+ Rage - Sergio Bizzio
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Sergio Bizzio Rage

"Rage" de Sergio Bizzio
Traduit de l'espagnol (Argentine) par André Gabastou.

L'une des premières choses qui retint son attention fut la netteté avec laquelle les bruits de la rue entraient dans la maison; à certaines heures de la nuit, il pouvait même entendre les griffes d'un chien gratter le trottoir. Au fur et à mesure qu'il découvrait l'intérieur de la maison, il fut surpris parce qu'elle était plus petite qu'il ne l'avait cru en la voyant de l'extérieur. Et non pas parce qu'elle était surchargée de meubles, mais tout simplement parce que, vue de dehors, il pouvait l'embrasser d'un seul regard, chose impossible de l'intérieur.
Il s'était installé tout en haut, dans les combles, où il se sentait mieux caché. La première nuit, il ne dormit pas. La deuxième, craignant que quelqu'un entre, il dormit sous le lit. La clé était dans la serrure, mais il lui fallut plus d'un jour pour décider qu'il pouvait fermer la porte et l'ôter : si quelqu'un, pour telle ou telle raison, montait dans la pièce et découvrait que la porte était fermée, il penserait à coup sûr qu'une personne de la maison l'avait fermée; on chercherait la clé, ne la trouverait pas, ferait appel à un serrurier et peut-être même renoncerait à entrer. Que pouvait-on aller chercher dans cette pièce? Il n'y avait rien à part un lit avec un matelas et une armoire vide.
Pendant ses premières nuits dans la maison, il eut, toutefois, moins de préventions que Rosa quand elle avait commencé à y travailler. Rosa, bien qu'elle eût été reçue avec un décalogue d'obligations et d'interdictions qui, d'une certaine manière, facilitèrent son service et l'utilisation de son temps libre, s'était sentie perdue, toute petite et effrayée. Mais après avoir appris où étaient la cire ou la jeannette et dans quel tiroir de l'armoire se trouvaient les slips de monsieur et les blouses de madame, elle se sentit plus à l'aise, familiarisée avec le fonctionnement général de la maison.
Il y avait déjà deux ans qu'elle y était. Et, pendant tout ce temps, elle n'avait jamais rien fait de répréhensible. Quelques jours après le retour imprévu
des Blinder, son caractère commença toutefois à changer : elle devint taciturne, distraite, ses yeux brillaient toujours, au bord des larmes, elle se tordait les mains. Elle n'avait plus eu de nouvelles de María.
Depuis le mardi, il y avait trois jours qu'elle ne savait plus rien de lui. Le mercredi, elle l'attendit avec un sandwich garni d'une escalope pannée et enveloppé dans du papier kraft : elle pensait le
lui donner sur le trottoir pour qu'il le mange dans l'autobus; maintenant que les Blinder étaient de retour, elle ne le reverrait qu'à la porte de la rue. Mais María ne se montra pas. Rosa se dit qu'il devait avoir encore les nerfs un peu à fleur de peau à cause du retour des Blinder qui avaient failli le surprendre dans la maison, aussi avait-il préféré laisser pas-
ser quelques jours avant de la revoir. Il ne se montra pas non plus le jeudi. Rosa commença à s'inquiéter. L'argument qui consistait à se dire que María avait préféré laisser passer quelques jours avant de le revoir ne valait que pour ce jour-là.
Le vendredi, à son retour du Disco, elle passa par le chantier. Quelqu'un lui dit qu'il n'était pas là, qu'il n'était pas venu depuis plusieurs jours. Elle remarqua que l'atmosphère était lourde, mais sans savoir à quoi l'attribuer.
Elle repartait quand un manœuvre qui arrivait avec un seau de sable à la main s'approcha d'elle et lui dit que María avait été viré.
– Quand? Comment?
– Mardi.
– Je ne savais pas!... Comment ça viré?
– Eh oui, il a été viré.
– Il ne me l'a pas dit...
– Excusez-moi, murmura le manœuvre en s'éloignant avec son seau. Le nouveau contremaître était sorti d'une cabane de planches pour fumer une cigarette et il le regardait fixement à travers la fumée comme une bête féroce.
