+ Explorateurs de l'abîme - Enrique Vila-Matas
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Enrique Vila-Matas Explorateurs de l'abîme

Extrait du « Explorateurs de l'abîme » de Enrique Vila-Matas,
traduit de l'espagnol André Gabastou.

Je pense qu'un livre naît d'une insatisfaction, d'un vide, dont les périmètres se révèlent au cours et à la fin du travail. L'écrire, c'est sûrement remplir ce vide. Dans le livre que j'ai terminé hier, tous les personnages finissent par être des explorateurs de l'abîme ou plutôt de son contenu. Ils enquêtent sur le néant et n'arrêtent que lorsqu'ils tombent sur l'un de ses éventuels contenus, car il leur déplairait sans doute d'être confondus avec des nihilistes. Confrontés au monde, ils ont tous choisi de se pencher au-dessus du vide. Et il ne fait aucun doute qu'ils sont liés à une phrase de Kafka : « Loin d'ici, voilà mon but. »
Je marche dans Prague en pensant à tout cela, je marche d'un pas pressé, le corps légèrement incliné, la tête un peu penchée, en titubant, comme si des rafales de vent me déportaient d'un côté à l'autre du trottoir. J'ai les mains croisées dans le dos et je fais de grandes enjambées. Je suis la proie d'une angoisse indéfinie qui s'accompagne d'un vide mortel et de l'ennui serein des derniers mois, bien qu'il s'agisse d'un vide très optimiste. Après tout, je ne peux oublier que je me dirige vers le café Kubista.
Une fois arrivé, je m'assieds à une table près des fenêtres qui donnent sur la rue Ovocny et je me souviens que, hier soir, je suis allé dîner avec un ami de Prague et qu'en sortant du restaurant il m'a montré la maison où avait habité pendant des années le poète Vladimir Holan. Je n'étais jamais allé à Prague, je n'y étais que depuis deux heures et j'avais l'impression de ne pas avoir encore atterri.
Je ne connaissais guère l'œuvre de ce poète, mais je me suis tout à coup rappelé que, trente ans auparavant, j'avais inventé deux vers de lui en les plaçant sous forme de citation à l'entrée de Nouvelles impressions de Prague, chapitre six du livre le plus euphorique que j'aie écrit dans ma jeunesse :

Obscure la noirceur / du marbre dans la neige.

