+ Hôtel Problemski - Dimitri Verhulst
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Dimitri Verhulst Hôtel Problemski

Extrait des « Hôtel Problemski » de Dimitri Verhulst,
traduit du néerlandais par Danielle Losma

«Fais seulement comme si je n'étais pas là!» que je dis au gosse en train de crever de faim et dont
j'essayais de prendre une photo.

J'étais nerveux et j'aurais aimé avoir une pilule à avaler pour empêcher mes mains de trembler. Je sentais quelque part que celle-ci serait ma photo. La photo. La photo qui allait inaugurer ma grande percée, qui allait me permettre de gonfler ma valeur marchande et de suggérer au grand patron de Reuter de me retéléphoner un jour où ça m'arrangerait mieux. Un photographe sent ça. Le célèbre Henri Cartier-Bresson l'a senti au moment où il a épinglé rue Mouffetard ce petit poulbot avec ses deux bouteilles de vin, Eliot Erwitt l'a senti lorsque ce black
a tiré la langue devant l'œil de l'appareil, Alfred
Stieglitz l'a senti lorsque cette jolie fille aux doigts encore plus beaux a boutonné son manteau juste au bon moment, et Edward Steichen, qui avait fait des centaines de clichés de Greta Garbo, l'a senti pendant qu'il ajustait son objectif : ceci sera l'unique, le vrai, le beau, l'ultime portrait de la déesse. Exactement ce que je ressentais avec cet enfant affamé dans mon viseur. Une béatitude.

Dans des soirées où l'on ne débite que des conneries, on entend de temps à autre prétendre que la photographie est, pour beaucoup ou totalement, une question de chance. Et ils embrayent alors sur la photo que tout le monde connaît : la fillette nue, brûlée, courant les bras ouverts, le Christ avec zézette. Si le photographe n'avait pas eu la chance de se trouver à l'endroit du bombardement au napalm, raisonnent-ils, il n'aurait jamais pu prendre cette photo et, donc, c'est une question de chance. Mouais. Vous n'allez tout de même pas ergoter et dire que j'avais la chance qu'un gosse soit en train de crever sous mes yeux? Je n'avais pas cette chance. J'avais ce talent! Comme Robert Capa eut le talent, le flair, d'être là avec son appareil photo à l'endroit même où un soldat se faisait décerveler d'un coup de fusil. De la chance, disent les alpinistes qui voient débouler à trois centimètres de leur zigounette une funeste avalanche de cailloux, la chance est à la longue une question de compétence. Ils ont raison, je le sais.

Ce gosse mourant que je voulais photographier a déterminé, je l'avoue, un tournant dramatique et artistique dans ma vie. Il m'a converti à la photo couleur.
Comme étudiant, j'ai été formé dans la tradition de la photographie noir et blanc. Une pellicule couleur, ça ne s'achetait, pour ainsi dire, que pour des instantanés de vacances ou des reportages de mariages. Quoiqu'il nous arrivât aussi quelquefois de doter ce genre de cérémonie matrimoniale d'une touche artistique en ajoutant un nuage de sépia, ce qui la plupart du temps donnait un résultat hilarant. Je n'ai de toute façon encore jamais vu de photo de mariage digne d'être encadrée après un divorce. Mais bon, soit. Il se fait que j'ai toujours trouvé les couleurs banales. J'étais un homme de la composition, quelqu'un qui surprenait les choses qui nous entouraient dans leur agencement, bien plus qu'un coloriste : la lumière, voilà ce que je trouvais important. Dans la Bible, il n'est pas écrit : «Et la couleur fut.» Il est écrit : «Et la lumière fut.» La couleur vit par la grâce de la lumière et lui est par conséquent inférieure. Pour le reste, je dois dire que je n'ai pas lu la Bible, mais je crois que j'en ai tiré le plus intéressant. En tout cas, je ne peux pas me rappeler un seul étudiant de ma génération qui aurait décroché son diplôme en photo couleur. Mais là, dans ce trou, là, il fallait absolument que j'enfile un petit rouleau couleur sur mon Canon.
Dans ma sacoche de photographe, il n'y avait pratiquement jamais de pellicule couleur, mais ce jour-là, si. Un petit rouleau. Vingt-quatre prises. Vingt-quatre chances de rendre mondialement célèbre cet enfant-squelette. Vingt-quatre chemins vers la Une de pratiquement tous les journaux que l'on offre à lire dans l'avion. Je voyais déjà pendre aux façades de tous les grands musées de la photographie de notre monde photogénique la banderole : «Rétrospective Bipul Masli.»

