+ Le dernier paradis de Manolo - Alan Warner
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Alan Warner Le dernier paradis de Manolo

"Le dernier paradis de Manolo" de Alan Warner,
traduit de l'anglais par Brice Matthieussent.

Ce fichu temps était bizarre, lui aussi. Le soleil, qui ne chauffait pas, diffusait seulement une éblouissante lumière argentée. Nous avions pris rendez-vous au Cena's. J'étais assis à ma table préférée de la terrasse, devant un verre d'eau gazeuse. J'avais envie d'un café, mais selon les nouvelles que devait m'apporter le docteur Tenis peut-être n'avais-je plus droit au café. C'était sans doute le cœur. J'essayais depuis des années de me mettre au décaféiné. J'essayais aussi de remplacer l'eau gazeuse par de l'eau plate depuis environ... vingt ans. Je crois que l'eau gazeuse perturbe ma digestion.
Tenis, mon médecin, qui est aussi un vieil ami, marchait d'un pas vif dans son costume clair, les mains au fond des poches de son pantalon, la tête baissée comme s'il était constamment plongé dans ses pensées. Quand il leva les yeux, il parut surpris de me voir là, comme si notre rencontre était due au hasard. Il se comportait toujours ainsi. Même gamin, il était déjà ainsi. Je me suis dit tout à coup qu'il semblait vieux : et moi, quel effet lui faisais-je donc ?
« On marche ? »
J'ai adressé un signe de tête au maître d'hôtel, et des signes de la main censés signifier que je paierais plus tard. Le maître d'hôtel a tranquillement acquiescé.
« Drôle de temps, fit Tenis.
— Oui, bizarre. Ce soleil ne dispense aucune chaleur », marmonnai-je avant de me racler la gorge.
Tenis choisit de marcher le long de la plage, près des balustrades (peintes en argent et jaune à cette époque), au-delà de la fontaine et de l'hôtel Impérial, dont mes parents furent jadis propriétaires.
Tenis s'arrêta pour que nous puissions tous deux lever les yeux vers la nouvelle et ridicule sculpture cinétique, un machin abstrait couvert de similirouille, financé par l'hôtel de ville. Elle avait provoqué un tollé dans le minable journal local. Cette sculpture arborait autrefois des carillons à vent que la brise marine agitait. Le bruit nocturne était si fort que les résidents des appartements situés de l'autre côté de la route nationale, munis d'une échelle et d'une scie à métaux, ôtèrent les carillons et les cachèrent afin de pouvoir dormir en paix. Nous nous arrêtâmes brièvement pour regarder la lugubre charpente allégée de cette sculpture.

Tenis, pensai-je alors, n'avait sans doute pas arpenté le front de mer depuis notre adolescence, depuis ce dernier été avant que nous n'entrions tous deux à l'université de la capitale... plus de vingt ans auparavant. L'année où nous avions remporté la course de la neige, Tenis au volant du vieux van de son père.
Selon une tradition de notre ville, nous filions dans les montagnes dès l'annonce de la première neige, nous construisions un bonhomme de neige sur le plateau du van ou parfois même sur le toit d'une voiture, puis nous redescendions en ville à toute vitesse pour parader dans les rues brûlantes en klaxonnant et en lançant sur les plus jolies filles des boules d'une neige qui fondait très vite ! Voilà des années qu'il n'y avait pas eu de neige sur les montagnes, pensai-je.
Le docteur Tenis manifestait un intérêt distrait, une sorte d'étonnement, face aux gens installés sur la plage.
« La Maladie », cria-t-il presque.
J'ai bondi. « La Maladie ?
— Ta Maladie.
— Je suis malade ? » J'ai dégluti ; un bourdonnement m'envahissait les oreilles, comme chaque fois que je me sens très gêné. Hypocondriaque, je me suis toujours préparé à avoir une maladie grave. Impossible d'y échapper. J'ai compris, horrifié, que ma terreur n'allait pas sans une certaine excitation, oui, une curiosité manifeste. Comme dans ces films d'action de mon enfance où la victime regarde bêtement son membre sectionné. Toute ma vie, j'avais fait en sorte que les choses arrivent, mais quelque chose m'arrivait maintenant malgré moi. La maladie que j'avais toujours redoutée était enfin là, tel un nouveau régime politique.
« La prise de sang que nous avons effectuée l'autre soir, à la fête, pour nous amuser, dit Tenis. Bien sûr, je n'y ai pas cru, j'ai donc procédé à un deuxième test, puis à un troisième.
— C'est quelle maladie ?
— Lolo, fit-il, comme pour essayer les sonorités de mon surnom.
