+ Dernier des Weynfeldt - Martin Suter
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Martin Suter Dernier des Weynfeldt

Extrait du « Dernier des Weynfeldt » de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni.

« Ne fais pas cela », voulut-il dire, mais ça ne marchait
pas.
Adrian Weynfeldt avait le regard rivé aux poings
blancs de la femme, des poings blancs et mouchetés
de taches de rousseur. Ils avaient si solidement
agrippé la grille en fer forgé que les jointures de ses
doigts saillaient encore plus blancs qu'à l'ordinaire.
Il n'osait pas la regarder dans les yeux. Elle l'avait
choisi comme témoin. Il espérait qu'un saut lui
paraîtrait trop impersonnel si elle n'avait pas avec
lui un contact visuel.
Les pieds nus de la femme dépassaient entre le
sol du balcon et la rambarde. Chaque ongle des
orteils était verni d'une couleur différente. Il l'avait
déjà remarqué la veille au soir. Rouge, jaune, vert,
bleu, violet pour le droit. Le gauche dans l'ordre
inverse. Violet, bleu, vert, jaune, rouge. Les deux
orteils du milieu brillaient ainsi de la même couleur
: vert.
Pour les ongles des mains, elle avait renoncé au
jeu. Ils étaient recouverts d'une laque transparente et
soulignés d'un trait blanc là où ils dépassaient de
leur lit. Il ne pouvait certes pas les voir à cet instant précis,
mais il s'en souvenait. Weynfeldt était un visuel.
Le blanc des jointures s'assombrit un peu, ce qui
signifiait qu'elle desserrait sa prise.
— Il n'y a qu'une bonne dizaine de mètres,
lança-t-il rapidement. Tu y survivras peut-être.
Mieux vaut ne pas t'imaginer dans quel état.
Les jointures blanchirent de nouveau. Weynfeldt
amena son pied gauche à la hauteur du droit, et
avança celui-ci d'un demi-pas.
— Reste où tu es ! dit la femme.
S'appelait-elle Gabriela ? Il ne pouvait pas se le
rappeler, sa mémoire des noms propres ne valait
rien.
— D'accord : je reste où je suis. Mais toi aussi.
Elle ne répondit pas, mais les jointures restèrent
blanches.
En face, derrière les fenêtres de bureau alignées
sur la façade néo-Renaissance, les lumières étaient
d'ordinaire allumées pendant toute la journée. Mais
ce jour-là elles étaient obscures. On était dimanche,
la matinée commençait à peine. Il n'y avait pas un
chat dans les rues, de longues périodes s'écoulaient
entre deux passages de tram devant l'immeuble et il
était bien rare qu'on entende une voiture. Weynfeldt
frissonna à l'idée que cette scène aurait pu se dérouler
un jour ouvrable. La femme portait un soutien-gorge
noir et une culotte très courte assortie. Enfin,
en tout cas, il l'espérait : le tissu vert accroché sur la
balustrade pour protéger le balcon des regards lui
dissimulait le bas de la femme à partir de la taille. Et
lorsqu'il s'était réveillé, elle se trouvait déjà de l'autre
côté, à l'extérieur.
Il ignorait ce qui l'avait tiré du sommeil. Pas
un bruit, plutôt le parfum inconnu. Il était resté un
moment allongé les yeux fermés et avait tenté de se
rappeler le nom de la femme. Son visage, il l'avait
devant lui.
Un peu plus maigre peut-être, un peu plus résolu,
un peu moins chargé d'illusion. Mais c'était la même
peau claire à taches de rousseur, les mêmes yeux
verts un peu obliques, les mêmes cheveux roux, et
surtout : la même bouche, dont la lèvre supérieure se
distinguait à peine, par sa forme, de la lèvre inférieure.
C'était le visage qu'il tentait d'oublier et de se rappeler
depuis tant d'années.
Adrian Weynfeldt avait passé son samedi soir
comme tous les autres : dans le cercle des plus vieux
de ses amis. Il avait deux groupes de relations qui ne
se recoupaient pas : le premier était composé de gens
plus jeunes que lui, de quinze années, voire plus.
