+ Ellen Foster - Kaye Gibbons
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Kaye Gibbons

"Ellen Foster" de Kaye Gibbons.

Quand j’étais petite, j’inventais des façons de tuer mon papa. Je m’en racontais une et puis une autre, et je l’essayais dans ma tête jusqu’à ce que ça devienne facile.
Celle que je préférais c’était de fourrer une araignée venimeuse dans son lit. Elle le piquait, et hop il était mort, tout enflé de partout, et quand je le trouvais dans cet état-là, j’en frissonnais. Alors bien sûr j’appelais police-secours, je leur disais venez vite, vite, il est arrivé quelque chose à mon papa. Quand ils arrivaient j’étais là, à peine capable de parler, les bras ballants, et y avait ces deux jeunes Noirs qui hissaient mon papa mort sur un chariot d’hôpital. Je restais plantée sur le pas de la porte, à bien montrer que j’étais toute tremblante.
Mais je n’ai pas tué mon papa. Il a tellement bu qu’il en est mort, un an après que l’assistance publique m’a enlevée de chez lui. On m’a raconté comment on l’avait trouvé dans la maison, mort et tout ça. À la suite de quoi, en moins de deux, le voilà enterré, et la maison louée à une famille de quatre personnes.
Moi, tout ce que j’avais fait, c’est de souhaiter sa mort de toutes mes forces de temps en temps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les choses vont drôlement mieux pour moi maintenant, que quand il était vivant.
J’habite dans une maison de briques toute propre, et la plupart du temps on me fiche la paix. Quand je commence à sentir mauvais je prends un bain et les gens disent regardez comme elle est mignonne.
Ici y a tout ce qu’on veut à manger et quand il manque quelque chose, hop on va à l’épicerie et on en rachète. Pour le petit déjeuner je me suis fait un sandwich aux œufs durs, avec de la mayonnaise en-dessus et en-dessous. Peut-être bien que je vais m’en refaire un autre pour le déjeuner.
Y a deux ans j’avais pratiquement rien du tout. C’est pas que maintenant je me vautre dans le luxe, mais quand le car de ramassage passe me prendre le matin, y a pas à dire, j’ai bonne allure. Je suis là à l’attendre devant la maison, bien soignée, bien habillée, avec l’herbe du jardin bien verte et les buissons de la haie bien taillés.
Je trouve que je m’en suis pas si mal tirée si on compare au reste de ma famille, vu que les autres sont tous ou bien morts ou bien cinglés.
Tous les mardis y a un monsieur qui vient me chercher au milieu du cours d’instruction civique, et on va dans un bureau pour parler de tout ça.
La semaine dernière il a étalé des images de chauves-souris plates pour que je dise ce que j’en pensais. Moi en gros, ce que je voyais, c’était des chauves-souris plates. Et puis je me suis mise à voir des grands trous noirs dans lesquels on pourrait bien tomber. Des grands trous noirs, profonds, qui traversaient la table et le plancher. Alors il a enlevé ses lunettes, il a collé sa figure contre la mienne, et il m’a dit tu as peur de quelque chose.
Avant, oui, j’avais peur, mais plus maintenant, voilà ce que je lui ai répondu. Ça m’arrive d’être un peu inquiète, mais j’ai jamais vraiment peur.
Je me rappelle une époque où j’avais peur, ça oui. Tout allait de travers, c’est comme si quelqu’un avait desserré une vis, et toute ma famille était secouée, secouée, jusqu’à en crever. Comme dans une foire, et celui qui s’occupe du manège est parti se promener, alors nous on est là à tourner comme des fous, secoués, secoués, et ça finit par dérailler. Tous les deux ils sont morts comme ça, à force de tourner à toute allure, ça les avait épuisés, ça les avait rendus complètement malades. Y a pas à dire, c’est quand même une drôle de façon de mourir. À la fin, ils ont plus eu la force de résister au tourbillon, et le vent les a emmenés où il a voulu.
Ma maman, même sa peau avait l’air de plus avoir le courage de contenir quelqu’un d’aussi faible qu’elle. Elle s’appuyait au frigo et elle regardait mon papa qu’arrêtait pas de tourner autour de la table en jurant contre tous ceux qui lui avaient fait du tort. Elle, elle avait l’air triste, mais alors triste, comme si tout ça c’était de sa faute.
Qu’elle soit malade, c’était pas de sa faute, mais personne l’avait obligée à se marier avec lui. En fait, quand elle était petite comme moi, elle a attrapé un romantisme, c’est comme ça que ça s’appelle je crois, et depuis, son cœur a jamais été bien solide.
De temps en temps, elle rentre de l’hôpital. Moi je serais elle, j’y resterais. Bien couchée dans son lit avec l’air conditionné et des gens qui vous tapotent sur la tête et qui vous apportent des paniers de fruits.
Eh bien non, il faut qu’elle revienne, et il lui vole dans les plumes. Il fait des histoires. Il est vautré dans son grand fauteuil comme un pacha. Apporte-moi ci, apporte-moi ça.
Elle a pas encore refermé la porte qu’il demande ce qu’il y a pour dîner. Hein, qu’est-ce qu’elle a prévu? Et moi, ça l’intéresserait de savoir ce que j’ai prévu? Elle le regarde bien en face, en fixant pas ses yeux ou sa bouche, non, mais l’ensemble de sa figure, et toute cette laideur qui ressort de lui. Et il continue à râler pour le dîner, ou parce que les mauvaises herbes ont poussé dans le jardin. Ma parole, on dirait un sale gosse, ce type, et absolument pas une grande personne.
Moi j’ai sa valise à la main, à ma maman, et je la porte dans la chambre. Mais en même temps je les écoute, lui qui parle et elle qui répond pas un mot. Elle est entre le poste de télé et Monsieur qui fait ses caprices, et elle le regarde qui continue à déblatérer.
Ma parole c’est pas un homme, ce type, c’est un pantin. Il mérite vraiment pas qu’on lui réponde, même si c’est mon papa. Et elle, elle est trop faible, elle a trop mal partout pour trouver son souffle et former les mots à lui renvoyer pour le faire taire. Elle reste plantée là et elle le laisse déverser tout son venin sur elle.
Va dans la cuisine me faire à manger. Il a fallu que je me tape la cuisine pendant tout le temps que tu étais pas là, il lui dit.
Ce qui est un fameux mensonge. Se taper la cuisine, tu parles. Quand c’est pas moi qui faisais à dîner pour nous deux, on allait en ville acheter du poulet tout préparé. En un sens, ça m’aurait pas déplu de recommencer à manger correctement, mais j’allais sûrement pas le dire.
Moi, on m’aurait demandé, j’aurais dit que papa et moi on n’avait qu’à manger un morceau de pain et de fromage. Quelqu’un qui s’est fait opérer a besoin de rester dans son lit sans avoir un mari sur le dos toute la journée. Mais elle est pas allée dans sa chambre, elle a fait demi-tour, direction la cuisine. Tout ce qui me restait à faire, c’était d’attraper les choses qui étaient trop haut pour elle. J’ai mis le couvert, et lui, j’avais drôlement envie de cracher sur sa fourchette.

