+ Le journal du " Docteur Faustus " - Thomas Mann
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"Le journal du 'Docteur Faustus' " de Thomas Mann
Traduit de l'allemand par Jean-Michel Palmier.

Les voyages offraient encore tout l’inconfort du temps de guerre – train démesurément long, trajet du «compartiment» au wagon-restaurant une longue promenade, la file d’attente là-bas, pour obtenir un repas, une épreuve de patience qui durait parfois des heures, accrue, lorsqu’on touchait déjà au but, par la pénible chaleur des exhalaisons culinaires. Un gentleman d’un certain âge qui devant moi s’était agrippé à la barre métallique de la fenêtre, s’affaissa évanoui. Les gens de la Military Police qui surveillaient le train s’emparèrent de lui et le portèrent au plus vite à l’endroit qui formait l’objet de nos aspirations communes : une table du wagon-restaurant. Grande fut la tentation de l’imiter. Si seulement on pouvait plus facilement, perdre connaissance! Mes sœurs, adolescentes, tombaient en syncope, sans aucune simulation de leur part, lorsqu’elles n’avaient pas envie d’aller à l’église.
En cours de route, je lus L’Histoire des Treize, avec des sentiments mélangés, comme toujours au contact de Balzac : souvent entraîné par sa grandeur, souvent irrité par une critique de la société teintée d’esprit réactionnaire, par les roulements d’yeux catholiques, la sentimentalité romantique et l’outrance boursouflée. Nous fîmes halte un jour à Chicago pour aller voir les chers nôtres, et j’essayai sur eux l’effet de ma conférence sur l’Allemagne, qui se révéla encore trop longue. Au cours du voyage à Washington, je la remaniai dans le train, avec le concours d’Erika qui, comme si souvent, s’avéra une artiste dans l’omission et la condensation, experte à atténuer tout excès pédant. Dans la capitale, hôtes du Crescent Palace une fois de plus, nous connûmes de beaux jours de vacances. La lecture à la Library se déroula heureusement, devant un double auditoire comme à l’ordinaire, l’un auquel je m’adressai personnellement et un autre à qui, dans la salle voisine, un haut-parleur transmettait mon discours. Mac Leish, à peine rentré de San Francisco, me présenta à l’assistance. Son successeur à la charge de bibliothécaire, Luther Evans, proposa que la conférence fût diffusée en Europe par les soins de l’O.W.I. À la réception qui suivit chez les Meyer, nous rencontrâmes de nouveau Francis Biddle, qui, si je ne m’abuse, n’exerçait déjà plus ses fonctions d’attorney-general, ainsi que sa femme; en outre le perspicace Walter Lippman qui fut fort aise quand je réfutai la légende d’une «bonne» et d’une «mauvaise» Allemagne, et lui expliquai que la mauvaise était en même temps la bonne, la bonne égarée et courant à sa perte. Borgese était venu de Chicago, Gottfried Bermann Fischer de New York; avec lui, il me fallut délibérer sur plusieurs points, relatifs à la réédition de mes livres à Stockholm. Le lendemain, j’allai visiter la Library et, guidé à travers les deux bâtiments, j’eus pour la première fois une idée de l’immense richesse de cette collection qui reçoit tout et englobe tout. Le Dr Evans étala sur une table les manuscrits de Johann Conrad Beissel, le maître de chant d’Ephrata, qui se trouvaient là, pieusement conservés en tant que curiosités; et c’est ainsi que je vis, de mes propres yeux presque incrédules, dans leur réalité, les produits de cet innovateur en musique, à la fois naïf et tyrannique, qui joue dans mon roman un rôle si riche en arrière-plans.
Nous fûmes invités ainsi que nos hôtes chez le journaliste Pearson à un dîner auquel prit part Sumner Welles. Ce dernier commenta en termes très sensés l’avenir de l’Allemagne, préconisa un partage de la Prusse et en général un fédéralisme, ainsi que des rectifications modérées de la frontière orientale. Ce qu’il dit me parut évident, humain et souhaitable. Comme à l’ordinaire, les événements ont suivi le cours le plus absurde.
