+ Agnès - Peter Stamm
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Peter Stamm Agnès

"Agnès" de Peter Stamm
Traduit de l'allemand par Nicole Roethel.

Agnès est morte. Une histoire l'a tuée. Il ne me reste d'elle que cette histoire. Elle commence il y a neuf mois, le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans la ibliothèque municipale de Chicago. Il faisait froid quand nous avons fait connaissance. Froid comme presque toujours dans cette ville. Mais aujourd'hui il fait encore plus froid et il neige. C'est du Lac Michigan que vient la neige, et aussi le vent, qui souffle par rafales et que l'on entend encore malgré le double vitrage de la grande fenêtre. Il neige, mais la neige ne tient pas, elle est entraînée plus loin et ne reste accrochée que là où le vent n'a pas accès. J'ai éteint la lampe et je regarde par la fenêtre les sommets éclairés des gratte-ciel, le drapeau américain que le vent ballotte çà et là dans la lumière d'un projecteur, et, loin en bas, les ronds-points vides où, même maintenant, en pleine nuit, les feux passent du vert au rouge et du rouge au vert, comme si rien ne s'était passé, comme si rien ne se passait.
Ici, j'ai habité avec Agnès un bref moment. C'était ici chez nous, mais maintenant qu'Agnès est partie, l'appartement m'est devenu étranger, insupportable. Juste un centimètre de verre me sépare d'Agnès, juste un pas. Mais les fenêtres ne peuvent pas s'ouvrir.
Pour la énième fois, je regarde la vidéo qu'elle a tournée lors de notre excursion du Columbus Day. De son écriture méticuleuse elle a inscrit sur la pochette et sur la cassette Columbus Day in Hoosier National Park, et a souligné d'un double trait à la règle comme, enfant, on soulignait les résultats de nos calculs. J'ai coupé le son de la télévision. Les images m'apparaissent plus réelles que le sombre appartement qui m'entoure. Il y règne une lumière étrange, la lumière d'une plaine sans fin par un après-midi d'octobre.
Une plaine vide, pas une ville alentour, pas un village, pas même une ferme. Une suite de séquences brèves, sans que l'image se modifie de façon sensible. Chaque fois un nouveau début, une nouvelle tentative d'appréhender le paysage. Parfois, je devine la raison pour laquelle Agnès a mis en marche la caméra : un nuage avec une forme étrange, un panneau publicitaire, dans le lointain une bande de forêt, que l'on distingue à peine à cause de l'objectif grand angle. Une fois elle se tourne vers moi pendant que je suis au volant. Je fais une grimace. Et puis, comme une sorte de tentative de se montrer elle-même : le rétroviseur, la caméra en plein dedans, et derrière, à peine visible, Agnès en personne. Alors, une fois encore, très brièvement, Agnès, au volant cette fois, qui fait un geste de refus avec la main.
Le garde du parc. Lui aussi fait un geste de refus avec la main, mais contrairement à Agnès il rit en le faisant. Un gros plan sur ses mains, qui parcourent une carte géographique, montre un chemin qu'on ne peut pas identifier sur l'image. Le garde s'affale sur sa chaise, ouvre un tiroir, en sort quelques brochures. Il rit et tend l'une d'elles vers la caméra : How to survive Hoosier National Forest. L'image vacille, puis une main cherche à saisir la carte par le bas. Le garde n'arrête pas de parler, son visage devient sérieux. La caméra se détache de lui, m'effleure brièvement. Soudain la forêt, des arbres clairsemés. Je suis étendu par terre sur le sol, je semble dormir ou du moins j'ai les yeux fermés. La caméra s'approche de moi par le haut, vient de plus en plus près jusqu'à ce que l'image se brouille, recule. Elle se promène alors sur mon corps jusqu'aux pieds, puis de nouveau jusqu'à la tête. Longtemps elle reste en arrêt sur le visage, tente une fois encore de venir plus près, mais l'image se brouille de nouveau, et cette fois aussi elle recule.
« Pas de vidéos ? » a demandé le vendeur aux cheveux pommadés et coiffés en arrière quand, il y a quelques heures, je suis allé chercher de la bière à la boutique d'en bas. Il a demandé des nouvelles d'Agnès. « Elle est partie », j'ai dit, et il a souri de façon désobligeante. « Elles partent toutes un jour, a-t-il dit, ne t'en fais pas, le monde est plein de jolies femmes. »
Agnès n'aimait pas le vendeur, sans savoir pourquoi. Il lui faisait peur, disait-elle simplement en riant avec moi quand je me moquais d'elle. Il lui faisait peur comme les fenêtres qu'on ne peut pas ouvrir, comme le bourdonnement nocturne de l'air conditionné, comme ces laveurs de vitres qui se balançaient dans une nacelle devant la fenêtre de notre chambre un après-midi. Elle n'aimait pas l'appartement, ni l'immeuble, encore moins tout le centre-ville. Au début nous en avons ri, puis elle n'en a plus parlé. Mais je remarquai que la peur était toujours là, qu'elle s'était accrue jusqu'à en devenir si grande qu'Agnès n'arrivait plus à en parler. Au contraire, plus elle la redoutait, plus elle s'accrochait à moi. À moi... le comble !