J'ai parlé à l'ami qui était avec moi de mon lien très mince et étrange avec Vladimir Holan : deux vers inventés non par caprice, mais parce que j'avais besoin d'une citation parlant du contraste entre le blanc et le noir et je ne l'avais trouvée dans aucun livre. Au fur et à mesure que nous marchions dans le quartier de Malá Strana, je me remémorais ce chapitre sur Prague de mon vieux livre et j'ai raconté à mon ami comment, à l'aide de faux vers de Holan que j'y avais inclus, j'avais transféré dans cette ville ma passion de l'époque pour la négritude. J'avais spéculé dans mon chapitre sur une Prague blanche et enneigée faisant clairement contraste avec la présence de la négritude dans ses rues, ses bars et ses cabarets. Je me demandais pourquoi je l'avais fait et je ne savais pas moi-même très bien me l'expliquer. « Je cherchais la discordance, surtout le contraste », ai-je conclu en hésitant et en ayant presque honte de la simplicité de ma recherche. « Blanc et noir », a-t-il dit, lui aussi en parlant simplement comme s'il voulait se mettre à mon niveau. Tant de simplicité était presque inquiétant. Même si je ne le lui ai pas dit, le blanc et le noir étaient en fin de compte l'un des dilemmes simples et éternels de ma vie. C'est que je suis simple, simple comme bonjour. Aux échecs, par exemple, j'ai toujours joué avec les pièces noires. Si on me propose les blanches, je me volatilise, disparais ; sans aucune acrimonie, je m'en vais en essayant de dissimuler ma légère stupeur. Le blanc !
Le blanc et le noir ont toujours été l'un de mes éternels dilemmes. Mais pourquoi l'avais-je, dans ma jeunesse, déplacé à Prague, ville où, en plus, je n'étais jamais allé ? En arrivant au bout de la rue Ovocny et en voyant au loin la terrasse dans la nuit du café Kubista, j'ai décidé de faire la première photographie de mon voyage. J'ai capté avec mon appareil l'image de ce lieu situé au rez-de-chaussée d'une belle maison cubiste. Puis, en m'approchant davantage du bâtiment, déjà à l'angle avec la rue Celetna, j'ai appris que cet immeuble était connu comme celui de la Vierge noire, parce que cette vierge sombre était derrière une grille sur sa façade. La maison était d'un style tchèque unique du début du xxe siècle appelé cubisme tchèque, populaire chez les architectes progressistes de l'époque. On y vénérait, exposée derrière des barreaux sur la façade, la Vierge noire de Prague en bois d'ébène rapportée par les croisades.
Cette extravagante combinaison entre cubisme et Vierge noire me rappelait quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Un peu après, mon ami m'a laissé au Grand Hôtel de Bohème, où je me suis retiré pour dormir. C'est une fois dans ma chambre que, pensant distraitement à la première et unique photographie que j'avais prise de la ville, j'ai eu une illumination et je me suis tout à coup souvenu que, bien des années auparavant, dans Nouvelles impressions de Prague, non seulement j'avais inventé deux vers de Holan mais qu'en plus, dans ce même chapitre, j'avais imaginé les lumières d'un cabaret ou antre de la négritude, le très animé Zizkov que j'avais situé précisément dans le sous-sol de la maison de la Vierge noire. L'idée de ce cabaret avait surgi en moi après avoir lu dans un magazine un article sur la maison cubiste de la rue Celetna de Prague et un autre sur l'Anthologie nègre de Blaise Cendrars. De la capricieuse association entre la Vierge noire et l'Anthologie était née cette idée de faire de Prague et de son cabaret le centre mondial de la négritude.
J'ai compris que j'étais, en fait, allé à Prague pour retrouver les origines de l'invention du Zizkov et, au passage, renouer avec l'esprit de ces années où j'écrivais des nouvelles avec une ingénuité très créative. Je me suis dit que je ne devais pas ignorer ce signe et que retrouver le souvenir du Zizkov devait s'accompagner d'une décision opportune : considérer comme terminé mon livre sur les explorateurs de l'abîme, le livre de récits que j'avais écrit tout au long de la dernière année où j'avais précisément renoué avec mes origines de nouvelliste.
Assis près de la fenêtre qui donne sur la rue Ovocny, dans le chaud intérieur du café Kubista, je mets symboliquement un point final au livre. Il renferme des histoires sur les différentes façons de nouer des liens avec l'angoisse ainsi que d'autres sur l'extrême créativité qui peut parfois surgir quand on est à un seul pas de l'abîme et qu'on veut que ce pas nous maintienne en vie, mais loin d'ici. Ce sont des récits qu'on pourrait d'une certaine façon qualifier de cubistes à cause du nom du café où je suis en ce moment, mais aussi parce qu'il m'arrive de partager avec ce mouvement artistique sa tendance à amplifier les dimensions de certains espaces, à fuir le point de vue fixe classique et à permettre à l'ombre de tel ou tel explorateur d'abîmes de les traverser un jour ou l'autre. Ce sont des récits qui ressemblent parfois à ces tableaux de Vermeer dont les intérieurs appartiennent à Delft, mais dont les fenêtres s'ouvrent sur le néant, c'est-à-dire sur la lumière.
