+ Le mot et la bombe - Hanif Kureishi
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Hanif Kureishi Le mot et la bombe

Extrait des « Le mot et la bombe » de Hanif Kureishi,
traduit de l'anglais par Madeleine Nasalik, Géraldine Koff D'Amico et Jean Rosenthal.

 

La plupart des auteurs anglais que j'ai lus dans ma jeunesse se passionnaient pour l'Empire britannique et la question coloniale, et n'hésitaient pas à aborder de front ce sujet. E. M. Forster, Graham Greene, Evelyn Waugh, J. R. Ackerley, George Orwell et Anthony Burgess se sont tous attaqués à ce champ d'étude et à ses multiples implications, bonnes ou mauvaises, durant la majeure partie de leur vie d'écrivain.
Au cours de mes jeunes années, passées dans la banlieue londonienne entre un père indien et une mère anglaise, je voulais découvrir des œuvres implantées en Angleterre, des œuvres qui m'aideraient à comprendre ma situation personnelle. Ma réalité, c'était le racisme, pas l'Empire. J'appréciais Colin MacInnes et E. R. Braithwaite, dont le To Sir with Love m'avait vivement ému lorsque je l'avais dévoré à l'école, le livre caché sous mon bureau. Mais où trouver les équivalents anglais à ces écrivains afro-américains : James Baldwin, Richard Wright, Ralph Ellison? Qui suivait les mutations profondes et permanentes subies par la société anglaise, mutations qui, parties de l'Empire, étaient rentrées, en quelque sorte, au bercail?
En Grande-Bretagne, chose étrange, la plupart des romanciers répugnent à se colleter de façon similaire avec ces sujets. La race, l'immigration, l'identité,
l'islam – cet éventail de problèmes qui nous préoccupent tant à l'heure actuelle – brillent par leur absence dans les œuvres de mes contemporains, alors qu'une nouvelle génération s'est engagée sur les traces de V. S. Naipaul et de Salman Rushdie.
La plupart des auteurs diraient, avec raison, que le sujet de leur livre s'impose à eux, qu'ils sont bien en peine d'expliquer leurs centres d'intérêt, que l'écriture reste une expérience qui les entraîne où bon lui semble. La vocation de chacun consiste à décrire le monde tel qu'il ou elle le voit; au-delà, on tombe dans la publicité. Jo Shapcott l'exprime à merveille dans le poème «The Mad Cow Talks Back» : «My brain's like the hive : constant little murmurs from its cells / saying this is the way, this is the way to go1.»
Durant l'après-guerre, le thème de l'origine ethnique, relayé de nos jours par celui de la religion, nous a permis d'explorer ce que nous tenons pour important, à l'échelle individuelle ou collective, mais aussi la peur que nous inspire l'autre. Cette réflexion défriche également les thématiques suivantes : liberté d'expression, «haine verbale», intégration, initiatives en faveur d'une société meilleure, ou encore définition de l'«étranger». Nous nous en inspirons pour méditer sur l'éducation, sur ce qu'il nous importe d'inculquer à nos enfants; sur le véritable intérêt, et la véritable nature, d'une identité nationale; sur la sexualité, sur les attitudes et la puissance sexuelle que nous attribuons à l'autre; enfin, sur notre place dans le monde et nos valeurs en tant que nation. Par le prisme souvent insolite du multiculturalisme, nous observons les mélanges et brassages dont nous sommes issus, au point qu'il nous semble déconcertant que les autres soient multiples et, pire, que nous aussi soyons multiples. Et parce que nos hommes politiques possèdent une parole et une pensée limitées, nous réclamons qu'artistes, intellectuels et universitaires poursuivent notre dialogue culturel pour nous aider à y voir plus clair.
Une curieuse forme d'apartheid littéraire s'est développée par le biais de la dernière génération d'écrivains dite «postcoloniale», qui explore les transformations raciales et religieuses de l'Angleterre d'après-guerre, quand les autres ne s'aventurent pas sur ce terrain. Au moment où la télévision, le cinéma et le théâtre jugeaient de leur devoir d'explorer ces questions – et l'étrange chape de silence qui pesait souvent dessus – les écrivains succédant à Graham Greene et à ses pairs parurent craindre de se fourvoyer, de ne pas comprendre, alors même qu'ils se plaignaient de manquer de sujets «importants» et enviaient aux Américains la portée de leurs thématiques.
