+ Le voyageur le plus lent - Enrique Vila-Matas
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Enrique Vila-Matas Le voyageur le plus lent

"Le voyageur le plus lent" de Enrique Vila-Matas
Traduit de l'espagnol par André Gabastou et Denise Laroutis.

Une certaine ferveur de Barcelone pousse le flâneur à se perdre dans un court labyrinthe qui est chaque jour différent. Walter Benjamin disait que, de savoir s’orienter, ce n’est pas grand-chose, en revanche, se perdre dans une ville comme on se perd dans un bois demande un apprentissage. On sait que Benjamin devint maître dans cet art difficile et qu’il vit ainsi s’accomplir le rêve dont les labyrinthes inscrits sur ses buvards d’écolier furent les premières traces.
Dans le cas de notre flâneur, maître lui aussi en cet art difficile, chaque soir, à Barcelone, est une nouvelle errance dans un labyrinthe différent qu’inventent les lectures et les souvenirs, les pas vagabonds. Chaque soir est un port, disait Borges. Divers sont les courts labyrinthes ici sélectionnés, de la même façon que divers sont les ports de ces soirs différents qui apparaissent ici résumés en un seul, car s’y croisent des tunnels invisibles qui – on se souvient de ce paysage séduisant du Tigre, dans une nouvelle de Bioy Casares – raccourcissent les distances et les jours.

Un soir, le flâneur s’arrête devant la maison où il est né, en face du Metropol – cinéma transformé aujourd’hui en vulgaire garage –, rue Roger de Lauria, dans l’Eixample, et il se rappelle avoir entendu dire (sans doute un bobard) qu’avant d’être un cinéma l’endroit était un théâtre où triomphait Marcos Redondo devant des spectateurs fans de zarzuelas qui venaient aux représentations vêtus d’austères cirés, car le décor, à la fois aquatique, super-moderne – fontaines d’eau jaillissant dans le parterre – et à haut risque semblait illustrer, sans le savoir, un vers du Purgatoire (XVIII, 25) de Dante : «Poi piovve dentro a l’alta fantasia» (Il plut ensuite en haute fantaisie).
Il monte par la rue Roger de Lauria et, après avoir traversé – toujours en zigzag – l’avenue qu’on appelle la Diagonal, arrive devant le café Bauma, resté impavide devant la fuite du temps; libéré désormais de l’ombre de l’alcade Porcioles qui fut aux jours franquistes le fantôme le plus illustre du pan coupé. Disparus les mythiques cafés d’autrefois – La Luna, El Oro del Rhin, Términus –, on se console en voyant le Bauma toujours debout dans cette ville où voir quelque chose d’intact est tout un événement : ville trop encline aux changements, ville éternellement insatisfaite et si différente, par exemple, de Lisbonne, qui demeure intacte – antique et seigneuriale, calme et mélancolique, presque triste – et où le héros est un écrivain, flâneur nommé Fernando Pessoa et non pas un cher designer comme c’est le cas dans notre bonne ville des prodiges et des gambas.
Notre homme se rassure, le Bauma est toujours étroitement lié pour lui à une scène d’enfance et d’après-guerre qui se tint au comptoir de ce café, après la grand-messe (à la sortie de l’église que fréquentait Acedo Colunga, le gouverneur venu du froid castillan) : un monsieur bien mis, juste en face de celui qui était encore un petit garçon, avait commandé un vermouth et quelqu’un, à côté du futur flâneur, avait commandé «la même chose», ce qui avait provoqué le premier incident public auquel l’enfant devait assister. «Je vous interdis d’utiliser ma commande», avait dit le monsieur bien mis, à la grande consternation de la clientèle. Incident absurde, bien du monde de Bontempelli; initiation à la vie, cet autre incident, plus absurde encore.
La rue Córcega se présente bien vite, en face du Cibeles, bal qui engrange le souvenir d’un million de cendrionesques pas de danse faits par les flots de petites bonnes qui passèrent par là, les jeudis après-midi. Roland Barthes a indiqué en bas d’une photo de son enfance : «Voici la bonne. Elle me fascine.» Notre flâneur pourrait en écrire autant au pied de toutes les photos de cette servante qui grandit avec lui et qui semblait devoir demeurer pour l’éternité dans la maison familiale quand, un jour, elle alla se perdre au fin fond du bal de la mort. Notre flâneur aurait pu inscrire ces mots en bas de la photo, car il aime bien les bonnes, il les adore, il a une passion pour elles, il partage avec Augusto Monterroso cette déclaration de principe qui, par le rythme de certaines phrases, pourrait être un poème de Gil de Biedma – je le vois d’ici – parlant du capitalisme familial : «J’aime les servantes, parce qu’elles sont irréelles, parce qu’elles s’en vont, parce qu’elles n’aiment pas obéir, parce qu’elles incarnent les derniers vestiges du travail libre et de la servitude volontaire.»
