+ L'amour des Maytree - Annie Dillard
Actualités Presse Nouvelles

"L'amour des Maytree" de Annie Dillard
Traduit de l'anglais par Pierre-Yves Pétillon.

PROLOGUE
Un jour, il y a longtemps, les Maytree furent jeunes. Ils vivaient sur ce qui
semble, encore aujourd'hui, la surface même de l'Antiquité: tout au bout du cap Cod, le « cap aux morues », cette sablonnière minérale exposée aux intempéries. La péninsule à cet endroit était plus qu'étroite entre deux plans d'eau. Son altitude était en moyenne de quelques pieds au-dessus du zéro des cartes. Depuis les escarpements de Truro, elle s'enroulait en spirale, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, autour des dunes, pour venir retomber comme un chiffon dans le port, Provincetown, niché au creux de la spirale. Pendant un temps, la ville de Provincetown s'appela du reste Cap Cod. Des générations avant Jamestown, pour ne rien dire de Plymouth, les pêcheurs anglais y venaient remplir leur cale de morue.
Aucune tribu Wampanoag, pas même les Pamet, ne vint jamais s'installer dans
le maigre maquis de broussailles sur les sables de Provincetown : ces Indiens vivaient de l'agriculture. La tribu des Nauset, toutefois, remontant d'estuaire en estuaire, parvint aussi au nord que Truro : elle y demeura et y bâtit des villages permanents en plus grande densité que dans la plupart des autres endroits de Nouvelle-Angleterre, car l'endroit abondait en clams et en huîtres et, au sud de Namskaket, on trouvait un sol assez riche pour y faire pousser courges et maïs.
La vie des Maytree, tout comme celle des indiens Nauset d'antan, se déroulait
sur fond d'étoiles fixes. La manière dont tournait le monde pouvait faire mal, parfois— mais, sans jamais de perversité, du moins entre les gens. Les ciels, dans leur lenteur, marquaient les heures. Les Maytree vivaient souvent dehors. Chacune de leurs respirations venait d'une bouffée d'air marin en train de faire, à cet instant, la traversée d'un bras de mer à l'autre. Leur langue de sable n'était qu'une grève dénudée entre deux immensités, l'une comme l'autre adonnée aux effets spéciaux.
Toby Maytree avait grandi à Provincetown et y avait passé la majeure partie de
sa vie. Son père faisait partie des garde-côtes en poste sur l'arrière du Cap, en haut des falaises donnant sur l'Atlantique. Comme plusieurs autres garde-côtes, le père de Maytree avait construit pour sa famille une cabane rudimentaire sur les sables dénudés jouxtant la station de sauvetage. L'été, le jeune Maytree et sa mère venaient chaque année camper plusieurs semaines dans la pièce unique de cette cahute en bois surplombant la plage en bordure de l'océan. Ils échangeaient des visites avec les autres garde-côtes. Plus tard, après la guerre, Maytree devint un poète des années quarante, puis cinquante, puis soixante. Il écrivit quatre longs poèmes, d'un volume chacun, ainsi que trois recueils de poésie lyrique.
Sa femme, Lou Maytree, ne parlait que rarement. Elle peignait un peu— des
peintures sur toile et sur lin, aujourd'hui perdues. Ils ne jouèrent un rôle que dans deux petits événements— trois, si l'amour compte. Tomber amoureux, comme avoir un enfant, va contre le courant de nos vies: séparation, deuil et mort. À cela tient la joie que ça procure.
Deux fois par jour, derrière leur maison, la marée montait à l'abordage du sable.
Quatre fois par an, les saisons basculaient l'une dans l'autre. Les clams aussi vivaient ainsi — sauf qu'elles lisaient moins de livres que les Maytree.
Ils se souvenaient du temps de la poste centrale— la poste, où tout le monde se
rencontrait chaque matin et encourageait les autres pour la journée et la nuit à venir. Ils étaient jeunes à l'époque où les trains de marchandises avaient cessé de venir jusqu'à Provincetown— plus que des passagers. Il avait dix-huit ans lorsqu'il était allé prêter main-forte aux équipes un peu partout au Cap pour déblayer puis reconstruire au lendemain du grand ouragan.
Toby Maytree voulait affronter l'ennemi — sur l'un ou l'autre des deux théâtres
d'opérations. Au lieu de quoi, il passa la guerre au Service d'information des Armées, à San Francisco. Il rédigeait des communiqués pour les troupes du Pacifique. Pour alors, Lou était déjà à l'université. Plus tard, une fois mariés, Maytree et Lou songèrent à voir le vaste monde— l'idée les séduisait. Ni l'un ni l'autre, toutefois, n'était disposé à sacrifier ses loisirs pour un emploi à temps plein.
