+ Quelque chose à te dire - Hanif Kureishi
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Hanif Kureishi Quelque chose à te dire

"Quelque chose à te dire" de Hanif Kureishi
Traduit de l'anglais par Florence Cabaret.

1
Mon fonds de commerce, c'est les secrets : on me paie
pour les garder. Les secrets du désir, ce que les gens veulent
réellement, ce qui leur fait le plus peur. Les secrets qui
disent les difficultés de l'amour, de la sexualité, la douleur
de la vie, la proximité de la mort, pourtant si éloignée.
Pourquoi plaisir et châtiment sont-ils aussi étroitement
liés ? Comment nos corps parlent-ils ? Pourquoi se rend-on
malade ? Pourquoi veut-on échouer ? Pourquoi le plaisir
est-il si dur à supporter ?
Une femme vient de quitter mon cabinet. Une autre va
arriver dans vingt minutes. Je remets en place les coussins
du divan et je m'installe confortablement dans mon fauteuil
; le silence n'est pas le même, je bois un peu de thé, je
repense à des images, à des phrases, à des mots de notre
conversation, à ce qui les relie, à ce qui les sépare.
Comme souvent ces derniers temps, je me mets à réfléchir
à ma profession, je passe en revue les problèmes avec
lesquels je me débats et comment tout cela est devenu
mon métier, ma vocation, mon plaisir. Ce qui me semble
toujours le plus étrange, c'est que je me suis lancé dans
cette voie à la suite d'un meurtre (dont c'est aujourd'hui la
date anniversaire, mais comment fêter ça ?) et du départ
d'Ajita, mon premier amour – un départ définitif. Je suis psychanalyste ; ou, pour le dire autrement, je
suis un décrypteur d'esprits et de signes. Il arrive également
qu'on m'appelle dépanneur, guérisseur, enquêteur,
serrurier, fouille-merde ou, carrément, charlatan, voire
imposteur. Tel un mécanicien allongé sous une voiture, je
m'occupe de tout ce qui se trouve sous le capot, sous l'histoire
officielle : fantasmes, souhaits, mensonges, rêves,
cauchemars – le monde qui se cache sous le monde, le vrai
sous le faux. Je prends donc au sérieux les trucs les plus
bizarres, les plus insaisissables ; je vais là où le langage n'a
pas accès, là où il s'arrête, aux limites de l'« indicible » – et
tôt le matin, qui plus est.
Tout en mettant d'autres mots sur la souffrance,
j'apprends comment le désir et la culpabilité perturbent et
terrorisent les gens, je découvre les mystères qui consument
l'esprit, déforment le corps ou, parfois, le mutilent,
j'observe les blessures de l'expérience, rouvertes pour le
bien d'une âme en pleine refonte.
Au plus profond d'eux-mêmes, les gens sont plus
fous qu'ils ne veulent bien le croire. Vous constatez qu'ils
ont peur d'être dévorés et que leur propre envie de dévorer
les autres les inquiète. Dans les cas les plus courants,
ils imaginent aussi qu'ils vont exploser ou imploser, se
dissoudre ou se faire posséder. Leur vie quotidienne est
hantée par la peur que leur relation amoureuse puisse
impliquer, entre autres choses, des échanges d'urine et
d'excréments.
Bien avant tout cela, j'adorais déjà les ragots – qualité
indispensable pour ce genre d'activité. Aujourd'hui, j'en ai
pour mon compte. C'est un fleuve d'immondices qui se
déverse en moi, jour après jour, année après année.
Comme beaucoup de modernistes, Freud s'intéressait tout
particulièrement aux détritus : on pourrait dire qu'il est le
premier artiste du « reste », dans la mesure où il trouvait. du sens à ce qui est habituellement laissé de côté. Sale
boulot que de plonger au coeur de l'humain.
En ce moment, il y a quelque chose de nouveau dans
ma vie. C'est une sorte d'inceste, mais qui aurait pu penser
que cela arriverait un jour ? Ma grande soeur, Miriam,
et mon meilleur ami, Henry, sont tombés fous amoureux.
Et chacune de nos existences se trouve perturbée, bouleversée
même, par cette invraisemblable liaison.
Je dis invraisemblable parce qu'ils sont extrêmement
différents l'un de l'autre. Personne ne les aurait jamais
imaginés en couple. Il travaille comme metteur en scène
de théâtre et de cinéma ; c'est un intellectuel qui n'a pas
froid aux yeux, qui adore le débat, les idées, la nouveauté.
Quant à elle, il est difficile d'imaginer plus brut de décoffrage,
même si tout le monde dit toujours qu'elle est
« vive ». Cela fait des années qu'ils se croisent de loin en
loin et elle m'a accompagné à quelques-uns de ses spectacles.
Je pense que ma soeur avait toujours attendu que je l'invite
à sortir avec moi. J'ai mis du temps à m'en rendre
compte. Même si ce fut parfois une véritable épreuve (elle
a les rotules en miettes et du mal à porter un corps qui ne
cesse de s'alourdir), ça lui faisait du bien de quitter la maison,
les enfants et les voisins. La plupart du temps, ces soirées
l'impressionnaient autant qu'elles l'ennuyaient. Au
théâtre, elle aimait tout sauf les pièces. Ce qu'elle préférait,
c'était l'entracte, où l'on pouvait picoler, fumer et respirer.
