque part?
— Moi? Dans un orchestre?
Il avala une gorgée et Jamie toucha du doigt le tissu brillant de sa veste sur le siège entre eux.
— Non, franchement, j'l'ai eue dans une espèce de boutique de fripier quoi, dit-il. J'devais être un peu fatigué ou quelque chose. Et puis quoi, merde, elle me va pas trop mal. Vous connaissez des blagues?
— Des blagues? répéta Jamie comme si elle prononçait ce mot pour la première fois de sa vie.
— Ben oui, quoi, des blagues. Pour se marrer : ha ha ha.
— Ah bon, dit Jamie.
Un bref étourdissement lui poignarda la tête puis se dissipa. Elle eut le sentiment que la fumée morte de dix mille cigarettes empesait l'air. Dehors, dans le jour aveuglant, on aurait eu les poumons piqués par l'hiver, mais à l'intérieur chacun emportait avec soi le perpétuel crépuscule confiné des exhalaisons de sa fatigue. Elle ne savait pas si elle était en train de s'éveiller ou de devenir folle. Et Bill Houston dit :
— Comment se fait-il qu'ils soient à court de glaçons en Pologne?
— C'en est une de blague? dit-elle.
Il manifesta son agacement :
— Ben oui.
— D'accord. Comment se fait-il qu'ils soient à court de glaçons en Pologne?
— Eh là, attendez un peu. C'est vous qui me le demandez?
— Faut croire. Pasque je connais pas la réponse, ça fait aucun doute. Vous savez ce qui nous faudrait? Des glaçons.
Elle eut le sentiment qu'elle riait peut-être un tout petit peu trop fort.
— Vous voulez que je vous dise? Ça commence à m'plaire, moi, c'te conversation, dit-il avec ferveur, la voix empâtée de bonne camaraderie. Alors écoutez : comment ça se fait qu'il n'y a pas de glaçons en Pologne?
— Eh ben, pasqu'ils sont à court, c'est c'qu'on vient de dire, non?
Il secoua la tête.
— On vous la fait pas facilement, à vous, je vois ça d'ici, dit-il avec un certain respect.
— Si, je crois plutôt que si, dit-elle en laissant errer ses regards sur l'Ohio, l'esprit soudain vide. Mais c'est que je vais bientôt me retrouver plongée dans ces histoires de divorce, moi aussi.
— Vous laissez pas bouffer. Vous n'avez qu'à y aller, et tout c'qu'on vous dira, vous répondez oui. Vous tarderez pas à être divorcée. Ça change absolument rien.
— Moi j'ai l'impression que ça va changer, dit-elle.
— Je sais pas, dit-il. Ça n'a jamais rien changé pour moi. Bien sûr, assez vite, c'était quand j'étais marié que ça changeait, pour moi le divorce était habituel.
— Oui ben moi, ça va pas être comme ça. Je serai célibataire à tout jamais.
— On dit ça, on dit ça. C'est ce que j'ai dit moi aussi.
— Oui ben on verra. Une fois suffit bien oh là là. Je me suis fait tromper une fois, ça suffit comme ça. J'en veux plus. Je joue plus. Merci tout de même.
— Mouais mouais. Faut une sacrée volonté pour s'en tenir toujours à la même marque. Et la variété alors?
— J'm'en suis bien tenue toujours à la même marque, moi! Ça me dérangeait pas, moi! Il a suffi qu'y découche trois nuits et j'ai dit : Ça va comme ça. Trois nuits, ça fait à peu près trois nuits de trop, que j'lui ai dit. Et y s'est pas passé longtemps avant que j'découvre qui c'était et combien de fois et tout et tout. Je lui ai dit : On ne me la fait pas. Non mais, et puis quoi encore? Eh, se récria-t-elle alors en scrutant l'horizon, est-ce que j'ai l'air d'être bourrée?