— De quoi s'agit-il ?
— D'une de ces maladies qui n'osent pas dire leur nom.
— J'ai vraiment le cancer ? » J'ai hoché la tête.
Il m'a regardé. « Comment ça, vraiment ?
— Je suis hypocondriaque. Tu m'as annoncé que j'avais le cancer... il y a vingt ans quand on était à l'université. Un jour, dans ton appartement. Pour blaguer. Tu ne blagues pas en ce moment ?
— J'ai fait ça ? Pour blaguer ! » Il souriait ! Il avait oublié.
« Oui, tu m'as fait cette blague. Pendant quelques minutes, quand on était étudiants. » Ma voix sombrait, j'ai remarqué que je tremblais.
« Tu n'as pas le cancer. Tu as l'autre maladie qui refuse de dire son nom. Dans notre ville.
— C'est impossible.
— Elle n'a pas les mêmes conséquences qu'autrefois.
— Qu'autrefois ?
— Cette Maladie n'entraîne plus la fin de la vie. En médecine, tant de choses l'entraînaient jadis. C'est d'ailleurs ma définition de la médecine : réduire et réduire encore ce qui provoque la fin de la vie. Je sais que tu m'as souvent donné tes propres définitions du design. » Il haussa les épaules. « Désolé. Je les ai oubliées. Il y a seulement dix ans, cette maladie impliquait la fin de la vie, mais plus maintenant. Ce n'est pas encore la fin pour toi, Lolo. Seulement la Maladie. » Il se tourna pour me regarder dans les yeux. « Seulement le temps de changer quelques petites choses. C'est important. Les pauvres sont toujours en danger. Mais pas un homme aussi fortuné que toi. Il faut simplement que tu procèdes à quelques changements dans ta vie. » Il poursuivit, mais en regardant de nouveau la plage. « Il s'agit d'un simple désagrément, en comparaison d'autres maladies. C'est presque une maladie qu'on peut souhaiter contracter, en comparaison de celles que j'ai vues ! Il faut seulement s'occuper des conséquences. Tu es un homme libre qui ne s'est jamais soucié de ce que pense la société. Ce qui nous laisse les causes. Bien sûr, il faudra que tu procèdes à des changements. Que tu regardes en face, je crois, ta vie privée. »
De quoi parlait-il ? « C'est impossible, dis-je.
— La drogue, Lolo ?
— Non !
— Pas de seringues ? »
J'ai secoué la tête, en partie parce que j'avais les oreilles qui tintaient.
« As-tu donné ton sang, comme Aracelli ?
— C'est quand même toi, mon médecin ! Pour rien au monde. J'ai toujours été trop névrosé pour ça.
— Les prostitués maures ?
— Les prostitués maures ?
— Ça ne me regarde pas, mais toi, Sagrana et ses copains ? Des garçons ? Ou bien des hommes, ou encore des garçons et des hommes ? »
J'ai regardé le front de mer à gauche et à droite. Je me suis retourné pour m'assurer que personne n'était assis à l'une des tables en métal du café saisonnier. C'était dans ce même café – malgré des modifications structurelles – qu'en 1978 je m'étais endormi sur une table, tellement je m'étais levé tôt par un lumineux matin d'été.
Tenis haussait un seul sourcil, ainsi qu'il le faisait jadis lors de la fête de l'Épiphanie, quand on récitait la liste des cadeaux qu'on venait de recevoir. Comme la fois où j'ai eu la maquette du DC-8 stretch series, le jeune Tenis était resté incrédule devant tout ce que nos camarades de classe de l'institution avaient reçu pour l'Épiphanie. Il avait haussé un seul sourcil en une mimique de profond scepticisme, tandis que nous énumérions nos cadeaux inespérés. Et puis, une année, j'ai enfin compris que les doutes de Tenis étaient feints. Le moyen de se faire inviter à jouer avec les cadeaux tout neufs de chacun, simplement pour prouver au sceptique Tenis qu'ils existaient bel et bien. Nous avions tant d'estime pour son opinion ! Et voilà l'explication de ce terrible sourcil haussé, que toutes les femmes sans exception trouvaient irrésistible et que j'avais toujours détesté.
« Je ne suis pas un papillon. Si c'est ce que tu sous-entends.
— Lolo. » Il se tourna vers moi. « Même pas une fois ?
— Tu es ridicule. » J'ai marqué une pause. « Il y avait des fois, à l'école, où comme tous les autres garçons, on...
