+ Ultimes paroles - William Burroughs
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William Burroughs Ultimes paroles

"Ultimes paroles" de William Burroughs
Traduit de l'anglais par Mona de Pracontal.

15 décembre 1996. Dimanche
Un chat qui vous manque, c’est votre chat qui vous manque, une partie de vous.
Ça fait mal physiquement, comme une amputation. Là sur le dessus du canapé, sur le côté de l’évier où elle mangeait toujours. Ça fait mal.
Comme disait Wordsworth, ce vieux pédophile :
« Elle est morte et m’a laissé
cette lande ce calme ce lieu paisible
Le souvenir de ce qui fut
et jamais plus ne sera. »
De nombreuses disciplines spirituelles posent comme condition préalable au progrès la capacité d’atteindre le silence intérieur. Effacer le mot. Dans Les Enseignements de don Juan, Castaneda insiste sur le besoin de suspendre le dialogue intérieur – effacer le mot – et donne des exercices spécifiques pour atteindre un état sans mot.
Effacer le mot – risible si tu veux, Leslie –
Alan – tu m’entends ?
Oui, William.
Eh bien – le rêve – ne capitule pas –, c’est un stratagème !
Je suis tombé sous une pluie de balles de rêve. Elles ne tuent pas. J’avais clairement établi mon Point de Report. Ce très stratosphérique P.R., hyper-lointain.
N’importe quel groupe acquiert des marques de groupe. Les féministes : suffisantes – capables de croire n’importe quel mensonge de leur invention, complètement dépourvues d’humour – ne montrent ni honneur ni la moindre correction dans leurs rapports avec « l’ennemi de sexe ». C’est carrément casse-pieds –
Quant au macho – mâchoire carrée à la John Wayne, intolérant, stupide – insensible –
Dès qu’il y a pression, il y a archétype.

21 avril 1997. Lundi
Lundi. Opération de la cataracte par le Dr Orchard.
Pratiquement indolore. Pansement sur l’œil. Ne pourrai peut-être pas lire.
Mardi, enlève pansement.
(Rencontré un vieux pote de tir, John Healy, du sous-sol [la salle de tir de la ville], venu faire enlever son pansement.)
Il y a un Sudlow dans la salle d’attente. Sudlow, le peintre des salles d’attente. Paysages exclusivement. Surtout l’Automne et l’Hiver. Il a emménagé quand j’ai quitté la Maison de Pierre, où ce triste salaud de Panta Rhei, né John Tyler, était mon proprio. Comme beaucoup de proprios, il déteste tout le monde. Disait que j’étais un dépravé qui sapait la moralité.
Ho hum. Dépravé – quel mot désuet –
Ça me rappelle Charlie van Southerland, grand dépravé de Saint Louis et –
« Oh, il était charmant. »
Cet – je laisse un blanc – d’incompétent Dr Senseney.
« Mouais, grommela sa femme. Je ne l’ai pas trouvé si charmant que ça la dernière fois que je l’ai vu dans le tram d’Olive Street. Il a roté pendant dix pâtés de maisons, rotait encore quand on est descendus. »
Comment l’esprit glougloute – comme des herbes pourries.
Bien sûr que je peux lire, dit le docteur.
Seulement je ne peux pas. Il devrait savoir.

 

22 avril 1997. Mardi
Pansement retiré. Horaire des gouttes à mettre dans l’œil.
« Est-ce que je peux lire ?
– Oui », dit le docteur.
Seulement quand je rentre à la maison, je m’aperçois que je ne peux pas lire.
C’est moi qui ai fait une faute sémantique et grammaticale : J’aurais dû dire « Est-ce que j’ai le droit de lire ? » Et il n’y aurait pas eu cet effet capote. Je ne peux que plaider la confusion postopératoire.
Jeudi matin de bonne heure, nausée terrible – mais rien de solide. Pris 30 mg de méthadone. Quand James est arrivé, je me sentais tout à fait bien.
Conversation agréable avec Linda :
« La morphine est pour la douleur. Alors à qui devrait-on en donner ? Aux gens en proie à une douleur. »

 

26 avril 1997
Alors tout ça, c’est mental ? Tout dans la tête – vraiment ?
Aller voir un neurologue. N’importe quel connard me posera des questions psy –
(Mon cousin est mort sur le divan, d’une tumeur au cerveau.)
Filez donc à Vienne-la-vieille, comme les fantômes que vous êtes. Nés et morts avec Herr Professor Freud.
Je me plains que mes doigts ne font plus toujours ce que je leur demande.
Il me regarde avec une ignoble fourberie et dit :
« Peut-être que vous culpabilisez de ce que font vos doigts ? Nicht wahr ?  »
Mauvaise adresse.
Tester les réflexes.
Faire un Csan, je veux dire un Scan.
Mes réflexes sont bousillés. Peux pas me rouler un joint.
Venez-en au fait, Doc.
« Eh bien, il faut que nous fassions d’autres examens. Jusqu’à présent, tout est dans les limites normales. Faut faire une ponction lombaire et – »
Stop.
Peut-être est-ce effectivement tout dans ma tête, comme pour mon cousin en 1920. Courtier en obligations qui s’est mis soudain à dégueuler et qui a eu [une] crise de...
« Alors tu vas rendre ta vie tout entière, hein ? »
« Alors tu chies sur les règles établies par ton père, hein ? Et tu cours chez la Mutter pour qu’elle te change tes couches, hein ? »
Le docteur s’accroupit près du lit tel un gnome malveillant, le visage tordu par une hideuse grimace de perspicacité et de délirante Menschenkenntnis (connaissance de l’homme). Il a tout vu. C’est un médecin, après tout – déjà il couvre ses miches :
« Je suis parti du principe, bien sûr, qu’un examen neural des plus approfondis avait été... »
Heureusement, la tumeur était de toute façon inopérable.
Passé toutes les inepties, c’est un médecin, et ce qu’il voit à présent, c’est une très forte hémorragie et la mort. Que Dieu donne le repos à ces Chers Jours Morts.
Demandez à mon cousin courtier en obligations, Robert [Hoxie], qui a eu la malchance de mourir avant que les temps bénis de la faute professionnelle aient pu enrichir ses survivants.
C’était tout dans sa tête.
Mais c’était il y a longtemps
et maintenant mon inspiration
est dans la poussière de goudron
de la porcherie.
La nuit dernière un peu rêvé.
Je suppose donc que c’était la première chose – après que les autres choses sont arrivées, devaient arriver, ne pouvaient [pas] ne pas arriver, et puis il y eut la route blanche qui ne mène nulle part et le petit étang à poissons –

Pourquoi cette pression du FBI sur l’herbe ? Une substance bénéfique. Pourquoi ?