Nous passâmes une matinée mémorable à la National Gallery, auprès de Rembrandt et des Italiens, pilotés par M. Findley, qui dans son office nous offrit le magnifique catalogue illustré de la collection. Je déjeunai ensuite avec Elmer Davis et son assistant non loin de là, au Social Security Building. Là aussi, naturellement, à la suite de ma conférence, on parla de la question allemande, et je me rappelle encore le sourire sceptique que je suscitai quand j’expliquai à ces messieurs que le Deutschland, Deutschland ueber alles si décrié était au fond un mot de ralliement très bien intentionné, l’expression d’un espoir démocratique de la Grande Allemagne : il fallait l’entendre, non pas au sens que l’Allemagne devait primer «par-dessus tout», mais qu’il fallait l’aimer par-dessus tout lorsqu’elle serait unie et libre. De toute évidence, Davis prit mes paroles pour un enjolivement patriotique, et une très intéressante conversation s’ensuivit, sur le lien primitif révolutionnaire entre la pensée nationale et la pensée libérale-démocrate, et la lutte réactionnaire il est vrai mais point méprisable sous le rapport spirituel, de Metternich et de Gentz, contre ce mélange généreux qui tendait à l’union et cependant contenait une force explosive.
Au début de juillet, ce fut au tour de New York et un tourbillon de fêtes nous entraîna pendant plusieurs jours. Mon Journal a dû renoncer à les enregistrer. Et je ferais bien, ici aussi, d’en passer sous silence la majeure partie, me bornant à les évoquer en pensée. Je dirai seulement mon regret que les musiciens aient pris en mauvaise part le rôle que joue la musique dans ma conférence sur l’Allemagne (je la répétai au Hunter College). Il me souvient encore que tard dans la nuit, je téléphonai de l’hôtel à Adolf Busch fort marri, pour l’assurer que les réticences que j’avais formulées à l’endroit du plus allemand des arts, n’étaient qu’une forme d’hommage.
Après une fête organisée par la Tribune, à laquelle assista notre savant ami le Doyen Christian Gauss, venu tout exprès de Princeton, je m’attablai pour prendre un verre de vin avec Paul Tillich et l’écrivain Heinrich Eduard Jacob. Ce dernier raconta, tirées de ses souvenirs manifestement ineffaçables, ses expériences du camp de concentration. Ses remarques sur les éléments primitifs latents au fond de l’âme populaire, concordaient de façon surprenante avec certaines réflexions à ce sujet qui figurent au début du Faustus.
Avec Ake Bonnier et sa femme, une Américaine, nous nous rendîmes à Old Greenwich chez les Bermann où une nombreuse société se trouvait réunie et de bons musiciens nous régalèrent du trio en si bémol de Schubert. On resta longtemps à causer amicalement avec Erich Kahler. Nous passâmes la soirée du 6 juin dans le cercle le plus intime, chez Bruno Walter. Hubermann s’y trouvait, après le dîner quelques amis arrivèrent, et les deux maîtres jouèrent ensemble du Mozart – cadeau d’anniversaire comme il n’est pas donné à tout un chacun d’en recevoir. Je soupesai dans le creux de ma main l’archet d’Hubermann, qui me parut étonnamment lourd. Sur quoi Walter se prit à rire :
– Oui, la légèreté, dit-il, elle est en lui, pas dans l’archet!
Un banquet politique des Nation Associates était prévu pour le 25. Avec notre fille Monika, nous séjournâmes dix jours à la campagne, au bord du Lake Mohonk, Ulster County, sur les contreforts des Montagnes Rocheuses. L’imposant hôtel de style suisse (Mountain House) dirigé par des Quakers, est situé sur le lac, dans un parc aux collines rupestres, une espèce de territoire du Graal dans le goût victorien, où aucune voiture étrangère n’est admise, pourvu de toutes sortes d’outlooks,tourelles et petits ponts gracieux – ville d’eaux sans la cure à moins que l’on ne veuille considérer comme telle l’abstention de tout breuvage alcoolique? Séjour bien fait pour le repos, et en cette saison, l’atmosphère y était en tout cas plus fraîche que la touffeur fumante de New York. Au surplus, là aussi, l’air était assez lourd et déprimant, le tonnerre grondait en général du matin au soir. J’eus de la peine à mettre sur pied mon discours pour le dîner en perspective; je lisais des lettres, je lus le Mozart d’Alfred Einstein en traduction anglaise, et une fois encore Le Rêve du petit oncle, ému par la suave figure de Sinaïda, si impressionnante à cause de l’évidente tendresse que lui porte l’auteur. Cette lecture se rattachait à une promesse que j’avais faite au Dial Press à New York, m’engageant à écrire un avant-propos pour une édition mineure de Dostoïevsky – engagement qui avait ses raisons. En effet, cette époque de ma vie, placée sous le signe du Faustus, marquait une prédilection très nette pour le monde de souffrances apocalyptique et grotesque de Dostoïevsky. Il l’emportait même sur mon amour, d’habitude plus profond, pour la force primitive, homérique, de Tolstoï.