— Avec Sagrada, alors ? » Il a éclaté de rire ! Puis dit tout à trac : « Bon, enfin, tout ça est sans importance, car comme tu le sais, cette Maladie est seulement apparue après la fin de notre jeunesse. Tu peux laisser de côté toute ton activité sexuelle, et peu importe sa nature (il sourit), pendant notre jeunesse. »
Avant même de réfléchir, j'ai posé cette question : « Tu en as parlé à Lupe ? »
Il a pris un air grave. J'avoue qu'au fil des ans et selon une gradation pathétique j'avais clairement manifesté que j'adorais sa splendide épouse. « Oui. » Il a marqué une pause, pris un étui à cigares, m'en a offert un.
« J'ai arrêté, dis-je. Sur tes conseils.
— Ah oui. Très sage. » Il tourna le dos au vent pour allumer un mince cigarillo. « Tu es le parrain des filles, dit-il.
— Je sais. Ça compte beaucoup pour moi. » J'entendais ma voix peu convaincue. J'ai tendu la main pour lui toucher le bras, mais je ne ressentais rien.
« Lupe te recevra toujours à bras ouverts.
— J'ai l'impression de vous avoir laissés tomber. J'ai merdé comme d'habitude.
— Ne fais pas ton bourgeois. Je comprends beaucoup de choses. Et je ne suis pas une grenouille de bénitier. » Il a exhalé un panache de fumée bleue. Je l'ai regardé, tel un enfant observant un adulte faire une chose que lui-même mourrait d'envie de faire, mais sans le pouvoir. Comme les mensonges que la vie essaie de vous raconter sous forme d'histoires : un gamin contemple la lune, fasciné, décide de devenir astronaute, et le devient. Mais la vie n'est pas ainsi, sauf dans le cinéma américain.
Tenis poursuivait. J'étais vraiment las de cet échange déprimant. Je désirais seulement continuer de mourir. « La Maladie, répéta-t-il plusieurs fois. La Maladie est contagieuse. » Peut-être me rappelait-il ainsi de rester à l'écart de son épouse, même si Lupe ne s'intéressait nullement à moi.
J'ai acquiescé. « Je comprends. » Maintenant, je commençais à tout comprendre. Nous avons tous deux acquiescé.
Toutes ces informations m'ont frappé de plein fouet, comme une bonne idée au travail. « Je l'ai depuis quand ?
— Impossible à dire tant que tu ne sauras pas par qui. » Il s'arrêta. « La Maladie peut rester au stade latent jusqu'à ce qu'elle... Je ne suis pas spécialiste de cette Maladie, mais sache que je te recommande auprès du meilleur du pays. Tu as rendez-vous à la capitale. Ils te contacteront confidentiellement. Tu verras le meilleur.
— À la capitale ?
— Il te prescrira des médicaments. En attendant, je dois te dire ceci, Lolo : il faut que tu réfléchisses. Tes petites amies. Je sais, j'en ai rencontré certaines. Procède par élimination. Tu comprends ? Aracelli ne compte pas. Elle donnait son sang.
— J'aurais pu l'attraper par Veroña ou Aracelli ?
— Pas Aracelli. C'est ce que je te dis. Elle était négative. C'est dans son dossier. Mais tu n'as pas attrapé cette Maladie sur un siège de toilettes, Lolo. Et puis il ne suffit pas de savoir par qui tu l'as attrapée. Tu l'as peut-être aussi transmise. Des gens l'ont peut-être héritée de toi. Tu vas avoir du mal à assimiler toutes ces informations, alors appelle-moi. Voici une copie des résultats. » Il m'a tendu une enveloppe officielle que j'ai saisie malgré moi.
Il a soufflé un nouveau panache de fumée, emporté par le vent. « J'ai envoyé ton échantillon sanguin à un autre labo, pour une confirmation indépendante des résultats. Tu as parlé du cancer. S'il s'agissait du cancer, tu aurais quelques années devant toi. Moi, je te donne plusieurs décennies.
— Tenis. Est-ce une blague ? Une mauvaise blague ?
— Désolé, Lolo. Fais-toi faire un autre test. Bien sûr. Mais le résultat sera positif.
— À la fête l'autre soir, tu as peut-être confondu mon sang avec celui de quelqu'un d'autre. Lupe a critiqué ta désinvolture avec les étiquettes.
— C'était également ce que j'espérais. Aussi cruel que ce soit pour quelqu'un d'autre. Mais ce n'est pas arrivé, Lolo. Nous devons faire face à l'inévitable. Réfléchis donc à tes autres conquêtes. La réponse est là, dit le docteur Tenis. Il faut que j'aille à l'hôpital. On reste en contact. N'hésite pas à me poser des questions. Sinon, je t'appelle bientôt. »

Après son départ, aussi discrètement que possible j'ai plusieurs fois plaqué un doigt contre mon cou pour trouver la confirmation de mes battements de cœur précipités. Seigneur, j'avais vraiment besoin d'une cigarette, mais je n'en fumerais plus jamais aucune. Je devais rester dans une forme physique impeccable.