Maytree se faisait un peu d'argent en transportant des maisons pour des amis à
lui et en facturant ses services selon son humeur. Ils étaient inscrits sur la liste
électorale. Ils n'avaient pas vraiment portés sur la politique. Leurs amis, si. Les
estivants, en particulier, qui faisaient sans cesse récolte d'informations dans les
journaux— une rangée après l'autre, tels des souris grignotant un épi de maïs. Les Maytree n'étaient pas toujours au courant de la dernière actualité. Leurs amis venus de la grande ville leur enviaient leur tranquillité d'esprit.
La maison était sa propriété à elle. Sa mère l'avait achetée alors que Lou était
encore enfant. Lou et sa mère avaient quitté Marblehead pour Provincetown après que l'homme de la famille, avocat de son métier, était parti un matin pour le travail et
n'était jamais revenu. Personne ne savait que ce petit-déjeuner pareil à tous les autres allait être leur dernier. Pourquoi ne pas tout mémoriser —systématiquement, au cas o ?
Pendant longtemps, ils n'eurent ni voiture, ni— lorsque celle-ci fit son
apparition— la télévision, ni assurance, ni épargne. Une fois par semaine, ils
écoutaient les nouvelles du monde à la radio. Ils versaient leur obole pour aider les
familles des mineurs de charbon en grève. Ils adoraient leur fils Paulo, leur unique
enfant. À eux deux, ils lisaient dans les trois cents livres par an. Lui lisait pour
apprendre des choses ; elle, pour éprouver des émotions. Rien de riche, rien de
capiteux chez eux, à part leurs journées, gonflées, comme d'un suc, de temps.
La haute stature de Lou, le calme de son port, lui donnaient un air de statue. La
blondeur de ses cheveux et la pureté de sa blanche peau contrastaient avec la couleur rouge qu'elle portait d'un bout à l'autre de l'année, afin d'introduire une note de liesse.
Sa courtoisie, sa manière d'acquiescer et, surtout peut-être, son silence renvoyaient à une époque par ailleurs disparue. Sa taille, ses grands yeux, son front haut, la manière qu'elle avait de se tenir bien droite lui donnaient un air d'importance. Elle avait l'intimité facile, mais, si on ne la connaissait pas, on ne s'en apercevait pas.
Son vieil âge venu, elle vécut seule dans la pièce unique de la cabane des
Maytree, au milieu des dunes paraboliques. Le vendredi, elle traversait les dunes
jusqu'en ville, côté baie, et faisait des provisions pour la semaine. Un chapeau de paille conservait à son visage son teint clair. Au fil des ans, ses yeux s'enfoncèrent de plus en plus dans leurs orbites, cependant que s'amenuisaient ses paupières lavande. Les gens disaient que Maytree, ou alors le bonheur, ou la solitude, l'avaient rendue folle. Les gens disaient que, petite fille, elle avait été laide ; ou encore que, dans son enfance, elle avait été un star du cinéma ; qu'elle avait hérité de sommes fabuleuses et que, malgré cela, elle vivait dans une cabane sans plomberie ni électricité ; qu'elle lisait trop ; que c'était l'ambition qui lui avait fait défaut: elle aurait pu épouser qui il voulait ! Il lui manquait ce sens de la catastrophe propre aux femmes. Elle faisait ce qu'elle avait envie de faire: qui diantre pouvait en dire autan ? Toute sa vie, elle avait vu dans la dignité une forme d'arrogance. Elle dévalait les dunes en roulé-boulé.
La majeure partie de ce qu'accomplirent Lou et Toby — peu de choses, dont
aucune de remarquable— se passa dans leur vieille maison donnant sur la plage, dans la rue longeant le bord de mer, et même, en fait, dans le lit qui s'y trouvait.
Le châssis de leur lit était une structure tubulaire en métal ancien— de la fonte.
Lou en avait peint en blanc la tête, en forme d'arche, ainsi que le pied. Tous les deux
trois ans, elle passait au papier de verre les rosettes de rouille et repeignait le tout en
blanc. Là s'arrêtait tout ce qu'elle savait faire pour se rendre utile dans la maison — à
part veiller, lorsqu'elle faisait les courses, à faire aller chaque dollar le plus loin
possible. On pouvait diviser en deux leur lit double, son côté à lui et son côté à elle, en comptant quatre tubes pour chaque, mais eux deux ignoraient la parité. Il dormait, une de ses longues jambes passée sur son corps à elle, tel un chien signifiant son droit de propriété sur un bâton.
Une fois, alors qu'il était endormi de son côté à lui du lit, il se mit soudain à battre des jambes et à haleter. Elle lui posa une main sur l'épaule.
Tu chasses des lapin ?