Notre flâneur s’en va, certes, mais il ne nous paraît pas nécessairement irréel, lui, en s’éloignant. Il quitte le monde du Cibeles, les bals du jeudi après-midi, et dirige ses pas vers le Paseo de SantJoan et une maison de la rue Rossellón où sa famille a emménagé quelques années après sa naissance. Là, en plein cœur du labyrinthe de son enfance, il se rappelle l’obscure boutique du libraire juif. Et il se rappelle qu’en dépit des échos étouffés d’une tragédie que les adultes essayaient de lui cacher, quelque chose de très sourd, d’énigmatique et, surtout, de très sordide se respirait dans cette boutique d’illustrés pour gosses, où une forte odeur de peur, d’injustice et de malheur se mêlait à une autre, non moins forte, de laque, d’encens et d’arômes de pays lointains, d’étranges marchandises que l’enfant imaginait se cacher dans l’inaccessible arrière-boutique de l’étranger, du juif polonais : feux de Bengale, coffres magiques, boîtes à musique de Hambourg, livres rares, vieux cartons pleins de merveilleuses gravures et d’éblouissantes histoires situées dans le pays qui gardait le trésor des Incas.
Aujourd’hui, c’est comme si tout ce nazisme lâché aux trousses du libraire avait simplement triomphé, il suffit de voir – c’est déjà un malheur – le changement du quartier. Là où se trouvaient naguère l’obscure boutique et son arrière-boutique aux arômes lointains, on peut voir aujourd’hui, au lieu des boîtes à musique de Hambourg l’étrangère, des hamburgers géants couronnant un snack-bar qui, ignorant son fougueux passé bengali, proclame s’appeler Poppy’s. C’est déjà un malheur, pense notre ami en descendant, attristé, le Paseo de Sant Joan puis en montant la rue de l’Escorial, pour finir sur la Travessera de Dalt – rue traversière, qu’il connaît aussi sous le nom de Travesía del Mal –, où il habite depuis longtemps. À une centaine de mètres de chez Juan Marsé. Précisément, alors qu’il remontait la rue de l’Escorial, depuis la place Joanich jusqu’à la rue Camelias, il s’est souvenu d’une phrase dans un de ses livres* : «Je pourrais reconstruire la rue de l’Escorial de mémoire, maison par maison, coin par coin.» Notre flâneur aimerait beaucoup pouvoir dire la même chose. Mais il n’est pas si vieux dans le quartier, même s’il y vit depuis longtemps. Il vit à cent mètres de chez Juan Marsé. Il y vit, mais sans poésie. Il passerait sa vie dans la dépression la plus profonde s’il ne lui restait la possibilité offerte encore par les passerelles pour piétons de cette maudite Travesía : le saut dans le vide, qui est tout ce qui attire les esprits fugueurs.
La seule chose cohérente à faire avec la Travesía del Mal, qui n’est en réalité que fumées toxiques et féroce autoroute urbaine, c’était de la boucler avec des barbelés et des panneaux d’interdiction de photographier. Au lieu de ça, on dirait que tout le monde est content que la Travesía se déguise en espace dégagé fréquenté par les chiens, les piétons, les propriétaires de chiens et les automobiles. C’est une voie traversière aussi canine que prétentieuse, mais qui permet à notre marcheur, à notre esprit fugueur – il n’est pas de méchante voie traversière qui n’ait son bon côté –, de voir tous les jours une belle jeune femme qu’il connaît très bien, jeune femme à l’inquiétante tristesse, toujours blessée de doutes, traversée de désirs presque inavouables et qui laisse derrière elle, tous les jours, se dirigeant vers la place de Lesseps, un sillage de mystères antiques. Vers la place de Lesseps, demeure de l’oubli, où habite le fantôme du Roxy.
À cent mètres du vampire de ce cinéma – à toit ouvrant – sis place Rovira. Et à cent autres mètres du bossu des Delicias, autre cinéma. Nous sommes bien dans le quartier de Juan Marsé, ce qui permet à notre esprit fugueur de faire jouer le déclic de la mémoire et d’entrer dans un monde de roman qui crépite comme une voile tendue, quand, passant devant la maison de Juan Marsé, il quitte l’autoroute urbaine et descend dans la rue du sieur Torrent Flores – plus connue populairement comme le Torrent des Fleurs – et s’engouffre dans la beauté tremblante des décors de l’écrivain : les obscures tavernes des rues Camelias, Martí ou Providencia, toutes proches de la place Rovira, là où il est encore possible de pleurer, un parmi les meilleurs : «Hommes de fer forgés dans tant de batailles, pleurant aujourd’hui dans des coins de tavernes.» Ce sont les hommes qui ont dit qu’ils reviendraient un jour* et qui sont revenus, vain-
cus. Ou peut-être pas vaincus, simplement fatigués : «... il avait dépassé cet âge où un homme cesse d’éprouver le désir de régler ses comptes avec quiconque, sauf peut-être avec lui-même.»
On peut encore en trouver quelques-uns dans le quartier. Dans ce quartier qui est à Marsé. Des hommes qui ne règlent plus leurs comptes qu’avec eux-mêmes, car, comme disait le poète, l’éternelle frustration du désir et la rage de l’amour sont passion de jeunesse et appartiennent à tous; la maturité, au contraire, est un effort solitaire et chacun a la maturité qu’il mérite.