Mes explorateurs sont optimistes et leurs histoires sont, en général, celles de gens ordinaires qui, se voyant au bord du précipice fatal, adoptent la position de l'homme en expédition et sondent le plausible horizon, cherchant ce qu'il peut y avoir loin d'ici ou au-delà de nos limites. Ce ne sont pas des gens particulièrement modernes, car ils dédaignent, dans l'ensemble, le dégoût existentiel si en vogue, il s'agit plutôt de gens désuets et très actifs, dont le lien avec le vide est désinhibé et direct. Cet abîme est parfois le centre de la nouvelle dont ils sont les personnages, tandis que dans d'autres, très différentes, le vide en arrive à n'être qu'un bon prétexte pour écrire une nouvelle.
Je suis sûr que je n'aurais pas pu écrire tous ces récits si en un premier temps, il y a un an, je n'étais pas devenu quelqu'un de légèrement différent, si je ne m'étais pas transformé en un autre. Il faut dire que le changement s'est fait de façon étonnamment simple. Un collapsus s'accompagnant d'une rapide perte de poids y a contribué. J'ai eu tout à coup l'impression d'avoir hérité de l'œuvre littéraire d'un autre et de n'avoir désormais qu'à la gérer. Depuis, je suis quelqu'un qui a besoin de légères discordances avec l'ancien locataire de son corps, d'avoir de petites et subtiles dissensions avec lui et, chaque fois que c'est possible, en guise de joviale redondance, de lui faire perdre du poids dans ses raisonnements. Je prendrai quelques exemples. Il ne s'intéressait pas du tout à la légende du Golem qui m'intéresse beaucoup. Il se damnait pour la nouveauté alors que, pour moi, le monde a toujours été vieux. Il semblait être arrivé dans une impasse, un abîme final, aux limites de la littérature, tandis que moi, en revanche, sans dramatiser autant, je me sens déjà simplement loin d'ici et j'ai choisi de faire un pas de plus et de tourner mon regard vers d'autres espaces, de devenir un explorateur de ce fameux abîme qui semblait lui barrer toute issue. S'il disait avoir presque désespérément besoin de changements dans sa vie et si, dans les derniers temps, il écrivait de façon obsessionnelle sur le besoin de changer, moi je me suis contenté d'aller jusqu'au bord du chemin et de le faire. S'il était plutôt orgueilleux, moi je prise la modestie et mes emblèmes sont les suivants : discrétion, géométrie, élégance et calme.
Nous ne nous retrouvons que sur un point. Aucun des deux n'a oublié le matin où il a vu la belle Delia Dumarchey descendre à Delft d'un corbillard avec son élégante claudication et son œil de verre si légendaire. Mais, pour le reste, nous sommes devenus un peu différents en tout. Si lui, par exemple, croyait autrefois que le roman était une pratique à laquelle on ne pouvait renoncer, moi je suis plus souple et je cherche la vie qu'il y a dans les nouvelles.
Comme j'ai été changé en dissident de moi-même, il est devenu évident, dès le premier instant, que renouer avec la nouvelle était une façon de me démarquer de mon ancien locataire. Il ne faut pas oublier qu'il n'avait pas songé à fréquenter de nouveau ce genre narratif parce qu'il considérait qu'il l'avait déjà suffisamment pratiqué à un moment de sa jeunesse, précisément celui du cabaret Zizkov. En aimable dissension, j'ai décidé de regarder derrière moi et de retrouver le sourire originel de mes nouvelles de jadis. Et je l'ai fait. Au début, c'était comme si j'avais décidé de retourner dans un large boulevard, mais pas exactement en revenant sur mes pas, en tournant à gauche et en m'engageant dans une ruelle sombre et étonnamment large. Pendant des mois, j'ai surtout eu l'impression d'avoir mêlé dans un étrange hybride le plaisir des retrouvailles et la souffrance incertaine du risque. Personne ne retourne impunément à la nouvelle.
Mes heureuses retrouvailles d'hier avec ce café Kubista ressemblaient un peu à une réconciliation totale avec certains rythmes du passé. Maintenant, dans cette lumineuse matinée pragoise, regardant la rue Ovocny par laquelle, il y a exactement cent ans, Kafka se dirigeait vers la rue Celetna et son travail avec les messieurs du Tribunal, je considère, fort de l'autorisation de mon propre tribunal, ce livre comme terminé.
Le Kubista est sûrement le lieu adéquat pour le faire et l'allusion à Kafka est, je crois, on ne peut plus justifiée, non seulement parce que nous sommes à Prague et que le livre semble se situer loin d'ici (tel est son but) mais aussi parce que, jusqu'à il y a peu, je croyais que la condition d'explorateur du vide avait été définie par Kafka dans une conversation avec son ami Janouch. Mais il y a tout juste quelques semaines, j'ai découvert avec une certaine surprise qu'elle venait simplement d'un petit malentendu, de quelque chose que j'avais écrit moi-même dans un article pour une revue, où j'avais dit textuellement : « Je veux continuer d'être, comme l'a dit Kafka, un explorateur qui avance vers le vide et donner ainsi du sens à mes mots. »
J'ai cru que mes explorateurs venaient de là jusqu'au jour où, il doit y avoir quelques semaines, je suis tombé par hasard sur la phrase que j'avais attribuée à Kafka et découvre qu'elle n'avait rien à voir avec ce qu'il avait dit. La vraie phrase est la suivante :

