+ Les enfants de Húrin - John Ronald Reuel Tolkien
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John Ronald Reuel Tolkien Les enfants de Húrin

Extrait du « Les enfants de Húrin » de John Ronald Reuel Tolkien,
traduit de l'anglais par Delphine Martin.

Préface de Christopher Tolkien :

Il est indéniable que pour un très grand nombre de lecteurs du Seigneur des Anneaux, les légendes des Jours Anciens, telles qu'elles ont déjà été publiées, sous des formes diverses, dans le Silmarillion, les Contes et légendes inachevés et les volumes de L'Histoire de la Terre du Milieu, demeurent totalement inconnues, sinon à travers une réputation qui leur attribue un style et un genre étranges et hermétiques. C'est pour cette raison que j'ai depuis longtemps dans l'idée qu'il y a tout lieu de présenter la version longue de la légende des Enfants de Húrin, écrite par mon père, comme une œuvre indépendante, à part entière, en réduisant l'intervention éditoriale à son minimum et surtout en veillant à une continuité du récit, sans ellipses ni interruptions, pour peu que cela puisse être réalisé sans distorsion ou invention, en dépit du fait que mon père a laissé certaines des parties inachevées.
J'ai pensé que si l'histoire de la destinée de Túrin et de Niënor, les enfants de Húrin et de Morwen, pouvait être présentée de cette manière, elle pourrait ouvrir une fenêtre sur un décor et une histoire appartenant à une Terre du Milieu inconnue, et bien vivants et proches, bien que conçus comme nous parvenant de temps reculés : les terres englouties, à l'Ouest, au-delà des Montagnes Bleues, que Sylvebarbe a parcourues dans sa jeunesse, et la vie de Túrin Turambar en Dor-lómin, en Doriath, à Nargothrond et dans la Forêt de Brethil. […]
Il serait tout à fait contraire à l'esprit dans lequel le présent livre a été conçu d'en ralentir la lecture par une pléthore de notes donnant des informations sur des personnages et des faits qui n'ont, de toute façon, que rarement une importance réelle et directe pour le récit. Une aide peut cependant se révéler utile, ici et là, et j'ai en conséquence inclus dans l'Introduction une très brève présentation du Beleriand et de ses peuples, vers la fin des Jours Anciens, au moment où naissent Túrin et Niënor ; et, à une carte représentant le Beleriand et les terres septentrionales, j'ai ajouté une liste des noms apparaissant dans le récit avec quelques indications succinctes pour chacun d'eux, ainsi que des arbres généalogiques simplifiés.

Extrait du chapitre 2 :

L'éclat des épées que les Noldor tiraient des fourreaux était semblable à l'embrasement d'un champ de roseaux ; et si féroce et vive fut leur attaque que les plans de Morgoth faillirent être déjoués. Avant que l'armée qu'il avait envoyée vers l'ouest pour servir d'appât puisse être secourue, elle fut balayée et anéantie, et les bannières de Fingon traversèrent l'Anfauglith et furent hissées devant les murailles d'Angband.
Toujours en première ligne des combats allaient Gwindor et les gens de Nargothrond, et même là, rien ne put les arrêter ; et ils enfoncèrent les portes extérieures et tuèrent les gardes dans les cours mêmes d'Angband ; et Morgoth trembla sur son trône souterrain en les entendant frapper contre ses portes. Mais là, Gwindor fut pris au piège et capturé vivant, et ses compagnons massacrés ; car Fingon ne put lui venir en aide. Par de nombreuses portes dérobées, Morgoth lâcha hors du Thangorodrim le gros de son armée, qu'il n'avait pas encore lancé dans la bataille, et Fingon défait dut battre en retraite avec force pertes hors des murailles d'Angband.
Alors, sur la plaine de l'Anfauglith, au quatrième jour de cette bataille, commencèrent les Nirnaeth Arnoediad, dont aucun récit ne peut rapporter toutes les souffrances. De tout ce qui advint lors de cette bataille à l'est : de la déroute infligée à Glaurung le Dragon par les Nains de Belegost, de la trahison des Orientaux, de la défaite de l'armée de Maedhros et de la fuite des fils de Fëanor, on ne dira rien ici. A l'ouest, l'armée de Fingon fit retraite au-delà des sables, où périrent Haldir fils de Halmir et la plupart des Hommes de Brethil. Mais alors que la nuit tombait sur le cinquième jour, et que les Ered Wethrin étaient encore loin, les armées d'Angband encerclèrent celle de Fingon, et les combats durèrent jusqu'à l'aube, resserrant l'étau. Au matin vint l'espoir, lorsque l'on entendit les cors de Turgon, qui s'avançait avec l'armée principale de Gondolin ; car Turgon avait été posté au sud pour garder les Passes du Sirion, et il avait empêché la plupart de ses soldats de se joindre au téméraire assaut. A présent, il accourait pour aider son frère ; et les Noldor de Gondolin étaient forts, et leurs rangs étincelaient comme une rivière d'acier sous le soleil, car l'épée et le harnais du dernier des guerriers de Turgon avaient plus de valeur que la rançon de n'importe quel roi des Hommes.
Alors la phalange de la garde royale enfonça les lignes des Orques, et Turgon se fraya à l'épée un passage jusqu'aux côtés de son frère. Et l'on raconte que les retrouvailles de Turgon et Húrin, qui accompagnait Fingon, fut un moment de joie au milieu de la bataille. Et pendant un moment, les armées d'Angband furent repoussées, et la retraite de Fingon put reprendre. Mais une fois Maedhros en déroute à l'est, Morgoth eut de nouveau d'importants renforts à sa disposition, et avant que Fingon et Turgon ne puissent se mettre à l'abri des collines, ils furent assaillis par une marée d'ennemis, trois fois plus nombreux que toutes les forces qui leur restaient. Gothmog, le premier Capitaine d'Angband, était présent ; et il coupa en deux l'armée des Elfes, encerclant le Roi Fingon et repoussant Turgon et Húrin vers les Marais de Serech. Puis il fit face à Fingon. Et ce fut un funeste affrontement. A la fin, Fingon se retrouva seul, au milieu des cadavres de sa garde, et il lutta contre Gothmog jusqu'à ce qu'un Balrog ne se glisse dans son dos, l'emprisonnant avec un fil d'acier. Alors Gothmog abattit sa hache noire, et une flamme blanche jaillit du heaume de Fingon au moment où il se fendit. Ainsi tomba le Roi des Noldor ; et ils le frappèrent dans la poussière avec leurs masses, et sa bannière, bleu et argent, ils la piétinèrent dans la boue formée par son sang.
Cette bataille fut perdue ; mais Húrin et Huor et ceux qui restaient de la Maison de Hador tenaient bon avec Turgon de Gondolin ; et les armées de Morgoth ne parvenaient toujours pas à gagner les Passes du Sirion. Alors Húrin s'adressa à Turgon : « Pars maintenant, seigneur, tant qu'il est encore temps ! Car tu es le dernier de la Maison de Fingolfin, et en toi réside le dernier espoir des Eldar. Tant que Gondolin résistera, Morgoth connaîtra la peur en son cœur. »
« A présent, Gondolin ne pourra demeurer longtemps cachée, et une fois découverte, elle finira forcément par tomber », répondit Turgon.
« Pourtant, si elle résiste encore un peu, dit Huor, alors de ta Maison viendra l'espoir pour les Elfes et les Hommes. Cela je te le dis, seigneur, avec la mort dans les yeux : même si nous nous séparons ici pour toujours, et que je ne pose plus jamais les yeux sur tes blanches murailles, de nos deux lignées une nouvelle étoile se lèvera. Adieu ! »