Ici, personne crie après personne pour lui dire de faire ci ou ça. Ma nouvelle maman pose les plats sur la table et on se sert chacun son tour. Ensuite on mange, et tout le monde est bien content. Des toasts ou des biscuits salés avec ce qu’on veut quand on veut. Des œufs préparés de toutes les façons possibles. Du maïs cueilli le jour où on le mange. Je ne mets pas mes coudes sur la table et je m’essuie la bouche comme une vraie dame. Ici, personne ne crie, personne ne pète pendant les repas, personne ne donne à manger aux chiens sous la table. Quand tout le monde a fini, ma nouvelle maman met les assiettes dans un machin exprès, elle referme la porte, elle appuie sur un bouton, et voilà, elles sont propres.

Ma maman ne s’est pas plainte une seconde d’être fatiguée ou d’avoir mal. En arrivant, elle a demandé qui avait si bien entretenu la maison, et il a dit que c’était lui. Qui allait croire ça, je vous le demande. Moi je savais bien qu’il mentait, et ma maman le savait aussi. Elle avait demandé ça comme ça, pour dire quelque chose.
Maman a mis le dîner sur la table et lui il m’a demandé : qu’est-ce que tu regardes comme ça? C’est toi que je regarde, le nez sur ton assiette, comme si on allait t’enlever les morceaux de la bouche. Vieux porc. Mais je ne l’ai pas dit.
Pourquoi tu manges pas, il demande.
Parce que j’ai pas faim, je réponds.
Je te conseille de manger. Parce que à voir la mine de ta mère, j’ai idée que t’auras pas un autre dîner de si tôt.
Il se croit tellement drôle qu’il en rit tout seul.
Pendant tout ce temps-là je le regarde et je me demande comment ça se fait qu’il la déteste à ce point. Pendant qu’il me regarde pas, je lui jette le mauvais œil. Maman a l’air d’avoir qu’une envie, c’est d’aller pleurer sous la table.
On l’a laissé tout seul à table, lui et son mauvais caractère, et on est allées se coucher. Elle avait mal dans toute la poitrine, et elle avait des bleus sur le cou. Ça me donnait envie de regarder ailleurs.
À nous deux, on lui a fait passer sa robe par-dessus sa tête, et on lui a mis une espèce de chemise pour qu’elle soit bien dedans pour dormir. Je l’ai aidée à se coucher et puis je me suis glissée dans le lit à côté d’elle. Elle a enfoncé sa tête dans l’oreiller.
Je reste avec toi. Je reste avec toi, rien que le temps de faire un petit somme.

