+ La loi des rêves - Peter Behrens
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Peter Behrens La loi des rÍves

"La loi des rÍves" de Peter Behrens
Traduit de l'anglais par Isabelle Chapman.

Manger sa douleur
Il se glissait hors de la cabane à l’heure où les autres
dormaient encore et descendait de la montagne, dans
l’espoir de l’apercevoir. Avec sa chienne, il dévalait la
pente glissante, noyée de brume, puis longeait la
rivière jusqu’aux prairies de Carmichael. Ses pieds
frôlaient une herbe argent trempée d’eau froide. Il
libérait la chienne endiablée de sa laisse en paille afin
de la laisser fouiner en liberté sous les haies, la truffe
sur la terre sèche des terriers, la queue battante.
À l’approche de la ferme, ils dépassaient le gros tas
de fumier noir de Carmichael et l’enclos de pierres
sèches avec sa meule de foin.
La cour de la ferme Carmichael était cernée de
murs de deux mètres de haut, construits pour tenir
un siège. Un portail en fer gardait l’entrée de la forteresse.
Les pavés de la cour étaient en granit bleu. Il se
méfiait de la dureté étrange de cette pierre sous ses
talons, comme d’ailleurs de la façade blanchie à la
chaux de la maison à l’intérieur, de ce masque sévère
qui le regardait avec un mépris amer.
Il ne s’était jamais senti à sa place à la ferme. Il avait
essayé de se convaincre du contraire, en vain. Quand il était là, au pied de ces murs, ses pensées se bousculaient
sous son crâne comme des colombes sur le
point de décoller de leur perchoir, battant des ailes et
piquant du bec, dans la plus complète confusion.
S’il restait dans la cour, c’était seulement parce
qu’il espérait apercevoir la silhouette de Phoebe Carmichael
se découper dans la lumière limpide du petit
matin, son seau à lait en main.
Phoebe, sa camarade de jeu. Il la connaissait depuis
toujours, de même qu’il connaissait tout le monde
ici.
Quand elle le voyait au portail, elle s’approchait
pour lui proposer à boire.
« On n’en trouve pas de plus frais.
— Non, mademoiselle. »
Il aimait les minces pieds roses de Phoebe sur les
pavés bleus. Ses avant-bras nus et l’étoffe bien propre
de sa robe et de son tablier.
Elle était la seule fille Carmichael. Sa mère, poitrinaire,
était morte à vingt-neuf ans. Elle était enterrée
dans le cimetière de l’église presbytérienne de Mountshannon.
Posant son seau sur les pavés, Phoebe tirait de la
poche de son tablier une petite tasse de porcelaine
bleue, qu’elle lui tendait.
Il plongeait la tasse dans le lait, la portait à sa
bouche et marquait un temps avant d’y tremper les
lèvres.
« Vous voulez pas goûter, mademoiselle ?
— Non, merci, Fergus. Mais toi, vas-y. »
Le lait, opaque, sentait bon. Deux lampées chaudes
et grasses s’étalaient sur ses dents.
« Merci, mademoiselle.
— De rien. » Et chaque nuit, il restait éveillé, dans la cabane sur
la montagne, à écouter ses parents respirer. Phoebe,
telle une braise au fond de sa tête, perçait à travers ses
pensées, flamboyante. Se pouvait-il qu’elle ressente la
même chose que lui ? Restait-elle allongée sans dormir
dans la maison de son père, à tressaillir pour rien,
à souhaiter que s’anime entre eux une incandescente
ligne rouge ?
Il avait toujours vécu sur la montagne, avec les
siens, tenanciers des Carmichael.
Le fermier possédait une jument baie, du nom de
Sally. Il l’avait achetée pour la chasse à une époque où
les gros fermiers du district se piquaient de vénerie et
se partageaient les frais d’une meute de chiens.
Une robe baie, avec une crinière noire. De petite
taille, mais au poitrail profond, puissant. Un cheval
au coeur vaillant.
Le premier Carmichael du pays avait été un soldat.
Protestants, de langue anglaise, les Carmichael
louaient les terres du comte de Liskerry, le landlord,
tiarna mór. Personne n’avait jamais vu en chair et en
os cet homme qu’on disait propriétaire de terres aux
quatre coins du pays. Il habitait Rome. Les tenanciers
de Carmichael logeaient dans des cabanes sur la montagne.
