+ L'affaire de Road Hill house - Kate Summerscale
Actualités Presse Nouvelles

Extrait du « L'affaire de Road Hill house » de Kate Summerscale,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Ceci est l'histoire d'un meurtre, peut-être le plus troublant de ce temps, commis en 1860 dans une maison de maître de la campagne anglaise. La recherche du meurtrier mit en péril la carrière de l'un des premiers et plus grands policiers britanniques, enfiévra le pays d'un bout à l'autre et donna son orientation à la littérature policière. Ce fut pour la famille de la victime un assassinat d'une horreur peu commune et qui fit planer le soupçon sur tous les habitants de la maison. Pour l'Angleterre dans son ensemble, le meurtre de Road Hill devint une sorte de mythe, une fable ténébreuse sur la famille victorienne et les dangers de l'investigation policière.
Le détective était d'invention récente. Le premier limier fictif, Auguste Dupin, apparut en 1841 dans Le Double Assassinat dans la rue Morgue d'Edgar Allan Poe, et c'est l'année suivante que les premiers véritables détectives du monde anglophone furent nommés par la London Metropolitan Police. Le policier qui enquêta sur le meurtre de Road Hill House – l'inspecteur principal Jonathan Whicher de Scotland Yard – était au nombre des huit hommes qui formaient cette toute nouvelle unité.
L'affaire de Road Hill fit de tout un chacun un détective. Elle fascina le peuple anglais et des centaines de gens écrivirent aux journaux, au Home Secretary et à Scotland Yard pour faire part de leurs conclusions. Elle contribua à donner forme à la littérature de fiction des années 1860 et au-delà, dont à l'évidence à La Pierre de lune de Wilkie Collins, décrit par T.S. Eliot comme le premier et le meilleur des romans policiers anglais. Whicher servit de modèle pour l'énigmatique sergent Cuff, qui a depuis lors influencé presque tous les héros du genre. Des éléments de l'affaire affleurent dans la dernière production, inachevée, de Charles Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood. Et même si Le Tour d'écrou, récit terrifiant de Henry James, ne s'inspire pas directement du meurtre de Road Hill – l'auteur disait l'avoir tiré d'une anecdote à lui racontée par l'archevêque de Canterbury –, il fourmille des sinistres incertitudes et dérapages de cette affaire : une gouvernante qui pourrait être un agent du bien ou du mal, d'énigmatiques enfants confiés à sa charge, un manoir tissé de secrets.
Le détective victorien constituait un suppléant séculier au prophète ou au prêtre. En un monde brusquement plus incertain, il proposait une approche scientifique, une conviction, des explications capables d'organiser le chaos. Il changeait les crimes brutaux – vestiges de la bête chez l'homme – en casse-tête intellectuels. Toutefois, au lendemain de l'enquête menée à Road Hill, l'image du détective s'assombrit. Nombre de gens estimèrent que les investigations de Whicher constituaient une violation du foyer petit-bourgeois, une atteinte à la vie privée, crime à la hauteur du meurtre qu'on l'avait envoyé élucider. Whicher mit au jour les corruptions qui sévissaient au sein de la maisonnée : transgression sexuelle, cruauté mentale, intrigues des domestiques, indiscipline des enfants, folie, jalousie, solitude et haine. Le tableau qu'il révéla fit naître
de la peur (et de l'excitation) à l'idée de ce que
pouvaient cacher les portes closes d'autres maisons respectables. Ses conclusions contribuèrent à inaugurer une ère de voyeurisme et de suspicion au sein de laquelle le détective devint une figure mystérieuse, démon autant que demi-dieu.

