+ Cahiers d'enfance - Norah Lange
Actualités Presse Nouvelles
Norah Lange Cahiers d'enfance

"Cahiers d'enfance" de Norah Lange
Traduit de l'espagnol par Nelly Lhermillier.

Trois fenêtres donnent sur mon enfance. La
première correspond au bureau de mon père. Les
rares fois où nous sommes entrées dans cette pièce,
nous nous sommes senties un peu intimidées
devant les meubles sévères, en cuir froid et glissant,
les murs couverts de plans et de cartes de différents
pays. Nous pressentions qu'on ne venait ici
que pour s'entretenir de choses sérieuses ou quand
il fallait renvoyer un péon, un domestique. De sa
table de travail je me rappelle seulement l'énorme
globe terrestre que, parfois, mon père faisait tourner
devant nous afin que nous découvrions, sur-le-champ,
la Norvège et l'Irlande. Dans une armoire
s'entassaient des flèches, des arcs, des pipes et des
colliers que les Indiens lui avaient offerts lors de
ses diverses expéditions et dans laquelle il nous
permettait de fureter de temps en temps.
Lorsque nous allions dormir nous apercevions,
depuis nos portes, un rai de lumière discret, peu
réconfortant, sur le seuil de la sienne. C'était
l'heure où mon père écrivait, et seule mère, accompagnée de son immuable douceur, y entrait pour bavarder avec lui.
Lorsque, brusquement, sa fenêtre s'allume et
reste immobile dans quelque souvenir, il me
semble qu'elle a la tristesse de ces lettres commencées,
interrompues pour on ne sait quel motif, et
que l'on retrouve, bien longtemps après, au fond
d'un tiroir.
La fenêtre de mère était plus accueillante. Elle
appartenait à une pièce à couture. Dans les maisons
où habitent beaucoup d'enfants, les pièces à couture
sont toujours les plus douces, les plus recherchées.
Devant les tables à ouvrage débordantes de
rubans et de fines dentelles nous contemplions, fréquemment,
des petits vêtements qui n'étaient pas à
notre taille. Jamais nous n'avons pensé que
quelqu'un pourrait arriver, tout à coup, après nous.
Mère passait de longues heures dans la pièce à couture,
tricotant ou brodant des habits minuscules.
Dans cette pièce, elle paraissait plus accessible, plus
disposée à ce qu'on lui raconte tout, si bien que
lorsque nous, les plus jeunes, sommes arrivées à
treize ou quatorze ans, nous avons compris qu'il
aurait été plus facile de lui dire là, dans cette pièce,
la peur, la honte, la laideur, la tristesse de cet âge
inconfortable. Les trois aînées ont pu le faire.
Susana et moi n'avons pas eu cette tendresse : une
fenêtre si cachée, une lumière si propice pour dissimuler
la rougeur, l'envie de pleurer et l'hostilité,
l'impression de se sentir séparé des autres par une
maladie contagieuse. Sa fenêtre a toujours répandu
la lumière qui convient aux enfants. Je n'en ai pasvu d'autre, après. Les enfants arrivent dans des pièces où on ne les attend pas, des pièces qui n'ont
pas été conçues pour eux ; on leur confectionne des
petits vêtements dans des cours nues, dans des
chambres habituées à d'autres présences, à d'autres
tendresses, à d'autres souvenirs, ou encore à l'heure
du thé, tout en conversant avec les visiteurs, dans
des moments de loisir qui distraient toute ferveur.
J'ai vu tant de femmes qui ne changent pas le ton
de leur voix, qui continuent à exécuter les mêmes
gestes, permettant des plaisanteries sur leur aspect
ou essayant de le dissimuler, regardant la vie sans
plus ni moins d'ennui, comme si ce qu'elles portent
en elles ne suffisait pas à leur faire comprendre
qu'elles vivent l'immense joie d'avoir un enfant ;
comme si un enfant qui va naître entrait dans le
propos de chaque jour et qu'il ne fallait pas mettre à
part tous les jours et toutes les nuits que dure cette
attente, pour pouvoir en parler, plus tard, sur un
ton distinct de celui qu'on emploie lorsqu'on commente
les autres événements.
Ma mère était différente. Ma mère ne tricotait
pas les chaussons et les langes dans ses moments
de loisir. Le loisir, c'étaient les autres choses. Elle
vivait la responsabilité de ce qu'elle attendait et
elle l'attendait toute la journée, toute la nuit.
Lorsqu'on entrait dans cette pièce imprégnée de
tendresse, c'était comme si l'on changeait d'air, de
gestes. Toutes les fois que je l'ai vue s'isoler dans
cette pièce pour coudre de tout petits habits, elle
avait ce regard un peu agrandi et triste, à force de
regarder vers l'intérieur, comme celui que j'ai vu, plus tard, chez ceux qui sont restés à regarder la mer. Quand nous jouions dans le jardin, sa lampe,
un peu somnolente en hiver, nous assurait de sa
présence. Nous ignorions que d'un jour à l'autre il
y aurait un autre nom dans la maison, une autre
bouche à embrasser avant de se coucher.
La troisième fenêtre était celle d'Irene. J'ai toujours
éprouvé à son égard un peu d'admiration,
mais aussi un peu de crainte. Elle avait six ans de
plus que moi. Parfois, on lui permettait de
s'asseoir à table, dans la grande salle à manger,
quand les visiteurs étaient des personnes de
confiance. Mes soeurs aînées parlaient d'elle à voix
basse. Elles avaient surpris ses secrets, et lorsqu'elles
les commentaient sur un ton joyeux et
mystérieux, elles étaient bien loin de se douter que
bientôt viendrait leur tour à elles aussi. Susana et
moi, les plus jeunes, nous n'étions pas suffisamment
perspicaces pour deviner le motif de ces
longs chuchotements. Un après-midi, je les ai
entendues parler de seins. Quand j'y pense, je
comprends la peur qu'a dû ressentir, toute seule, la
première, lorsqu'elle a vu son corps prendre des
courbes, la cage thoracique perdre sa rigidité, les
seins commencer à lui faire mal et à bouger
imperceptiblement.
De sa fenêtre, nous attendions toujours les plus
grandes surprises. Irene nous parlait d'enlèvements,
de fugues, elle nous disait qu'elle s'en irait
un matin avec son petit balluchon de vêtements,
comme Oliver Twist, parce qu'à la maison on ne
l'aimait pas, ou parce que quelqu'un l'attendaitdehors. C'est peut-être pour cela que sa fenêtre m'a toujours paru mystérieuse.
Une nuit, alors que nous étions toutes couchées,
Irene est venue jusqu'à mon lit, me faire ses
adieux. Enveloppée dans une couverture, elle portait
au bras un petit paquet de linge. Elle m'a parlé
d'une voix contrite et m'a annoncé qu'elle partait
parce que nous la traitions mal et qu'elle était trop
malheureuse.
J'ai aussitôt pensé à la fenêtre. J'ai pensé que le
moment était venu. Je me suis levée et, en pleurant,
je l'ai suivie. Un long moment après, les
lèvres de Marta, repenties, m'ont laissé entrevoir
que c'était une farce.
Alors sa fenêtre a disparu, tout doucement,
jusqu'à ressembler aux autres.