Je ne voulais pas prendre le train de banlieue jaune, à voie étroite, que nous autres les habitants de la région surnommions avec cynisme le citron express, pour rentrer chez moi, dans mon appartement situé en bord de mer, au dernier étage de la résidence Phases Zone 1. Après avoir bichonné mon home durant des années, j'en redoutais maintenant le silence confortable et la familiarité calculée.
J'ai ressenti le besoin pathétique et irrépressible de me trouver en compagnie d'autres êtres humains dans des cafés et des restaurants, mais en même temps j'étais trop inquiet pour rester assis. L'idée d'un long déjeuner m'a paru insupportable. J'ai marché, sans but mais paniqué, sur l'esplanade.
J'ai alors repéré l'un des cireurs de chaussures de notre ville, que je connaissais tous de vue. Une curieuse démocratie existe entre les bourgeois de notre ville et les cireurs de chaussures. Selon une règle tacite, ils peuvent aborder tous les sujets avec nous – affirmer leur point de vue (d'habitude communiste radical) – et nous avons le droit de leur répondre. Je suppose que nous, membres de la communauté des gens d'affaires, nous servons d'eux comme d'une pierre de touche permettant l'expression des derniers sentiments indignés du public envers nous autres, les profiteurs.
« Un cirage, s'il vous plaît. »
Il a posé sa boîte, ouvert le couvercle – on apercevait à peine l'intérieur, tapissé de velours rouge, bourré de brosses et de petites boîtes en fer-blanc, les côtés maculés de taches de cirage noir et marron.
Il a sorti quelques boîtes circulaires, des brosses et des chiffons, refermé le grand couvercle, avant de s'asseoir sur le coussin intégré en peluche rouge, tandis que je levais mon pied et le mettais en position. Il s'est penché en avant, le visage dans une proximité intime avec mon entrejambe fatal, une position qui selon moi leur accorde l'avantage dans la discussion. Il s'est mis au travail sur ma chaussure.
« Beau modèle. Italien ?
— Oui. Quelles nouvelles en ville ?
— C'est calme. Temps bizarre.
— Oui. Il fait froid un jour, chaud le lendemain.
— Le temps a bien changé depuis notre jeunesse. »
J'ai acquiescé. Je ressentais le besoin de continuer de parler, de dire n'importe quoi. « C'est vrai. Autrefois, on avait un hiver froid, une semaine sainte chaude, la pluie, un été brûlant et un hiver bien froid. Maintenant, on a de la pluie n'importe quand, même en août ! Incroyable, non ?
— Oui. Le climat est détraqué ; quand il mourra, notre ville mourra aussi, et vous savez à qui c'est la faute ?
— L'Amérique du Nord ?
— Je vous le fais pas dire. Le plus gros pollueur de la planète. Les Américains. Ils polluent la terre entière, provoquent toutes les guerres, prennent tous les emplois. Et pour couronner le tout, ils ont inventé les chaussures de sport. Liquidé mon gagne-pain. Autre chaussure, s'il vous plaît.
— Ah.
— Oui. C'est la fin du monde. C'est la faute à tout le monde, mais surtout aux Américains. Le climat ment pas. Y a vraiment quelque chose de détraqué.
— Oui.
— Voilà.
— Merci. Joli coup de cirage. Gardez la monnaie.
— Merci. Très généreux de votre part.
— Pas de problème. À bientôt. » J'ai parcouru une vingtaine de mètres avant de me retourner et de revenir sur mes pas. Il rangeait dans sa boîte ses cirages et ses ustensiles. « Hé, cireur de chaussures, lui lançai-je, venez donc boire un verre avec moi ! On parlera un peu ? »
Il a levé les yeux, l'air vaguement gêné. « Désolé, monsieur. Faut que je travaille. Y a plus personne qui porte des chaussures en cuir.
— Bien sûr. Je comprends.
— À la prochaine. »
Ahuri, j'ai fait demi-tour vers la gare de chemin de fer. Je me suis arrêté au kiosque devant l'hôtel Impérial pour acheter ma première cartouche de cigarettes depuis deux ans. Complètement seul, en essayant de ne pas pleurer. J'ai pris le tortillard pour retourner dans mon luxueux appartement des Phases Zone 1 et fumer.