« Plus les hommes marchent, plus ils s'éloignent de leur but. Ils gaspillent leurs forces en vain. Ils pensent qu'ils marchent, mais ils ne font que se précipiter – sans avancer – vers le vide. C'est tout. »

Aussi n'y a-t-il aucun explorateur dans la phrase kafkaïenne, et encore moins du vide. Il y avait sûrement eu confusion parce que cet article était intitulé « Explorateur qui avance » et j'avais probablement modifié la phrase de Kafka à ma guise pour que tout soit en accord avec le titre de l'article.
Plus que se précipiter, mes explorateurs s'arrêtent sur certains seuils et, avant de s'y jeter, dissèquent l'abîme, l'étudient. Ils ont au fond un sens festif de l'existence, et on jurerait qu'ils ont entendu ces vers de Roberto Juarroz qu'on trouve dans sa Poésie Verticale :

Parfois il paraît que nous sommes au centre de la fête,
mais au centre de la fête il n'y a personne,
au centre de la fête il y a le vide,
mais au centre du vide il y a une autre fête.

Tout en marchant vers cette autre fête, je laisse ma vie se dérouler, accompagnée d'un serein, d'un paisible ennui. Discrétion, géométrie, élégance et calme. Je ne m'agite plus, je ne marche plus du côté le plus sot de la vie, les étoiles sont des cartes d'abîmes extérieurs, je ne supporte pas la solitude, je crains le piège du temps et de l'âge, l'insomnie, le tremblement des limites. Je fais peu à peu la connaissance de cette sorte de magnifique ennui du poète Álvaro de Campos qui, de sa fenêtre, regardait tous les matins le monde d'un air perplexe et disait que son cœur était « un seau que l'on a vidé ».
Qui sait si terminer un livre de nouvelles n'est pas comme vider tout à coup un seau dans le café Kubista. Voir tout se vider et en connaître le contenu, savoir parfaitement de quoi tout s'est rempli. Et le savoir dans une atmosphère souriante, discrète et géométrique. Au fond, joyeuse. Parce que mes constantes vitales de ce matin sont le soleil qui salue le réveil, la découverte du plaisir d'être poli, la révélation un peu tardive que tout est exceptionnel, l'assaut de gentillesse dans les rapports avec les gens, l'impression de vivre en pleine tempête de calme, la satisfaction d'avoir perdu quelques kilos, la gestion de l'héritage littéraire de l'ancien occupant de mon corps, la douce approche d'une logique spartiate du travail, la croyance que les gros, ce sont les autres, l'utilisation de l'ironie tempérée comme trait d'élégance, tout compte fait de bonheur timide.