 

Elle avait quatre ans de plus que moi. Il semblait
que nous la trouvions toujours bien avant les
autres et qu'elle était toujours comme en attente.
Elle se mordait les lèvres jusqu'à les faire saigner
et, doucement, arrachait avec ses ongles toute la
peau de ses mains. Je la revois encore dans cette
attitude qui produisait en nous un frémissement :
une main ouverte, l'autre par-dessus à toute heure,
bougeant si discrètement que personne n'aurait
remarqué la fine usure des doigts sur la peau déjà
effilochée, jusqu'à ce que, enfin, un petit sillon de
sang – dû à un geste trop nerveux – lui fasse froncer
les sourcils, pour recommencer, sans dire un
mot, à gratter une peau moins sensible d'une main
prudente et comme nonchalante.
Je n'oublierai jamais ses mains. Avec toute la
peau soulevée, elles ressemblaient aux feuilles d'un
livre qu'on a lu bien des fois et dont les bords sont
cornés vers l'arrière. J'ignore comment elle supportait
le contact des choses, le frôlement des vêtements,
de sa propre chair. Insouciante, apathique, sérieuse, son enfance était le monde concentré de quelqu'un qui attend, sans aider ce qui doit venir.
Mon père, sachant qu'elle ne savait pas lire
l'heure, l'obligeait à l'étudier tous les jours. Sans
sanglots, presque sans larmes, immobile, Marta
pleurait en couvrant son visage d'une main
ouverte. Entre les doigts tendus, séparés, nous parvenions
à apercevoir un oeil mouillé, un bout de
nez, un angle de la bouche.
Certaines fois, elle se débarrassait de son apathie
et s'amusait toute seule. Une nuit, elle s'est mise à
enfiler tous les jupons amidonnés, pleins de plis et
de volants, qu'on utilisait en ce temps-là. Sa silhouette
a gonflé peu à peu, et sa petite tête a fini
par être un point blond au-dessus d'une énorme
crinoline. Quand mère est venue dans la chambre,
comme elle le faisait tous les soirs, pour bien la
couvrir, elle l'a trouvée épuisée, endormie sur son
lit, égarée dans un labyrinthe de rubans et de
dentelles.
Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, elle
n'a entendu aucune plaisanterie. Elle avait retrouvé
son aspect sérieux et lointain. Une main tendue
sous la table ; l'autre, doucement, gratouillant entre
les doigts.