Les journaux ne parlaient que de la marche triomphale d’Eisenhower, le vainqueur de la guerre européenne, à travers les villes principales du pays et ne faisaient pas mystère de son invite réitérée à collaborer durablement avec la Russie. Je ne doute guère que certaine tournure que prit par la suite la vie du général fut en connexion avec cette mentalité non-conformiste, et que sans elle il ne serait pas aujourd’hui président de la Columbia University. Battre l’Allemagne en s’alliant à la Russie, n’était-ce pas, au fond, une unamerican activity?Question qu’il faudrait soumettre à un Congressional Hearing.
La promenade autour du lac éveilla le souvenir de Chasté, et en conséquence une association d’idées avec Nietzsche à Sils-Maria – et avec mon livre. Le soir, les hôtes de la ville d’eaux se divertissaient à des projections cinématographiques sur la terrasse ou écoutaient de la musique de chambre au salon. À peine étions-nous depuis une semaine à Mohonk que nous reçûmes une douloureuse nouvelle : Bruno Frank était mort. Le cœur gravement atteint, il avait néanmoins triomphé d’une pneumonie à l’hôpital, puis rentré chez lui, il s’était éteint insensiblement dans son sommeil, l’expression sereine, une main sous la tête et toutes sortes de revues sur sa couverture, un «enfant né coiffé» jusque dans la mort, comme il l’avait été dans la vie, même parmi les vicissitudes du temps. Le cœur plein de cette nouvelle, j’aurais aimé jeter en silence un regard rétrospectif sur les trente-cinq années d’un voisinage presque ininterrompu et l’incessant commerce intellectuel avec ce bon compagnon; et je maudissais le rôle de l’écrivain qui lui impose en pareille conjoncture l’obligation de s’exprimer sous une forme choisie, d’aligner des mots et de trousser des phrases. Je ne pouvais refuser un article commémoratif pour l’Aufbau de New York. Je passai donc une matinée étouffante où soufflait le föhn, à le façonner, content du moins d’apporter le tribut de ma gratitude.
Les dernières pages qu’il lui fut donné d’écrire, le chapitre sur Chamfort qui, à en juger par ce début, serait devenu l’œuvre de sa plus parfaite maturité, il les avait offertes au numéro de la Neue Rundschaupublié à l’occasion de mon anniversaire et rempli de cordiaux témoignages d’appréciation. Avec ce numéro la revue déjà historique de la vieille maison d’édition S. Fischer recommençait à paraître régulièrement. Je l’avais apporté avec moi à Mohonk et de temps à autre je jetais un timide coup d’œil sur ce foisonnement de louanges. Mon gendre Borgese parle volontiers de la vitamine P, autrement dit Praise (louange) et cette drogue, il est vrai, peut exercer un effet tonique, stimulant, apporter tout au moins un peu de sérénité, fût-on enclin au scepticisme. Nous portons tous nos blessures et la louange leur est un baume qui, s’il ne les guérit pas, du moins les soulage. Toutefois, s’il m’est permis d’en juger d’après ma propre expérience, nous sommes moins sensibles aux éloges que vulnérables au dénigrement, à l’insulte perfide. Celle-ci aura beau être stupide et souvent inspirée par une rancune personnelle, elle nous touchera de façon beaucoup plus profonde et durable – et c’est absurde, car les ennemis sont le cortège nécessaire et en quelque sorte probant de toute vie un peu marquante. D’autre part, la louange est un aliment qui amène vite la satiété et le dégoût, notre répulsion intime à son égard ne tarde point à se manifester, et en somme le mieux serait de ne jamais entendre dire sur notre compte ni bien ni mal – chose d’ailleurs impossible lorsqu’il s’agit d’une vie dont l’action s’exerce au dehors et impressionne diversement les cœurs. – Encore heureux si, comme dans les articles les plus remarquables de la Deutsche Rundschau, la personne et l’œuvre commentée donnent lieu, plus ou moins par hasard, à des considérations plus hautes et plus générales. Servir de moyen d’expérience à la critique culturelle ou à la philosophie de l’art est plus que flatteur, c’est un honneur et l’on en retire des avantages objectifs.