Tout ce que nous savons de Road Hill House a pour origine l'assassinat qui y fut perpétré le 30 juin 1860. Policiers et magistrats révélèrent des centaines de détails sur l'intérieur de la maison – poignées de porte, loquets, empreintes de pas, vêtements de nuit, tapis, plaques chauffantes – comme sur les habitudes de ses occupants. Même l'intérieur du corps de la victime fut décrit au public, ceci avec une crudité médico-légale à toute épreuve qui paraît aujourd'hui surprenante.
Comme chaque élément d'information qui nous est parvenu fut livré en réponse à la question d'un enquêteur, il est la marque d'un soupçon. Nous savons qui s'est présenté à la maison le 29 juin, parce que l'un de ces visiteurs aurait pu être le meurtrier. Nous savons à quelle heure la lanterne extérieure fut accrochée, parce qu'elle aurait pu éclairer le sentier menant à la scène du meurtre. Nous savons comment la pelouse fut tondue, parce qu'une faux aurait pu être l'arme du crime. Le portrait qui en résulte de la vie à Road Hill House est extrêmement méticuleux, mais il n'en est pas moins incomplet. L'enquête fut comme une torche promenée sur des mouvements soudains, dans des recoins et des cages d'escalier. Les événements domestiques quotidiens s'en trouvaient éclairés de possibles significations. L'ordinaire était rendu sinistre. Le mode opératoire du meurtre se révéla à mesure que s'accumulaient les détails, dans les mentions réitérées des témoins concernant des surfaces dures et douces – telles que couteaux et linge –, des ouvertures et fermetures de portes, des incisions et des verrous.
Tant que l'affaire resta non élucidée, les habitants de Road Hill House furent respectivement étiquetés comme suspects, comploteurs ou victimes. La totalité du secret que conjectura Whicher ne devait être connue que de nombreuses années plus tard, après que tout le monde fut mort.

Ce livre est modelé sur le mystère de Road Hill House, suivant la forme que cette affaire a inspirée, et il recourt à quelques-uns des procédés de la fiction policière. Son contenu se veut toutefois factuel. Les principales sources sont les dossiers du gouvernement et de la police, conservés aux Archives nationales à Kew, au sud-ouest de Londres, ainsi que les livres, opuscules, essais et articles de journaux publiés sur l'affaire dans les années 1860, qui sont disponibles à la British Library. Les complètent des documents tels que cartes, horaires de chemins de fer, manuels médicaux, histoires sociales et rapports de police. Certaines descriptions de bâtiments et de paysages sont le fruit de l'observation personnelle. Les précisions sur les conditions météorologiques sont tirées de bulletins de presse, et les dialogues proviennent des dépositions en justice.
Dans les dernières phases du récit, les personnages se dispersent – notamment vers Londres, ville des détectives, et vers l'Australie, terre d'exil –, mais la majeure partie de l'action se déroule dans un village anglais par un mois de l'été de 1860.

 

 

Prologue

Gare de Paddington, le 15 juillet 1860

 

Le dimanche 15 juillet 1860, l'inspecteur principal Jonathan Whicher, de Scotland Yard, paya deux shillings au conducteur du fiacre qui le transporta de Millbank, quartier situé à l'ouest de Westminster, à la gare de Paddington, terminus londonien du Great Western Railway. Là, il prit deux billets : l'un, pour la somme de sept shillings et dix pence, à destination de Chippenham dans le Wiltshire, trajet de quatre-vingt-quatorze miles, et l'autre, qui, moyennant un shilling et six pence, lui ferait ensuite
couvrir les vingt miles séparant Chippenham de Trowbridge. Il faisait bon; pour la première fois
de l'été, la température à Londres tournait autour des vingt-cinq degrés.
Construite six ans plus tôt par Isambard Kingdom Brunel, la gare de Paddington était une étincelante voûte de fer et de verre à l'intérieur surchauffé par le soleil et la fumée. Jack Whicher connaissait bien l'endroit. Les voleurs de Londres prospéraient au sein des foules anonymes des nouvelles gares de chemin de fer, au milieu des rapides allées et venues, dans cette exaltante confusion des classes et des genres. The Railway Station, peinture panoramique de William Frith représentant Paddington en 1860, montre un tire-laine appréhendé par deux policiers en civil, portant favoris, costume noir et haut-
de-forme, hommes discrets, capables de réguler l'agitation de la métropole.
En 1856, dans cette même gare, Whicher avait arrêté George Williams, personnage à la mise tape-
à-l'œil, pour avoir subtilisé dans la poche de lady Glamis un porte-monnaie contenant cinq livres. Le détective déclara devant le tribunal qu'il connaissait depuis des années le prévenu «comme un membre, et de premier plan, de la pègre chic». C'est là aussi qu'en 1858, dans une voiture de seconde classe d'un train à l'arrêt du Great Western, il avait appréhendé une forte femme à la peau marbrée d'une quarantaine d'années, en l'apostrophant par ces mots : «Vous vous nommez, je crois, Moutot.» Louisa Moutot était une fraudeuse notoire. Elle avait utilisé un faux nom – Constance Brown – pour louer un coupé de ville avec chasseur et une maison meublée à Hyde Park, où elle convoqua un assistant des joailliers Hunt et Roskell avec des bracelets et des colliers afin de les soumettre à l'examen d'une certaine lady Campbell. Lorsque l'employé arriva, Moutot demanda à porter les bijoux à sa maîtresse, prétendument souffrante et alitée. L'homme lui remit un bracelet de diamants d'une valeur de trois cent vingt-cinq livres, avec lequel elle quitta la pièce. Quinze minutes plus tard, voulant ouvrir la porte, il s'aperçut qu'il était enfermé. La police rechercha Moutot pendant des semaines. Au moment où il la coinça à la gare de Paddington, Whicher remarqua que ses bras s'agitaient sous son manteau. Il la saisit aux poignets et retrouva le bracelet volé. Elle avait également sur elle une perruque masculine, ainsi que des favoris et une moustache postiches. Cette femme était un criminel urbain à la page, un maître dans ces escroqueries retorses que Whicher excellait à démêler.