La police vint la voir dans l'après-midi. Ils étaient deux, un grand à moustache noire et dure comme un minuscule écouvillon et un jeune homme aux cheveux longs. Ils étaient tous les deux habillés en civil. Elle les reçut à la porte principale. Les policiers lui posèrent un million de questions sur María. Ils voulaient savoir où il habitait, quel était son numéro de téléphone, s'il était venu la voir le mardi, etc. Rosa ignorait son adresse. Elle leur dit qu'il habitait à Capilla del Señor et qu'il n'avait pas le téléphone. Oui, elle l'avait vu le mardi. Il lui était arrivé quelque chose?
– La terre l'a apparemment avalé, lui dit ironiquement le moustachu.
Rosa était désolée. Elle était contente que les patrons ne soient pas à la maison, car s'ils disaient toujours du bien de la police, ils détestaient l'avoir dans les parages. Quelques années auparavant, la police avait tué un voleur devant la maison, puis avait bouclé le trottoir et y était resté une heure
ou plus, jusqu'à ce qu'elle se décide à retirer le corps; entre-temps, l'un des policiers avait sonné pour demander un verre d'eau... Mme Blinder avait trouvé cette demande scandaleuse parce qu'il y avait dans le pâté de maisons une dizaine de lieux plus appropriés, plus accessibles pour satisfaire une chose aussi élémentaire que la soif. Plusieurs années après, Mme Blinder faisait encore de temps à autre allusion à cette histoire de verre d'eau. Elle ne lui aurait pas pardonné d'avoir fait venir la police à la maison pour parler avec elle de son petit ami.
Mais pourquoi le recherchaient-ils? Qu'était-il arrivé à María? Où était-il?
Le pire était qu'elle n'avait personne à qui par-
ler, personne à qui confier son désarroi. D'accord, il avait été viré de son travail et il n'avait apparemment pas eu le courage de le lui dire, mais ce n'était pas une raison pour disparaître ainsi. Était-il malade? Peut-être, aussi bien il était malade. S'il n'était pas malade, pourquoi aurait-il disparu? N'allait-il pas presque forcément penser, s'il avait disparu parce qu'il avait honte d'avoir été viré de son travail, qu'elle irait à un moment ou à un autre faire un tour au chantier pour voir ce qui lui était arrivé et qu'elle y apprendrait tout? Il était malade.
Et elle ne se trompait pas : María avait de la fièvre. Couché sur le matelas de la chambre qu'il s'était appropriée, il grelottait de froid. Il y avait des heures qu'il ne bougeait plus. L'index et le médium de sa main gauche étaient enveloppés dans une toile d'araignée sur laquelle il s'était involontairement appuyé dans la matinée en se levant pour aller aux toilettes. Il était faible. Il devait faire un gros effort pour se mettre sur le côté dans son lit; de plus, même si le matelas était de bonne qualité, un vieux matelas à ressorts, le bois du lit grinçait et il
craignait que quelqu'un l'entende, aussi resta-t-il pendant des heures complètement immobile. Par ailleurs, il y avait plus de deux jours qu'il n'avait rien mangé. Les persiennes de la chambre étaient fermées et, en l'absence de bruit, il ne pouvait savoir si c'était le jour ou la nuit.
Dès qu'il se sentit un peu mieux, il retourna aux toilettes. Il les avait découvertes la veille au cours d'une promenade téméraire et très audacieuse, une sortie de reconnaissance du terrain qui lui avait fait parcourir une bonne partie des combles; les toilettes aussi semblaient abandonnées comme la chambre dans laquelle il s'était installé. Elles étaient propres (Rosa devait les nettoyer de temps en temps), mais de toute évidence hors d'usage. Pendant cette promenade, il tenta d'ouvrir plusieurs portes rencontrées en chemin : la plupart étaient fermées à clé, d'autres donnaient sur des chambres vides et une sur une sorte de grenier ou de débarras dans lequel s'empilaient toutes sortes de choses, aussi bien des vieux vêtements rangés dans des housses de plastique que des jouets.
Aller à la selle et uriner constituaient une véritable aventure. Il laissait la porte ouverte, comme il l'avait trouvée, ainsi, si quelqu'un faisait tout à coup irruption, il ne remarquerait aucun changement, à supposer que ce soit possible, mais aussi pour entendre et avoir le temps de sortir et de se cacher. Le problème se posait au moment de tirer la chasse, une opération qui lui prenait beaucoup de temps; les w.-c. étaient anciens, le réservoir d'eau séparé de la cuvette (à l'angle fait par le mur et le plafond), avec une chaîne se terminant par une poignée de bois qu'il tirait millimètre par millimètre jusqu'à ce que commencent à couler les premiers filets d'eau dont le débit équivalait à une fuite et avec lesquels María lavait toute trace, si patiemment que lui-même n'entendait rien.