Place Rovira, le mécanisme de la mémoire se déclenche devant l’immeuble qui occupe avec une certaine insolence le terrain où se trouvait avant le Rovira, cinéma à toit ouvrant qui, en été, permettait de voir, en même temps, les étoiles des films et les vraies. Ce cinéma ne s’est jamais trouvé sur la route de notre esprit fugueur car, à son arrivée dans le quartier, il était déjà hors course. Quand il connut
la place Rovira, le cinéma n’était plus qu’une légende parmi les amis de cette place, de ce recoin secret de Barcelone : lieu jadis traversé par un tramway qui la partageait en deux portions identiques et qui, mis à part la statue qui y dort timidement, possède presque tout en double : deux épiceries, deux orgueils (secteur nord et secteur sud), deux cabines téléphoniques, deux voies de tramway à la retraite, deux pharmacies, deux clochards, deux fous de pigeons, deux bistrots. La statue installée dans ce recoin secret représente un personnage de la fin du siècle dernier, assis sur un banc de la place qui porte son nom.
M. Antoni Rovira i Trias était architecte municipal et concurrent de Cerdá pour la construction des nouveaux quartiers de l’Eixample. Sans doute n’est-il jamais venu sur la place, qui ne devait même pas exister à sa mort, et sans doute aussi n’a-t-il jamais imaginé que le destin lui réserverait un banc, et la conversation sempiternelle d’un des deux clochards de la place qui, toujours assis à ses côtés, discute
avec lui de toute sorte de questions philosophiques
et footballistiques – à quelques pas du glorieux
terrain de l’Europa –, tandis que les porte-parole
du voisinage disent ne pas trouver bizarre qu’il
s’entende si bien avec l’occupant éponyme de la
place : «Évidemment, monsieur Rovira ne le contredit jamais...»
En descendant par le Torrent des Fleurs, notre flâneur traverse presque de profil le croisement avec la rue Legalidad, dont le nom est lié à celui du plus célèbre crime de l’après-guerre à Barcelone – au bout de la rue Legalidad, alors simple terrain vague, on trouva dans un fossé le corps de la célèbre Carmen Broto, blonde oxygénée et maîtresse du roi du marché noir barcelonais –, puis on pénètre dans la rue des Tres Señoras. L’origine du nom de cette rue intriguait depuis toujours le flâneur qui chercha tant et si bien qu’il finit par découvrir que, suite à l’attribution à trois rues récemment inaugurées des noms de MM. Rabassa, Reig et Massens, leurs épouses respectives protestèrent hautement d’avoir été oubliées et menacèrent de se faire suffragettes, aussi le conseil municipal consterné apaisa-t-il les esprits échauffés en baptisant rue des Tres Señoras, rue aux trois dames, ce tronçon de voie. Court mais intense tronçon, et très aimable pour notre flâneur, car une dame singulière y a sa demeure, dont le seul inconvénient si l’on s’y rend est le terrible escalier qui, en son début, vous casse les jambes mais vous donne des ailes quand vous n’avez plus que quelques pas à faire avant d’atteindre le seuil désiré. Aujourd’hui ne fait pas exception à la règle et, une fois encore, après la montée infernale, il n’y a pas, pour notre heureux flâneur, de sonnette qui sonne plus joliment. Passé le seuil, il se sent à l’abri de tout, même de la mort dans ce parfait intérieur bourgeois où il n’y a pas de place pour la misère, ni pour la mort. Les meubles y ont pleine conscience de leur solidité matérielle, ils sont très hautains et, eux non plus, ne veulent pas mourir. Car ici on ne meurt pas, en tout cas on meurt toujours loin, très loin d’ici, dans d’autres voix et d’autres cercles; les gens, dans des cliniques, et les meubles, chez l’antiquaire, mais jamais ici.
Regarder la collection de cartes postales de la dame de la rue aux trois dames, c’est regarder Barcelone. Les images sont à la disposition de ceux qui veulent bien voir, en compagnie de la personne la plus sociable du monde – du fond de sa grande cordialité, elle ne s’intéresse, comme toutes les personnes d’âge mûr, qu’à elle-même –, les plus belles vues du Tibidabo, de Montjuïc, des Ramblas, du parc Güell... Il n’est pas besoin de bouger de ce temple, de cette maison à la cour magnifique pour avoir les plus belles vues de Barcelone, peut-être pas les plus essentielles. La dame distribue le jeu de cartes sans fin sur la nappe au crochet d’une table-brasero. «La maison des Pointes», dit-elle, et tombe sur la table un palais médiéval. «Le palais de la Musique», et nous voyons une grotte wagnérienne. «Le stade Olympique», et voilà le port d’Istanbul au crépuscule. Lentement, la ville s’est déversée sur la nappe, elle est devenue un paquet de lieux communs. Ainsi tombe le soir, notre soir. Et dans la plus belle cour de la ville – quelque chose comme une pente sur laquelle se répand le ciel dans la maison – vont se lassant, comme dirait Borges, les deux ou trois couleurs