Chez eux, il passait pour un original un peu exotique
auquel on pouvait se confier, mais dont on
pouvait aussi un peu sourire, qui réglait discrètement
les notes de restaurant et aidait aussi, de temps
en temps, à sortir des embarras financiers. Ils le traitaient
comme un des leurs, avec une décontraction
appuyée, et se laissaient pourtant secrètement dorer
à l'éclat de son vieux nom et de sa vieille fortune. Il
fréquentait en leur compagnie les clubs et les lounges
où il se serait senti trop vieux pour entrer tout seul.
Son deuxième cercle était composé de gens qui
avaient connu ses parents, ou étaient au moins issus
de leur entourage. Ils avaient tous la soixantaine,
quelques-uns avaient dépassé les soixante-dix ans et
une poignée étaient déjà octogénaires. Ils étaient
pourtant de sa génération. Leurs parents à eux avaient
eu l'âge des siens, car Adrian Weynfeldt était
l'enfant tardif d'un couple longtemps resté sans
enfants. Sa mère avait quarante-quatre ans lorsqu'il
était venu au monde, presque quatre-vingt-quinze
lorsqu'elle était morte, un peu moins de cinq années
plus tôt.
Weynfeldt n'avait pas d'amis de son âge.
Il avait donc passé le samedi soir dans le cercle de
ses amis plus âgés, à L'Ancienne Teinturerie, le restaurant
bourgeois d'une maison des corporations
située dans la vieille ville, à moins de dix minutes à
pied de son appartement. Il y avait là le Dr Widler,
le vieux médecin de famille de sa mère, dont l'apathie
n'avait cessé de croître ces derniers mois et que
le rétrécissement menaçait de perdre dans ses costumes
jadis sur mesure et désormais trop larges de
quelques tailles. Son épouse paraissait d'autant plus
vivante, toujours impeccablement maquillée, impeccablement
coiffée, impeccablement vêtue. Elle prenait
encore plaisir à détonner sur son allure de
poupée de porcelaine en poussant des jurons et en
lâchant des insanités.
Remo Kalt s'était joint à eux, le cousin maternel
de Weynfeldt, veuf depuis peu, soixante-quinze ans
à peu près, en trois-pièces noir, pourvu d'une
montre à gousset en or et d'une moustache taillée
court à la Thomas Mann, comme s'il sortait tout
droit d'une séance de pose avec Ferdinand Hodler.
Remo Kalt était administrateur de biens, c'est lui qui
avait géré la fortune des parents de Weynfeldt et
continuait à le faire pour leur fils. Adrian aurait pu
s'en occuper tout seul, mais il n'avait pas le coeur de
retirer à Kalt son dernier mandat. Celui-ci ne pouvait
pas faire grand-chose de mal. Ce n'était certes pas un
patrimoine gigantesque, mais il était solide.
Et on lui avait trouvé des placements sûrs et à long
terme.
Ils avaient commandé l'assiette bernoise qui figurait
au menu tous les samedis soir d'hiver. Le
Dr Widler n'avait pratiquement rien touché, son
épouse jadis élancée, puis frêle, puis amaigrie par ses
près de quatre-vingts années, Madame Mereth,
s'était fait servir deux fois de tout – lard, langue, saucisson,
viande fumée. Kalt avait tenu le rythme, et
Weynfeldt avait mangé comme un homme auquel
son aspect physique n'était pas encore totalement
indifférent.
La soirée avait été d'une drôlerie forcée. Forcée
parce que les provocations de Mereth Widler étaient
déjà un peu usées et parce que pesait sur les convives
la certitude que ce serait sans doute l'une des dernières
fois que son mari partagerait leur table.
Les Widler prirent congé de bonne heure, Weynfeldt
but encore one for the road avec Remo Kalt, et
lorsque, peu après, ils ne trouvèrent plus aucun sujet
de discussion, ils commandèrent un taxi pour Kalt.
Weynfeldt attendit avec lui devant l'entrée.