L'enfant était planté dans un décor magnifique : une décharge sur laquelle il s'était hissé avec ses dernières forces, mais où il n'y avait plus rien de comestible à grappiller. Il se contentait de sucer son doigt, regardant devant lui, désarmé. Si j'avais à ce moment pu passer ses yeux au filtre anti-reflets, tout au fond on aurait déjà pu voir la mort. Sur son ventre (c'était un garçon) collait un machin qu'il venait de vomir et qui puait horriblement dans cette chaleur. Je lui donnais encore trois heures, tout au plus quatre. Du point de vue photographique, l'incidence de la lumière et l'état du soleil auraient été plus intéressants s'il avait pu tenir encore cinq heures, mais je n'osais pas prendre ce risque. Je voulais lui tirer le portrait dans l'agonie. Pas dans la mort, ça c'est à la portée de tout le monde.

Les animaux et les enfants sont les sujets les plus difficiles, il suffit de demander à tous les grands metteurs en scène de Hollywood. J'ai donc dit : «Fais comme si je n'y étais pas, essaye de rester toi-même!» une remarque qu'il ne faut pas mal comprendre. Cet enfant avait déjà subi une imposante ribambelle de photographes ces derniers temps, il avait vu plus de téléobjectifs que de bols de riz et avait déjà regardé si souvent le petit oiseau que Marilyn Monroe aurait volontiers pris la place du gamin. Une certaine accoutumance à l'appareil photo s'était déjà installée; si on ne prenait garde, il allait encore se mettre à poser ou sourire, qui sait, un être humain est imprévisible. On observe la même chose chez toutes ces nanas pomponnées qui sont passées deux ou trois fois à la télé, elles en ont gardé un tic et sourient aux caméras de surveillance dans les magasins. Croyez-moi, je n'exagère pas si je dis que ce gamin avait déjà été photographié au moins cent fois, surtout par des free-lance qui sautent aussitôt après dans l'avion pour reprendre leur boulot de tous les jours : reportages matrimoniaux, centenaires, accidents d'auto... Eux aussi évidemment ont des hypothèques et des gosses qui poussent, ça vient bien à point. On peut paver l'équateur de photographes, la concurrence est grande. Mais ce n'était pas du tout ma façon de
travailler. J'allais prendre mon temps pour faire un portrait.
Ce fut sans nul doute un soulagement pour cet enfant, de se rendre compte qu'il s'agissait de sa dernière séance de photos.

Des portraits, j'en avais déjà tirés à foison, principalement pour des hebdomadaires, ce qui m'avait permis au début de ma carrière de payer mon loyer. Un boulot de merde, croyez-moi. S'agissait-il de photographier un créateur de mode, celui-ci prétendait savoir mieux que le photographe quelles poses il convenait de prendre (regard maussade, moue bourrue dans sa barbe biblique, tête chauve appuyée sur la main afin que l'on puisse bien voir les bagues voyantes à chacun de ses doigts), les starlettes pop, fallait sans cesse les supplier de garder leurs fringues, et les écrivains. Les écrivains, pour moi, c'était les pires. Ils habitent des maisons obscures de sorte qu'il faut d'abord sortir tout le mobilier pour avoir un peu de lumière au bon endroit et, encore, on
ne s'en sort pas sans flash. Ils vont à contrecœur s'asseoir sous les lampes de studio et restent là, raides et intellectuels comme s'ils étaient l'incarnation d'une paire de cerveaux. C'est spécialement pour les écrivains, bordel, qu'on a inventé le déclencheur automatique.
De l'expérience dans le portrait, j'en avais en tout cas; ce n'est pas pour ça que j'étais nerveux. Mais c'était plutôt la conscience qu'il me fallait réussir la photo avec seulement vingt-quatre chances qui me rendait nerveux, alors que j'avais l'habitude de tirer cinquante rouleaux pour un stupide profil. Aujourd'hui, ce serait un peu différent avec la photo digitale, alors qu'en 1984, une époque dont on parle déjà avec mélancolie dans les chambres noires, on était beaucoup plus exposé au stress.