Maintenant, chez ma nouvelle maman, je traîne au lit le matin, et je regarde la pluie qui tombe. Y a rien qui m’oblige à me dépêcher de faire des trucs.
J’ai un sac de bonbons dans lequel je pioche. Un par un. Je fais durer. Tout ce qui me reste à faire ensuite c’est d’aller dîner, et puis de faire ma toilette.
Je regarde ma chambre. Une drôlement jolie chambre.
Quand j’aurai mis assez d’argent de côté, ce que je ferai c’est de m’acheter un de ces trucs en verre de toutes les couleurs qu’on suspend devant la fenêtre et qui se balance. Allongée sur mon lit, je me représente l’effet que ça fera. J’ai déjà des rideaux roses à carreaux avec des pompons. C’est ma nouvelle maman qui me les a faits. Elle m’a aussi fait des taies d’oreiller assorties dans lesquelles je fourre mes oreillers tous les matins.
Ici tout est assorti. Qu’est-ce que ça fait joli, qu’est-ce que ça fait propre.
Quand j’aurai fini de rester au lit avec mes bonbons à la menthe, je retaperai l’édredon et je rangerai un peu derrière moi. Après, peut-être que j’irai jouer avec les autres. Mais il se peut aussi que j’attende tranquillement que le poulet frit prenne une bonne odeur de prêt à manger.
Je ne sais pas si elle l’entend sortir par derrière. Comme elle bouge pas du tout, peut-être qu’elle dort. Il s’en va dans la camionnette, l’air de quelqu’un qui a des affaires à régler. On sait bien vous et moi qu’il est parti se chercher à boire. Ensuite il ramène tout ça à la maison, l’air de se prendre pour le Père Noël. Il pose son paquet à côté de son fauteuil, il s’installe confortable et tout. Et puis il gueule qu’il faut que quelqu’un, ça veut dire moi, lui allume la télé. Ma parole, je le boufferais tout cru.
De l’entendre crier, ça fait sursauter ma maman. Même si avant elle dormait, fatalement ça l’a réveillée. Elle grince des dents chaque fois qu’elle l’entend jurer bon sang de bonsoir ou autre chose. Plus il boit plus il dit n’importe quoi.
Quand arrive l’heure des résultats des courses, il est allongé sur le carreau de la salle de bains et il peut pas se relever. Il faut que j’aille aux toilettes, alors j’essaie de le secouer. C’est comme ça tous les samedis. Ma maman a besoin de ça, tiens, de trouver une espèce de gros porc affalé contre la cuvette des cabinets.
Je me lève, j’y vais, et je lui dis lève-toi, y a des gens qu’ont besoin d’y aller. Il a qu’à aller se poser dans la camionnette.
Lui tout ce qu’il fait c’est de cogner et d’essayer de m’attraper par la cheville. Il rate son coup.
Vas-y quoi, lève-toi, je lui répète. Faut pas céder quand il est comme ça. Si je le laissais faire, il resterait à pourrir sur place, alors je le pousse du pied. J’aime mieux pas le toucher avec mes mains. Rien que de voir comment il s’accroche à la cuvette des lavabos pour se relever, ça me donne envie de dégueuler. Il traverse le living en zigzaguant, et on dirait qu’il réussit à sortir : je l’entends pas s’étaler quand il descend les marches.
Et elle, d’où elle sort? Elle est là sur le pas de la porte à regarder tout ça.
Va te recoucher, je dis à ma maman.
Maman, c’est pas dur de s’occuper d’elle. Elle retourne dans sa chambre. Aucun problème. C’est juste difficile de la faire bouger, tellement elle est raide. Je la recouche, et je lui dis qu’il est sorti pour la nuit. Elle se met à pleurer doucement, alors je lui dis qu’il y a pas de quoi chialer. C’est vrai, elle va s’épuiser à pleurer comme ça.
Je devrais fermer la maison à clef pour qu’il puisse pas rentrer.
Un homme de son âge, ça devrait être là à lui apporter des petites choses à manger, des livres avec des images. Non, tout ce qu’il trouve à faire, c’est de s’occuper de Monsieur. Comme si elle était pas malade, ou comme si elle était pas de sa famille.
Y a de l’orage dans l’air. Je vais rester allongée près de ma maman, à attendre que sa poitrine se soulève régulièrement, que ça monte et ça redescende, en profondeur, loin du type qui est là-bas dans sa camionnette.
Je sens l’odeur de l’orage, et je vois l’air tout alourdi par la pluie qui arrive.
Lui, ça l’empêchera pas de dormir, l’orage ou la pluie. Oh comme je souhaite, de tout mon cœur, que la foudre lui tombe dessus un grand coup. Mais ce n’est pas moi qui contrôle les nuages ni le tonnerre.
Le Seigneur règle ses affaires comme il l’entend.