Non que cet apartheid fût entièrement innocent. Salman Rushdie, dans «La littérature du Commonwealth n'existe pas», un essai daté de 1983, décrit la manière dont le milieu littéraire a tenté d'exclure certains auteurs, de les reléguer à la périphérie sous l'étiquette condescendante d'«écrivain du Commonwealth». Leur théorie : maintenir la pureté de la littérature anglaise, en changer la donne «pour en faire quelque chose de beaucoup plus étroit, quelque chose de ségrégationniste sur les plans topographique, nationaliste et peut-être même raciste»1.
En Grande-Bretagne, la question raciale n'a rien d'un thème inédit. Sukhdev Sandhu, dans sa somme London Calling : How Black and Asian Writers Imagined a City, cite un correspondant du Times, faisant remarquer en 1867 : «Un Anglais pur sang est une denrée extrêmement rare dans cette île. En lieu et place d'“Anglo-Saxon”, cette formule très inexacte et plutôt vulgarisée, notre dénomination devrait être, au sens strict, l'amalgame d'une dizaine de titres nationaux.»
Chez E. M. Forster, l'Empire se prévaut plus de puissance que de métissage, et ce choix a pour effet d'éloigner et de séparer les peuples les uns des autres, de manière irréversible. Dans les dernières pages de Route des Indes, l'Anglais Fielding et son ami Aziz se promènent à cheval. Forster écrit : «Socialement ils ne pouvaient se rencontrer. Défierait-il maintenant tous les siens pour la sauvegarde d'un Hindou quelconque? Aziz était un souvenir, un trophée, ils étaient fiers l'un de l'autre, mais leur séparation était inévitable.» Aziz lui-même s'écrie : «Déguerpissez, Turtons et Burtons, tous tant que vous êtes.» Et encore «Nous flanquerons tous les Anglais du diable à la mer»2.
George Orwell dissèque cet argument au scalpel et affirme que toute domination politique ne peut mener qu'à l'humiliation, celle du dominant comme celle du dominé. Dans l'essai «Comment j'ai tué un éléphant» (qui s'ouvre ainsi : «À Moulmein, dans le sud de la Birmanie, bien des gens me détestaient
– c'est l'unique période de ma vie où j'ai été suffisamment important pour susciter un tel sentiment»), Orwell dresse un tableau acerbe des rouages de cette humiliation. Chargé de tuer un éléphant devenu fou, l'Anglais de son récit est talonné par une foule de «deux mille personnes au moins», fascinées par ses faits et gestes. Il a l'impression d'être «une ridicule marionnette absurde»; les indigènes – «les faces jaunes et ricanantes»1 – ne songent qu'à le tourner en ridicule. Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs? Plus tard, Orwell écrit : «Il [Kipling] ne voit pas que si la carte est peinte aux couleurs de l'Angleterre, c'est avant tout pour que le coolie puisse être exploité2.»
Il ressort, à la fois chez Forster et chez Orwell, que l'homme «de couleur» est toujours inférieur à l'Anglais. Il n'a pas la même valeur, et jamais il ne l'aura. Dès que le tempérament ou la couleur de peau entrent en ligne de compte, l'homme blanc reste l'étalon-or. Malgré tout, Orwell constate également que l'Empire – je suppose qu'il y inclut l'immigration – est en premier lieu une puissance économique. À l'époque, c'est grâce aux colonies que la métropole remplit ses coffres. Et comme l'Empire ne s'apparente pas à une croisade morale visant à homogénéiser les populations, la seule façon de procéder consiste à se montrer sans pitié – et non à traîner les pieds, comme Orwell lorsqu'on le convoque pour abattre l'éléphant. Si l'animal représente l'Empire et Orwell l'Anglais de service, ce dernier doit rayer de la carte un pachyderme fort encombrant. Qui donne toujours des signes de vie.