Une cabane, un cochon, une parcelle plantée
de pommes de terre. En échange de quoi, à certaines
périodes, ils mettaient leurs bras à la disposition du
fermier. Moissonnant dans les champs de Carmichael,
ils se prenaient souvent à contempler la rousse
Sally dans le petit pré où elle paissait. Certains haïssaient
la belle jument, d’autres étaient fiers de se sentir
associés à elle. Pour eux, la Sally de Carmichael
était la meilleure garante de leur tranquillité. Elle déambulait dans son petit pré d’un pas languide,
insouciante.
Fergus adorait la jument baie. Il entrait furtivement
dans l’écurie de Carmichael, escaladait la stalle
de Sally et se laissait glisser sur son dos. Il ne s’était
jamais fait prendre. L’écurie – imprégnée d’odeurs de
vieux foin, d’huile pour sabots, de maïs – était pour
lui un havre de paix. Plus chaude, plus sèche que
n’importe quelle cabane sur la montagne. Il restait
ainsi une heure ou deux, à califourchon, les doigts
enfouis dans les crins durs de la crinière qu’il s’amusait
à peigner.
Il avait quinze ans quand il tenta de la monter.
Jusque-là, il n’avait pas éprouvé la nécessité de se
rendre maître de quoi que ce soit. Le simple fait de
s’installer sur son dos en secret, – ce seul exploit lui
avait suffi. Puis un après-midi, étendu dans l’herbe, la
tête sur un coude replié, les yeux rivés sur la merveilleuse
jument qui broutait – lèvres retroussées, gencives
bleues et dents jaunes au ras des brins d’herbe –,
il eut subitement la sensation qu’il lui fallait la chevaucher.
L’envie lui en vint brusquement, comme quand il
avait faim.
Il se redressa et regarda autour de lui, sur le qui vive.
Personne en vue. C’était la mi-été. Une trêve entre
les moissons. Les prairies désertes ondulaient sous un
soleil d’argent.
Il se leva et s’approcha tout doucement de la
jument. Au début, elle se rebiffa, mais il lui parlait
fermement en gaélique, d’une voix calme, et au bout
de la cinquième tentative elle se laissa attraper ; il
noua ses doigts dans sa crinière, appuya sa joue contre
son encolure, y respira la chaleur du soleil. Il la mena jusqu’au mur de pierre, qu’il escalada, et
enfourcha la jument. À son léger coup de talons, elle
avança d’un pas tranquille, s’arrêtant de temps à autre
pour renifler un papillon qui voletait parmi les coquelicots.
Ils tournèrent lentement autour du petit pré.
Quand Fergus resserra l’étreinte de ses doigts sur sa
crinière et la taquina des genoux, Sally prit le galop,
un magnifique petit galop.
Il avait du mal à garder son équilibre et sautait de
plus en plus haut à chaque poser. Apercevant du coin
de l’œil le fermier Carmichael debout à la barrière,
Fergus perdit toute concentration. Il relâcha sa prise
et chuta, atterrissant à quatre pattes sur l’herbe, abasourdi.
La jument s’ébroua, s’arrêta et baissa la tête pour
brouter. Fergus vit Carmichael qui traversait le pré à
grandes enjambées. Le fermier portait un vieil habit
noir à queue, des bottes crottées et un chapeau de
paille noué sous le menton par un ruban violet. Il
tenait à la main une badine de prunellier.
Craignant les coups, Fergus se dépêcha de se relever
en cherchant autour de lui un caillou pour se
défendre.
La jument caressa l’herbe de ses sabots.
— Les genoux ! s’écria le fermier. Ce qu’il faut,
c’est bien la tenir ! Tout est dans les jambes !
Il avait un visage brun, ciselé. Les lèvres inflexibles
des Anglais. Phoebe, sa fille, avait les mêmes. Elle
aimait jouer à mordre.
— Les mains doivent être douces, mais les genoux
fermes. Elle te portera comme sur un nuage si tu as les
mains douces et de la force dans les jambes.
Il dévisagea un instant Fergus par en dessous avant
de demander : — Tu es bien le fils de Mike O’Brien ? Le petit-fils
du vieux Feeny ?
Fergus fit signe que oui.
S’ensuivit un silence que troublaient seulement au-dessus
de leurs têtes les cris des courlis qui volaient en
direction de la bouverie. Carmichael attrapa sa
jument par la crinière, une pleine poignée de crins.
Sally renifla ses poches. Il laissa glisser sa badine dans
l’herbe.
— On va voir comment tu montes.
Fergus hésita, incertain. Il était en colère aussi. En
présence du fermier, il se sentait toujours pris d’une
rage instinctive, sans doute atavique.
— Allez, mon garçon ! (Le fermier croisa les
doigts, lui faisant la courte échelle, insistant.)
Dépêche-toi, enfin !