Jack Whicher était un des huit premiers policiers de Scotland Yard. Au cours des dix-huit ans d'existence de cette unité, ces hommes étaient devenus des figures aussi mystérieuses que prestigieuses, d'énigmatiques petits dieux londoniens à qui rien n'échappait. Charles Dickens les élevait au rang de modèles de la modernité. Ils étaient aussi prodigieux et scientifiques que les autres merveilles des années 1840 et 1850 – l'appareil photographique, le télégraphe électrique et le train. Le détective paraissait, à l'instar du télégraphe et du train, capable de franchir le temps et l'espace; comme la photo, il semblait capable de les figer. Dickens rapporte que «d'un coup d'œil», un détective «fait immédiatement l'inventaire du mobilier» d'une pièce et «dresse un portrait fidèle» de ses occupants. Les investigations d'un détective, écrit le romancier, sont «une partie d'échecs jouée avec des pièces vivantes» et «dont on ne lit nulle part la chronique».
Whicher, alors âgé de quarante-cinq ans, était le doyen de son unité – «le prince des détectives», disait un de ses pairs. L'homme était corpulent, patiné, avec quelque chose de délicat dans l'attitude, «plus petit et plus enveloppé» que ses collègues, selon Dickens, et empreint d'un «air pensif et réservé, comme plongé dans des opérations d'arithmétique». Il avait le visage marqué de la variole. William Henry Wills, qui secondait Dickens au sein du magazine Household Words, vit Whicher dans ses œuvres en 1850. Son témoignage fut la première description publiée de Whicher, ce qui en fait la première description d'un détective anglais.
Debout dans l'escalier d'un hôtel d'Oxford, Wills est en train de badiner avec un Français – notant «le jais lustré de ses bottines et la blancheur extrême de ses gants» –, quand un inconnu apparaît en contrebas dans le hall. «Un homme est campé sur le paillasson au bas des marches. Un particulier parfaitement ordinaire, l'air bien honnête, sans rien de formidable dans l'aspect ni de menaçant dans la mine.» Cette «apparition» produit un effet extraordinaire sur le Français, qui «se hausse sur la pointe des pieds, comme subitement déséquilibré par une balle de pistolet; son visage blêmit, sa lippe frémit... Il sait qu'il est trop tard pour faire demi-tour (ce qu'à l'évidence il ferait s'il le pouvait), car l'autre a l'œil sur lui».
L'inconnu, le regard pareil à une arme à feu, gravit les marches et avise le Français qu'il doit quitter Oxford avec le reste de sa «clique» par le train de sept heures. Après quoi, gagnant la salle à manger de l'hôtel, il s'approche de trois hommes qui s'y gobergent. Il pose les poings sur la table et, se penchant en avant, les toise l'un après l'autre. «Comme par magie», ils se figent et font silence. Le particulier à l'étrange autorité ordonne alors au trio de régler l'addition et de sauter dans le train de sept heures pour Londres. Il leur fait un bout de conduite jusqu'à la gare d'Oxford et Wills leur emboîte le pas.
À la gare, la curiosité du journaliste prend le pas sur la crainte que lui inspire l'«omnipotence manifeste» du personnage; il lui demande de quoi il retourne.
«En fait, lui répond l'autre, je suis le sergent Witchem, de la police judiciaire.»
Whicher était, pour reprendre la formule de Wills, un «homme de mystère», le prototype de l'enquêteur énigmatique et circonspect. Il était sorti de nulle part et même la révélation de son identité n'était que partielle.
«Witchem», le nom que lui donna Wills, parlait d'investigation – «which of 'em1?» – et de magie
– «bewitch 'em2». Il était capable de changer un homme en pierre ou de lui ôter l'usage de la parole. Nombre des traits que Wills releva chez Whicher fournirent la matière du détective de fiction : discret, l'air ordinaire, mais l'œil acéré et l'esprit rapide. Conformément à sa discrétion et à sa profession, aucune photographie de lui n'a, semble-t-il, survécu. Les seules indications relatives à son physique sont les descriptions laissées par Dickens et Wills, ainsi que les détails portés sur les documents officiels lors de son départ en retraite : Whicher mesurait cinq pieds huit pouces, il avait les cheveux bruns, le teint pâle, les yeux bleus.

