+ Jouer avec le feu - Phil Lamarche
Actualités Presse Nouvelles
Phil Lamarche Jouer avec le feu

"Jouer avec le feu" de Phil Lamarche,
traduit de l'anglais par Marc Amfreville.

Même si chez les Dennison il y avait la climatisation et la piscine, les trois garçons avaient choisi de passer l'après-midi suivant chez le gamin. Kevin et Bobby voulaient une boisson gazeuse, mais il n'y en avait aucune. Ils avaient envie de regarder le câble, mais la seule boîte qui se trouvait sur le téléviseur avait deux antennes dressées en forme d'oreilles de lapin.
«Y a vraiment rien à foutre chez toi», dit Bobby. Il était petit et trapu, avec le cou épais, comme son frère aîné et leur père.
Le gamin haussa les épaules. Bobby se plaignait toujours de n'avoir rien à faire.
«Il a un fusil, dit Kevin.
— Bobard, rétorqua Bobby.
— Je te jure que si.
— Fais voir, dit Bobby. Je parie que c'est une carabine à air comprimé.
— En fait, j'en ai deux.
— Prouve-le.
— Quel genre? demanda Kevin.
— Un calibre 12. Et un 22.
— Aboule un peu le 12», ordonna Kevin.
Il fit non de la tête. C'était un vieux fusil de chasse, qui lui venait de son oncle. Il craignait qu'ils ne se concentrent sur les ébréchures et les entailles qui déparaient l'arme, ou sur le mécanisme de la pompe qui était usé et tout relâché.
«C'est des bobards, tout ça, c'est pour ça qu'il veut pas le montrer.»
Il jeta un coup d'œil par la fenêtre et vit que sa mère était occupée dans le jardin de derrière. «Je vais vous montrer mon 22 long rifle.
— Ça vaut pas un clou, ce truc, dit Bobby.
— La ferme!» ordonna Kevin à son frère.
Le gamin secoua la tête. Si, cette carabine valait quelque chose. C'était la seule arme neuve de la maison. Toutes les autres étaient dans la famille depuis des années : le 30-06 sous le divan du salon, le
300 Savage et le calibre 20 à culasse mobile dans un placard du sous-sol, et même le fusil de chasse sous le lit de son père.
Il amena les deux frères devant la vitrine de la salle à manger et glissa la main dessous.
«Pourquoi là? demanda Kevin.
— C'est pour les corneilles.»
Kevin parut perplexe.
«Parfois, le matin, elles le réveillent. Alors mon père me laisse leur tirer dessus. Par la fenêtre.» Par-dessus son épaule, il jeta un coup d'œil à la fenêtre qui donnait sur le jardin de derrière.
«C'est génial!» s'exclama Kevin.
Le gamin se garda bien d'ajouter qu'à ce jour, il n'avait jamais encore eu l'occasion de faire feu. Chaque fois qu'il ouvrait la fenêtre, les corneilles se dispersaient dans les airs. Et il savait qu'il ne fallait surtout pas tirer une salve en direction des oiseaux qui s'envolaient – il y avait des maisons cachées dans les bois, et même si le 22 était un petit calibre, c'était tout de même une arme capable d'envoyer une balle à près de deux kilomètres.
Il tira à lui le fusil par la crosse et le prit dans ses bras.
«C'est un Remington», dit-il. Puis il pointa le canon vers le sol et désigna aux Dennison toutes les parties qu'il connaissait. Les deux frères ouvraient de grands yeux, et pendant un certain temps, ils l'écoutèrent patiemment.
«Laisse-moi le tenir», demanda Bobby.
Il pointa l'arme vers le plafond et la lui tendit. Bobby parut surpris de son poids. Il sourit et la leva en direction de son frère.
«Bam. Tu es mort.»
Le gamin s'empara du fusil par le canon et le lui arracha des mains.
«Ne fais jamais ça, dit-il.
— Quoi?
— Viser quelqu'un.
— Mais il est même pas chargé. Fais pas le con!
— C'est toi le con», dit le gamin, en ouvrant un tiroir dans le meuble d'où il retira une petite boîte. «Voilà les balles!» Il prit la boîte et en sortit une pour la leur montrer. Kevin avança la main et le gamin laissa tomber la balle au creux de sa paume. Les deux frères se penchèrent pour l'examiner.
«C'est pas bien gros, déclara Bobby.
— Montre-nous où ça se met.» Kevin tendait la balle au gamin.
«C'est là, dit-il à Kevin en lui montrant la chambre. Ensuite tu fermes.» Et il ferma la culasse puis la verrouilla.
«Non, protesta Kevin. Fais-le pour de vrai.»
Le gamin secoua la tête.
«Pourquoi pas? demanda Bobby.
— On est à l'intérieur.
— Allez, vas-y, insista Kevin. Fais-le.
— Montre-nous», dit Bobby.
Il les observa. Ils avaient les yeux tellement avides, comme fascinés. Il présenta sa main ouverte et Kevin y déposa la balle. Il respira un grand coup et déverrouilla le mécanisme. Il logea la balle à sa place au bout de la culasse, la fit coulisser vers l'avant et
la bloqua en position fermée. C'était magnifique,
ce bruit de l'acier glissant contre l'acier et soudain, ce claquement sec. Il souffla un grand coup et se tourna vers eux. Ils échangèrent un sourire. Bobby se balançait d'avant en arrière, d'un pied sur l'autre.
À l'extérieur, un bruit fit sursauter le gamin qui se précipita vers la fenêtre. Sa mère n'était plus dans le jardin. Ses yeux passèrent nerveusement du fusil aux Dennison. Il savait parfaitement qu'il allait se faire passer un sacré savon si elle s'apercevait qu'il avait fait le malin en montrant l'arme à ses copains. Il se pencha pour la remettre à sa place sous le meuble.
Il fila vers la fenêtre de la pièce voisine et fut soulagé de voir sa mère dans le jardin sur le côté de
la maison. Elle amassait le sable sur le bord de la route et, armée d'une grosse pelle, le jetait dans une brouette. Sa mère était petite mais robuste. Quand elle se déchaînait contre lui, il ne pouvait rien faire pour résister. Elle le secouait comme une poupée de chiffon. Sa respiration s'apaisa, mais il se sentit coupable de la regarder s'échiner comme ça. Il savait qu'il aurait dû être en train de l'aider.
Alors qu'il se détournait de la vitre, il tressaillit en entendant un claquement sec faire trembler toute la maison. Sa perplexité ne dura qu'un instant. Ça ne ressemblait pas tout à fait à ce qu'il connaissait parce que l'espace était clos, mais il avait tout de même reconnu le son. Il serra les poings et crispa si fort les mâchoires qu'il crut que ses dents allaient sauter. Son père découvrirait immanquablement ce qui s'était passé, il lui reprendrait son fusil, il serait furieux et ne lui adresserait pas la parole pendant plusieurs jours. Il se demanda s'il réussirait à cacher la trace de l'impact, un petit trou dans le panneau de revêtement ou les moulures. Peut-être le projec-
tile avait-il traversé le plancher, le trou serait alors dissimulé par l'épaisseur des poils de la moquette et la balle elle-même perdue dans les profondeurs sombres du sous-sol.