 

2

 

J'étais assis dans la bibliothèque municipale et je consultais, comme depuis des jours déjà, de vieilles parutions du Chicago Tribune, lorsque je vis Agnès pour la première fois. C'était en avril de l'année dernière. Elle s'était assise en face de moi dans la grande salle de lecture pleine ce jour-là, la plupart des places étant occupées. Elle avait apporté un coussin pour s'asseoir dessus, un coussin ergonomique en mousse, relevé sur l'arrière. Devant elle, sur la table, elle avait posé un bloc, à côté quelques livres, deux ou trois crayons, une gomme, une calculette. Quand je levai les yeux de mon travail, je rencontrai son regard. Elle baissa les yeux, prit le livre du dessus de la pile et commença à lire. J'essayai de déchiffrer les titres des livres qu'elle avait apportés. Elle sembla le remarquer et fit légèrement pivoter la pile vers elle.
Je travaillais à un livre sur les voitures de chemin de fer de luxe américaines et j'étais juste sur le point de lire la prise de position d'un politique face à l'intervention de l'armée pendant la grève de Pullman. Je m'étais fourvoyé dans cette grève, elle ne jouait aucun rôle dans mon livre mais elle me fascinait. Je me suis toujours laissé porter dans mon travail par ma curiosité et, cette fois, elle m'avait entraîné loin de mon sujet.
Depuis qu'Agnès s'était assise en face de moi, j'étais dans l'impossibilité de me concentrer. Son aspect extérieur n'avait rien de spectaculaire, elle était mince et pas très grande, ses lourds cheveux bruns tombaient jusqu'aux épaules, son visage était pâle et sans maquillage. Seul son regard sortait de l'ordinaire, comme si elle pouvait parler avec les yeux.
Je ne peux pas affirmer que je m'étais alors déjà amouraché d'elle, mais elle m'intéressait, elle occupait mon esprit. Je la regardais sans arrêt, ça en devenait même pour moi embarrassant mais je ne pouvais pas m'en empêcher. Elle ne réagissait pas, ne levait jamais les yeux, néanmoins j'avais la certitude qu'elle remarquait mes regards. Finalement elle se leva et sortit. Elle avait laissé toutes ses affaires étalées sur la table, sauf la calculette qu'elle avait emportée. Je la suivis sans bien savoir pourquoi. Lorsque j'arrivai dans le hall d'entrée, elle avait disparu. Je sortis du bâtiment et m'assis dehors sur le vaste perron pour fumer une cigarette. Bien qu'il n'eût pas fait froid, je frissonnai à cause des longues heures que j'avais passées assis dans la bibliothèque surchauffée. Il était quatre heures de l'après-midi et, sur les trottoirs, se mêlant aux touristes et aux gens qui faisaient leurs courses, les premiers employés de bureau étaient en train de rentrer chez eux.
J'appréhendais déjà le vide de la soirée qui m'attendait. Je ne connaissais pratiquement personne dans cette ville. Personne pour être plus exact. À quelques reprises j'étais tombé amoureux d'un visage, mais j'avais appris à réfréner de tels sentiments avant qu'ils ne deviennent dangereux. J'avais quelques aventures malheureuses à mon actif et sans en avoir vraiment pris mon parti, je m'étais pour l'instant accommodé de ma solitude. Je savais néanmoins que je ne pourrais plus travailler en paix tant que l'inconnue se tiendrait assise en face de moi, et je décidai donc de rentrer chez moi.
J'écrasai ma cigarette et m'apprêtai justement à me lever lorsque la femme s'assit à un mètre de moi à peine sur le perron, un gobelet en carton rempli de café à la main. En se déplaçant, elle avait renversé un peu de café. Elle posa le gobelet près d'elle sur la marche et s'essuya minutieusement les doigts avec un mouchoir en papier tout chiffonné. Puis elle sortit un paquet de cigarettes du petit sac à dos à côté d'elle et se mit à chercher des allumettes ou un briquet. Je lui demandai si elle avait besoin de feu. Elle se tourna vers moi, comme si elle était surprise, mais je ne vis dans ses yeux aucune trace de surprise, je vis quelque chose que je ne compris pas.
« Oui, volontiers », dit-elle.
J'allumai sa cigarette et m'en allumai moi-même une deuxième, et nous fumâmes côte à côte, sans parler, mais tournés l'un vers l'autre. À un moment je posai une question anodine et nous commençâmes à parler, de la bibliothèque, de la ville, du temps qu'il faisait. Ce n'est que lorsque nous nous levâmes que je lui demandai comment elle s'appelait. Elle me dit qu'elle s'appelait Agnès.
« Agnès, dis-je, quel prénom étrange !
— Vous n'êtes pas le premier à dire cela. »
Nous retournâmes dans la salle de lecture. La courte conversation avait dénoué ma
tension et je pus de nouveau travailler sans constamment regarder ce qu'elle faisait. Même si cela m'arrivait, elle répondait amicalement à mon regard, mais sans sourire. Je restai plus longtemps que je ne l'avais prévu, et quand Agnès enfin rangea ses affaires, je lui demandai à voix basse si elle reviendrait le lendemain.
« Oui », dit-elle et pour la première fois elle sourit.