Dans les kiosques à journaux des gares, les voyageurs pouvaient se procurer des livres bon marché contenant des «mémoires» de détectives (en fait, des recueils de nouvelles) et des magazines proposant des feuilletons à énigmes signés Dickens, Edgar Allan Poe et Wilkie Collins. Cette semaine-là, le dernier numéro d'All the Year Round, la nouvelle livraison de Dickens, renfermait le trente-troisième épisode de La Dame en blanc de Collins, premier des romans «à sensations» qui allaient dominer les années 1860. Le récit en était arrivé au point où l'infâme sir Percival Glyde avait enfermé deux femmes dans un asile d'aliénés afin de dissimuler un épisode sombre de son passé familial. Le numéro de ce 14 juillet voyait l'ignoble Glyde périr brûlé dans la sacristie d'une église, alors qu'il tentait de détruire des preuves de son secret. Et le narrateur de regarder l'incendie ravager le bâtiment : «Je n'entendais que le crépitement de plus en plus furieux des flammes et,
là-haut, le claquement sonore des vitres de la lucarne. [...] Nous cherchons le corps. La chaleur frappant notre visage nous fait reculer. Nous ne distinguons rien; en haut, en bas, d'un bout à l'autre de la pièce, nous ne voyons qu'un rideau de feu.»
L'homicide sur lequel Whicher allait enquêter était un meurtre brutal, apparemment dénué de mobile, perpétré dans une demeure des environs de Trowbridge dans le Wiltshire, crime qui avait laissé confondues la police locale et la presse nationale. Le bruit courait que, bien qu'en apparence parfaitement respectable, la famille de la victime recelait ses propres secrets, affaires d'adultère et de folie.
Un câble du Great Western Railway avait mandé Jack Whicher dans le Wiltshire, et un train de la même compagnie allait l'y transporter. À deux heures de l'après-midi, une énorme locomotive à six roues entraîna sa voiture, couleur crème et chocolat, hors de la gare de Paddington, sur une voie mesurant plus de deux mètres de large. Le Great Western était le réseau le plus confortable, le plus exact et le plus rapide d'Angleterre. Même le train à un penny du mile que Whicher prit sembla ricocher sur le plat pays jusqu'à Slough et planer au-dessus des larges arches du pont de chemin de fer de Maidenhead. Dans le tableau de J.M.W. Turner intitulé Pluie, vapeur et vitesse – le Great Western Railway (1844), une locomotive file sur ce pont, venant de l'est, ténébreuse torpille projetant de miroitantes étendues d'argent, de bleu et d'or.
Le train de Whicher arriva à Chippenham à
17 h 37. Huit minutes plus tard, le détective prenait la correspondance pour Trowbridge. Il y serait en moins d'une heure. L'histoire qui l'attendait – la somme des faits réunis par la police, les magistrats et les journalistes du Wiltshire – avait commencé deux semaines plus tôt, le 29 juin.