Une expiration et— non, dit-il, je fais des claquettes.
Tout commença dès la première rencontre entre Lou Bigelow et Toby Maytree.
La guerre finie, Maytree était de retour dans ses foyers, à Provincetown. Elle, il l'avait
déjà aperçue une fois, alors qu'elle était à bicyclette. Écharpe rouge, chemisier blanc, la peau lisse comme une coquille d'oeuf, de grands yeux, une large bouche, en short. Elle était à l'arrêt et avait mis pied à terre pour parler à quelqu'un dans la rue. Elle riait : elle était si jolie qu'il en eut le souffle coupé. Il croyait avoir reconnu sa silhouette déliée.
Le monde entier un jour ou l'autre fait une apparition au cap Cod : il l'avait d'abord
prise pour Ingrid Bergman, avant que son ami Cornelius le détrompe.
Il se présenta. — Et vous, vous êtes Lou Bigelow, n'est-ce pas ? Elle acquiesça.
Ils se serrèrent la main : celle de Lou, sous le sable, était chaude au toucher, tel un
beignet au sucre. Par-dessous ses hauts sourcils, elle le dévisageait, d'un regard franc et direct. Elle était allée dans un pensionnat de jeunes filles, se souvint-il plus tard. Ces filles-là vous regardaient droit dans les yeux. Ses grands yeux, leur ouverture de diaphragme, semblaient (non, c'était absurde) lui dire, moi et ses bras que voici sont pour toi. Je sais, répondit-il dans son for intérieur à cette encore inconnue, cette fille, avec ses longs bras, ses longues jambes. Je sais, et je suis entièrement d'accord.
Il se sentait rougir : ses taches de rousseur devaient tourner au vert. Elle était
jeune et ample de bouche, d'yeux et de mâchoires, fraîche, compacte et éthérée, comme actionnée par des rayons lumineux et non des muscles. Ô, comme ça peut être idiot, un poète ; il le savait. Il parvint à tenir ses yeux fixés sur elle. Sa chevelure somptueuse avait une raie sur le côté. Elle n'était pas forcément belle, oh que si ! le velouté de sa peau. Ses pupilles étaient des meurtrières— pour faire feu sur quoi ? Une fois rentré chez lui, il fut incapable de retrouver l'endroit où il s'était arrêté dans son Helen Keller
Il fit à Lou une cour circonspecte, en ville uniquement, afin d'attendre, et avoir
la surprise, le moment où ses intentions, sérieuses depuis peu, où ses espoirs, se
confirmeraient, ou s'évanouiraient, sans rien brusquer jusqu'à ce moment-là, de peur de trahir la confiance qu'elle lui faisait. Pas de balades le long de la plage, ni de piquenique dans les dunes, ni d'aviron, ni de voile. Le silence qu'elle gardait la rendait complice, innocente comme le sont les bêtes, oraculaire. En proie à l'agitation, il n'en détectait aucune chez elle, n'en lisait aucune dans son regard toujours égal à lui-même.
Sa stature, et ce sourire qui lui envahissait le visage, le rendaient fou— et ses bras tout ronds, qu'elle gardait collés à son flanc, son chapeau de paille raide. De ses épaules nues émanait un senteur de peau chauffée par le soleil. Elle avait la démarche libre et légère. Au-dessus de ses yeux ouverts, deux largeurs de paupière bleue dont elle ne verrait jamais la taille ni la nuance. Elle avait la peau du visage transparente, lumineuse, claire comme le ciel. Elle ne disait quasiment pas un mot, et lui, face à elle, avait la langue comme nouée.
Elle connaissait déjà Cornelius Blue, son copain de la cabane dans les dunes ;
connaissait les professeurs Hiram et Elaine Cairo, de New York ; connaissait, bien sûr, la copine de tout le monde : Deary, le garçon manqué qui habitait sur le môle. Ainsi que la vieille Reevadare Weaver, qui donnait des réceptions. A un vernissage, ou alors à la quincaillerie, en train d'acheter de la peinture, ou en train de fouiller de fond en comble la bibliothèque municipale, elle lui jetait un coup d'oeil en passant, sa bouche s'incurvant largement dans un léger sourire de connivence. Ce regard-là, il en était familier de vieille date. C'était une convocation à laquelle, chaque fois, il obtempérait.
Le léger sourire, du moins espérait-il, signifiait que la femme avait d'ores et déjà cédé, mais l'astreindrait néanmoins à sauter à travers des cerceaux. Dans le regard candide de Lou Bigelow, cependant, on ne percevait ni réponse ni question— rien d'autre qu'un plaisir qui peu à peu gagnait, tel la joie enfantine dont parle William Blake, celle qui fait « résonner son gong ».