 

 

Depuis que je suis toute petite, j'aime regarder
les gens avec attention. À six ans, c'était déjà une
habitude bien ancrée en moi. Ensuite je riais ; je
riais tellement que mère a dû parfois prévenir ceux
qui venaient en visite chez nous que j'étais très
cheeky. En anglais, cela veut dire insolente, mais je
sais que ce n'était ni de l'insolence ni de l'agressivité,
car cette habitude m'a suivie jusqu'à ce que,
plus âgée, je puisse l'analyser.
Lorsque je fixais les yeux sur les personnes qui
venaient nous voir – le curé, le médecin du village,
l'évêque de X, tous les visiteurs qui devaient être
des hôtes de notre maison –, je m'imaginais leur
profil de l'intérieur. C'était comme si je m'introduisais
dans la personne, physiquement, mais seulement
dans le visage. Devant un bossu ou un
manchot, je n'ai jamais ressenti ce désir de
reconstruire leur silhouette avec mon propre
corps. Mais le profil... ! Ces profils calmes qui,
brusquement, ont une courbe pour toutes les
larmes ; ces profils qu'on guette toujours derrière une vitre embuée, ou ces visages qui paraissent
spécialement faits pour attirer les mouches. Pourquoi
donc les mouches se posent-elles toujours sur
la figure de quelqu'un qu'on n'aime pas tellement...
? Ou est-ce parce qu'on ne les remarque
pas sur celles qui nous sont plus proches ?
À six ans, je me mettais à rire si j'observais une
courbe prononcée sur le nez de l'un des hommes
importants qui passaient par chez nous, et je me
glissais à l'intérieur de sa tête, mettant mon corps
à l'intérieur de son visage pour l'adapter à ses
contours.
Parfois je me retrouvais à genoux, les bras écartés
: c'était la figure du curé, le nez prétentieux,
droit, les sourcils à peine prononcés. D'autres fois,
je m'introduisais dans le visage du médecin principal.
Il fallait alors que je m'asseye à la turque, pour
représenter son nez ouvert ; les pointes de mes
pieds suffisaient pour dessiner sa bouche quasi
inexistante ; les bras croisés équivalaient à ses petits
yeux.
L'ingénieur Bok, qui avait une barbe rousse,
carrée, exigeait un plus grand sacrifice. Je devais
m'installer la tête en bas, pour que mes cheveux
figurent sa barbe ; les mains à peine jointes dans le
dos, les jambes pliées, formant un angle obtus avec
le corps, pour imprimer à ses yeux cette petite raideur
qui lui haussait les sourcils plus haut que la
normale.
Ce passe-temps a duré plusieurs années.
Ensuite, quelqu'un m'a dit qu'on connaissait les
personnes grâce à leur profil, et lorsque j'ai avoué que j'essayais toujours de me glisser dans le profil
des autres, il m'a été répondu, avec le plus grand
sérieux, que le profil doit tout dire de l'extérieur.
Mais je n'y ai pas prêté attention, parce que cela
m'a paru fort peu amusant.
Un après-midi – j'avais déjà onze ans – j'ai
voulu m'introduire dans le visage d'une certaine
personne pour représenter ses traits avec mon
corps. J'ai dû composer plusieurs figures imaginaires,
de nombreux bras tombants, de nombreuses
jambes emmêlées. Lorsque j'y suis arrivée,
le résultat était si affreux que j'ai eu peur.
Deux mois plus tard, cette personne est morte.
Je l'ai imaginée dans son cercueil, dans la posture
que je lui avais construite et qui avait été comme
un présage.
Dès lors, lorsque je regardais un inconnu,
l'habitude pliait mon corps, lentement, pour me
glisser dans son visage ; mais le jeu ne m'apportait
plus aucune satisfaction, aucune joie, et j'ai fini
par l'abandonner.