Fergus jugea qu’il ne serait pas si mal, perché là haut,
hors de portée du fermier. Il posa son pied dans
les paumes de Carmichael et fut propulsé à califourchon
sur le dos tiède de la jument.
— Tiens-la bien, mon garçon, montre-lui qui est
le maître. (Carmichael tourna autour d’eux.) Ne te
penche pas en avant comme ça, on dirait un petit
laboureur. Tiens-toi droit ! Fais pas ton sac à patates.
Fergus lâcha l’encolure et rejeta les épaules en
arrière.
— Ne te sers pas du tout de tes mains, lui indiqua
le fermier. Les jambes seulement. Allez, vas-y maintenant.
Au pas. Pousse-la. Voilà. Voilà.
Pendant une demi-heure Fergus tourna autour du
petit pré d’abord au pas puis au petit galop sous l’oeil
du fermier Carmichael qui critiquait son assiette et
lui criait ses instructions :
— Sens le mouvement de ses muscles. Sens-les se
tendre. Tu ne monteras jamais convenablement tantque tu ne connaîtras pas ton cheval. Reste bien
décontracté. Fie-toi à tes genoux, c’est le langage que
les chevaux comprennent. Tes mains viennent après.
Tandis qu’il rentrait chez lui à pied dans l’aprèsmidi,
quatre garçons – dont un de ses cousins –
l’alpaguèrent sur le chemin escarpé. Avant que ne
parte le premier coup de poing, alors que son cousin
le couvrait d’insultes, traitant la jument de Carmichael
de « baudruche de cuir », « sac d’os de chèvre »,
« merde à la moutarde », Fergus baissa la tête et lui
fonça dessus, l’atteignant en plein dans la poitrine, ce
qui fit tomber l’autre en arrière. S’emparant d’un
bâton, il tint les autres à distance pendant que son
cousin se relevait avec un grondement de taureau
furieux. Fergus lança alors le bâton au loin et courut.
Ils le prirent en chasse, hurlant comme une meute de
chiens, et l’un d’eux finit par le jeter brutalement à
terre.
Il resta étalé le nez dans les feuilles pourrissantes, le
genou de son cousin lui bloquant le bas du dos.
— Cette fille c’est une bique en chaleur, murmura
le cousin à son oreille en lui tordant le bras. Dis-le,
Fergus. Cette petite conne de Phoebe, ta bien-aimée,
c’est rien qu’une bique en chaleur.
Mais il n’en était pas question. Il ne se résoudrait
jamais à céder. Plutôt manger sa douleur.
Son cousin lui tordit un peu plus le bras, jusqu’à ce
que le cubitus grince sur la butée de l’articulation.
Manger sa douleur. C’est une forme de nourriture.
À te donner le vertige.
Il avait conscience des rires rauques des autres, du
soleil qui étincelait à travers les chênes, des feuilles
moisies lui raclant les sourcils, des effluves de tourbe. Phoebe sentait bon l’eau froide ou le miel, ou la
tourbe noire. Lorsque l’on ouvrait un banc de tourbe,
la fragrance la plus puissante, la plus pure, se respirait
seulement si on se mettait à genoux, le nez collé au
sol, et que l’on prenait une longue inspiration. C’était
pour lui irrésistible, ce parfum qui lui tournait la tête,
lui martelait la poitrine, sollicitait si bien son cœur
qu’il le percevait comme un simple muscle au travail.
Les autres coupeurs de tourbe continuaient à bêcher,
rallumaient leurs pipe, et se moquaient de lui qui,
agenouillé par terre, respirait fort, perdu au monde.
Personne d’autre que lui n’éprouvait ce besoin – ou si
certains l’éprouvaient, ils le réprimaient.
Les quolibets des garçons lui semblaient aussi lointains
que les appels des faucons quand il s’allongeait
l’après-midi à plat dos sur le sol rugueux de quelque
prairie montagneuse et écoutait leurs cris de rapaces,
en les regardant flotter sur des coussins de pure chaleur.
Phoebe Carmichael, nette et propre.
Comme il laissait échapper un soupir, son cousin
dut s’apercevoir que cela ne les menait à rien, car il
lâcha le bras de sa victime, se releva d’un bond et
frappa d’un violent coup de pied Fergus à la hanche
avant de gravir en trébuchant l’escarpement rocheux,
flanqué de ses auxiliaires – trois garçons pieds nus
vociférant un chant de rebelles.
Tu peux manger ta douleur et t’en sortir vivant.
C’est un repas silencieux. Tu manges ta douleur, tu
t’en régales. Tu manges sans te presser. Savoure
chaque bouchée. Tu peux manger ta douleur ; ça ne
te tuera pas.