C'était une soirée printanière, beaucoup trop douce
pour un mois de février. Le ciel était clair et une
lune encore presque pleine s'élevait bien au-dessus
des toits raides de la vieille ville. La ruelle était
déserte, mis à part une femme d'un certain âge
tenant au bout d'une laisse un spitz énervé. Ils la
regardèrent en silence se laisser promener par son
chien, qui s'arrêtait lorsqu'il voulait renifler, pressait
le pas quand il ne tenait pas à faire de halte et changeait
d'itinéraire lorsqu'il souhaitait traverser la rue.
Les cônes lumineux de deux phares glissèrent
enfin sur le sol, derrière le virage, suivis par un taxi qui
roula lentement vers eux et s'arrêta à leur hauteur.
Ils prirent congé d'une poignée de main formelle
et Weynfeldt suivit des yeux la voiture à
l'enseigne éteinte dont les feux de stop se mirent à
briller avant de s'engouffrer dans la rue principale.
Le chemin qu'il emprunta pour revenir chez lui le
mena le long du fleuve et en face du La Rivière,
devant lequel il lui était difficile de se contenter de
passer à cette heure-ci – il était à peine onze
heures. Il entra dans le bar, comme il le faisait si
souvent les samedis soir, après avoir dîné avec ses
amis plus âgés.
Trois ou quatre ans plus tôt, le La Rivière était
encore un traiteur un peu poussiéreux. Il avait
ensuite été repris par l'une des nombreuses sociétés
de gastronomie en vogue de la ville, qui en avait fait
un bar à cocktails très américains. On y buvait dans
des verres simples des Martini, des Manhattan, des
daiquiris et des Margarita mixés par deux barmen en
dinner jacket coquille d'oeuf. Le samedi soir, un trio
jouait en sourdine des classiques du smooth jazz.
Pour l'instant, le La Rivière était encore vide,
mais cela changerait dans le quart d'heure suivant,
lorsque les cinémas fermeraient leurs portes. Weynfeldt
s'assit au bar, à sa place habituelle, le premier
tabouret contre le mur. De là, il avait vue sur tout ce
qui se passait et n'était jamais forcé de s'entretenir
avec plus d'un voisin de siège. Le barman le connaissait
et lui servit son Martini, dont il se contenterait
de manger l'olive. Weynfeldt était un buveur
modéré.
D'une manière générale, les excès n'étaient pas
son genre. Lorsqu'il jetait un coup d'oeil dans un bar
en rentrant chez lui, il ne le faisait pas, comme d'autres
célibataires, pour trouver un peu de compagnie,
de la chaleur ou du sexe. Il ne souffrait pas de
la solitude. Au contraire : il appréciait d'être seul.
S'il ne cessait pourtant de chercher à se retrouver en
société, c'était plutôt pour contrecarrer son goût de
la solitude.
Quant à son besoin d'activité sexuelle, il jouait un
rôle de plus en plus secondaire depuis un épisode –
ou pour mieux dire : depuis un coup du sort – survenu
dans une phase antérieure de son existence.
La suite de la soirée fut donc tout, sauf typique
d'Adrian Weynfeldt.
À peine le barman lui avait-il apporté son Martini
qu'une femme entra au La Rivière, se dirigea vers
le bar, posa manteau et sac à main sur le tabouret
à côté de Weynfeldt, s'assit sur le suivant et
commanda un gin-fizz.
Elle portait un corsage vert taillé à la chinoise
dont les manches courtes et étroites laissaient dépasser
des bras blancs. Le tout avec une jupe noire
étroite et des escarpins à hauts talons dont le vert
était à peu près assorti au corsage. Sa longue chevelure
rousse était relevée sur sa tête, maintenue par
une pince en imitation d'écaille au-dessus de la
nuque étroite que le col montant du corsage entourait
sans la serrer.
Jusque-là, elle ne s'était pas tournée vers Weynfeldt,
mais lorsque le barman déposa le drink devant
elle, elle attrapa la coupe à cocktail et la leva fugitivement
en direction d'Adrian. Elle n'attendit pas que
celui-ci eût levé son verre et répondu à ce geste. Mais
lorsqu'elle eut bu d'un trait la moitié de sa coupe,
elle le regarda et sourit.
Weynfeldt connaissait ce sourire.