Parfois, et c'était à ne pas y croire, une goutte d'eau se détachait du jet si maigrelet et éclaboussait le bord de la cuvette, ou lui-même, quand il urinait, mouillait l'abattant, aussi devait-il tout nettoyer minutieusement (avec du papier, avec le poignet de sa chemise) avant de quitter les toilettes.
Avant la nuit du jeudi, où il décida de faire une incursion à la cuisine, il resta tout le temps dans la chambre, sauf quand il allait aux toilettes et lors de cette première inspection. Il n'avait rien modifié, il n'avait laissé aucune trace de sa présence : chaque chose était toujours à sa place.
Il était rongé par la fièvre, aussi passa-t-il les premiers jours couché; il avait mis sa chemise de travail sur sa chemise de ville et se couvrait avec son pantalon et même son sac, pourtant il tremblait toujours autant. Toutefois, à aucun moment, il ne se sentit prêt à renoncer. Au contraire : il devait se rétablir, se nourrir.
Il descendit à la cuisine dans la nuit du jeudi. La demeure avait quatre étages et il ne connaissait même pas celui où il était, mais il arriva à la cuisine beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait cru. Il était pieds nus, il avait laissé ses chaussures dans le sac qui était sous le lit. On ne voyait rien dans certaines parties de la maison; dans d'autres, la lumière de la nuit qui se faufilait par les ouvertures ou celle d'un réverbère du jardin qui s'allumait toujours dès qu'il
commençait à faire noir lui permirent de voir une partie du trajet, mais il ne se sentit pas pour autant plus rassuré. Cela dit, que voyait-il? Des tableaux, des miroirs, des tapis.
L'horloge murale placée au-dessus de la porte de la cuisine indiquait trois heures du matin. Il ouvrit le réfrigérateur; la lumière lui fit mal aux yeux et le fit cligner. Il le referma. Que pouvait-il prendre sans que, le lendemain, Rosa remarque qu'il manquait quelque chose? Il vit par terre, à côté d'une chaise, un petit sac en plastique qui avait été rempli quelque temps auparavant et qui continuait lentement à se dégonfler comme une fleur. Il le prit et commença à le déplier : c'était un sac de Disco qui faisait pas mal de bruit. María profita du passage d'une voiture pour l'ouvrir d'un seul coup. Puis il y glissa un pain qu'il prit sur le plan de travail, ouvrit le réfrigérateur et se servit un peu de chaque chose, sans très bien savoir quoi.
Pivotant sur ses talons pour repartir, il regarda de nouveau l'horloge : il n'était pas trois heures du matin, mais minuit et demie. Il était resté quinze minutes dans la cuisine; l'horloge indiquait minuit et quart quand il était entré, et non pas trois heures. Il eut peur : il était trop tôt, quelqu'un pouvait être encore éveillé. Il était crispé quand il sortit de la cuisine, plus sur ses gardes que jamais, puis il monta quatre à quatre les marches de l'escalier de service.
Il s'arrêta au premier étage pour reprendre son souffle. Il sentait les battements de son cœur jusque dans ses mains. Il devait longer le couloir jusqu'à l'escalier suivant, par lequel il grimperait encore deux étages avant d'arriver dans les combles. Il reprit sa marche, mais, à mi-chemin, il entendit de légers sanglots entrecoupés dans le noir. Il s'arrêta, craignant avant tout de se retrouver nez à nez avec la personne qui pleurait, et il recula même de quelques pas, mais il remarqua aussitôt que les sanglots venaient d'une chambre située en face de celle devant laquelle il s'était arrêté après avoir reculé et colla prudemment une oreille contre la porte. C'était Rosa. Elle pleurait, le visage enfoui dans l'oreiller : des sanglots sourds, déchirants mais sourds, qui s'interrompirent tout à coup dès que María eut cessé de coller son oreille à la porte.
Deux secondes plus tard, Rosa passa sa tête dans le couloir. La lumière de la lampe de chevet la découpa comme une ombre. Il n'y avait personne. Rosa se moucha et rentra.