J’ai encore dans l’oreille un oh, really? exprimé avec un suave mouvement de dérobade, en réponse à un mot prononcé en prenant congé, à notre départ de Lake Mohonk. Cynthia, seize ans, passait avec ses parents ses vacances – en totalité ou en partie – dans ce lieu clos de murs. C’était une college girl qui de toute évidence tenait en piètre estime ce mode de vie provisoire. Ce qu’il offrait, elle le définissait d’un haussement d’épaules comme very insignifiant. Elle lisait un classique américain, intitulé The Magic Mountain, et c’était vraiment charmant de la voir circuler avec ce livre, surtout lorsqu’elle portait sa veste rouge clair, un vêtement qu’elle affectionnait à juste titre et ma foi, peut-être par calcul, car il mettait admirablement en valeur sa silhouette légère. Rencontrer l’auteur de cette lecture point facile mais par là même, exaltante, lui fut certes une surprise et même une aventure; et quand, lors d’une soirée musicale, sa bonne mère amorça les présentations, elle s’excusa en faisant entendre que Cynthia était très agitée. En effet, la jeune fille avait les mains glacées, mais il n’en alla plus de même par la suite, durant les amicales conversations au salon ou sur la terrasse qui faisait le tour de l’hôtel. S’aperçut-elle que la tendre admiration pour ce qui est difficile et exaltant peut se calmer lorsqu’elle rencontre une admiration correspondante qui s’adresse au charme éternel, de la douce jeunesse et, au moment de plonger un dernier regard dans les yeux bruns, ne réussit pas tout à fait à taire sa propre tendresse? Oh, really?
Le dîner des Nation Associates au Waldorf Astoria de New York eut lieu, lui aussi. Ce ne fut point une mince affaire. Bien que le couvert coûtât vingt-cinq dollars, la salle était comble. Rien de surprenant à cela, étant donné la liste sensationnelle des orateurs. Robert Sherwood dirigea la cérémonie, pour la première et dernière fois de sa vie, ainsi qu’il l’affirma à moi et au public. Freda Kirchwey, Felix Frankfurter de la Supreme Court, Negrin, Shirer et Ickes, le Secretary of the Interior, prirent la parole. Dès que j’eus débité mon petit discours, il me fallut me rendre en toute hâte au Columbia Broadcast, pour le répéter, dûment abrégé, devant le micro. Les journaux consacrèrent des éditoriaux à cette fête éminemment politique. Et pourtant, elle ne compta pas moitié autant pour moi que celle qui eut lieu le lendemain, dans une ambiance de langue allemande; avec les Bermann, Mme Hedwig Fischer, Fritz Landshoff, Gumpert, Kahler, Kadidja Wedekind et Monika, nous avions dîné quelque part en ville, Joachim Maass se joignit à nous et dans notre salon de L’Hôtel Saint-Regis je lus à ces femmes, ces éditeurs, ces écrivains et ces jeunes filles des extraits du Faustus : les chapitres d’Esmeralda, des médecins, le début du dialogue avec le démon ainsi que le passage de «l’enfer». Si jamais des communications de ce genre me furent un encouragement, ce fut bien cette fois-là et le compte rendu dans mon Journal, le lendemain, enregistre les échos d’une soirée heureuse.
Nous poursuivîmes notre voyage. Il y eut encore à Chicago une fête réussie, dont nous fûmes redevables à l’Université et en particulier àJames Frank, le grand physicien, notre excellent ami. Le 4 juillet, nous étions de retour àla maison. Il fallait immédiatement mettre en train l’article sur Dostoïevsky. Las et souffrant d’un refroidissement, j’écrivis ces vingt-quatre pages en douze jours; enfin, dans le dernier tiers du mois, retouchant d’abord et amendant, puis poussant de l’avant, je pus me consacrer au Faustus.