Je suis d'accord avec elle là-dessus : j'ai assisté à bon nombre
de mauvais spectacles mais, pour certains, l'entracte était
une vraie réussite. Henry, lui, s'endormait chaque fois au
bout d'un quart d'heure, à plus forte raison si la pièce était
montée par un ami. Sa tête broussailleuse pesait alors sur
votre épaule, tandis qu'il glougloutait doucement à votre
oreille, comme un ruisseau pollué. Miriam savait qu'Henry ne prendrait jamais ce qu'elle
disait au sérieux, mais elle n'avait peur ni de lui ni de sa
prétention. On disait d'Henry, surtout quand il était question
de son travail, qu'il fallait lui cirer les pompes sans
vergogne et qu'à partir de là, on pouvait commencer à
voir. Ce n'était pas du tout le genre de Miriam : elle n'en
voyait pas l'intérêt. Au contraire, elle aimait asticoter
Henry. Un soir, dans le foyer, après une pièce d'Ibsen ou
de Molière, ou peut-être était-ce un opéra, elle a brutalement
déclaré que le spectacle était trop long.
Autour de nous, tout le monde a retenu son souffle.
Enfin Henry a répondu, de sa voix grave sortie de derrière
sa barbe grise :
« Ça a pris, j'en ai peur, exactement le temps qu'il fallait
pour aller du début à la fin.
— Eh bien, la fin aurait pu être plus proche du début,
c'est tout ce que j'en dis, moi », a rétorqué Miriam.
Aujourd'hui, il se passe quelque chose entre eux : ils
n'ont jamais été aussi proches.
Voici comment c'est arrivé.
Lorsque Henry n'est pas en répétition ou qu'il ne fait
pas cours, il passe me voir aux environs de midi, comme il
le fit voilà quelques mois, après avoir d'abord appelé
Maria. Maria – ma femme de ménage, qui est devenue
quelqu'un sur qui je peux vraiment compter – n'est pas
une rapide. Elle est très gentille mais se scandalise et se
froisse assez facilement. Généralement, elle prépare le
repas au rez-de-chaussée, sachant que j'aime bien passer à
table dès que j'en ai terminé avec mon dernier patient de
la matinée.
Je suis toujours content de voir Henry. Quand je suis
avec lui, je me détends, je ne fais rien de spécial. On dira
ce qu'on voudra, mais nous autres, analystes, on se colle à
la tâche pendant de longues heures. Je peux très bien recevoir mon premier patient à six heures le matin pour ne
m'arrêter qu'à une heure. Ensuite, je fais une pause, je
déjeune, je prends des notes, je fais un tour ou bien une
sieste, puis c'est l'heure d'écouter d'autres patients, jusqu'en
début de soirée.
Avant même d'arriver à la cuisine, j'entends sa voix de
stentor s'élever depuis la table à laquelle il s'est assis, juste
derrière la porte du fond. Ses monologues sont un calvaire
pour Maria, qui a la malchance de prendre au sérieux tout
ce qu'on lui raconte.
« Ah ! Si seulement vous pouviez me comprendre,
Maria ! Vous verriez que ma vie est une humiliation permanente,
un vide total.
— Mais non, monsieur Richardson, un homme
comme vous ne peut que...
— Puisque je vous dis que je suis en train de mourir
d'un cancer, que ma carrière est un vrai désastre ! »
(Un peu plus tard, elle viendra me voir pour me
demander d'une voix tremblante et étouffée :
« C'est vrai qu'il est en train de mourir d'un cancer ?
— Pas que je sache.
— Il dit que sa carrière est un désastre.
— Il y a peu de gens qui soient plus en vue.
— Alors, pourquoi il dit des trucs comme ça ? Ils sont
vraiment bizarres, ces artistes ! »)
« Maria, insiste-t-il, sur mes deux derniers spectacles, le
Così et l'adaptation du Maître et Marguerite que j'ai montés
à New York, je me suis ennuyé comme un rat mort. Ça
a bien marché, c'est sûr... Mais, à aucun moment, je ne
me suis senti en danger. Il n'y avait aucun challenge,
aucun risque. Et c'est ça que je recherche dans la vie !
— Mais qu'est-ce que vous dites là ?
— Et voilà que mon fils ramène chez moi une femme
plus belle encore qu'Hélène de Troie ! Tout le monde me hait. Des gens que je ne connais pas me crachent à la figure !
— Mais non, vous ne pouvez pas dire ça !
— Vous n'avez qu'à lire les journaux. On me déteste
plus que Tony Blair. Et s'il y a un homme que le monde
entier déteste, c'est bien lui.
— Oui, c'est vrai, il est abominable, tout le monde le
dit. Mais vous, vous n'avez envahi aucun pays. Vous n'avez
pas autorisé la torture à Guantánamo. On vous aime,
vous ! » Elle marqua une pause. « Mais oui, c'est vrai, vous
le savez bien, ça !
— Je ne veux pas qu'on m'aime. Je veux qu'on me
désire. L'amour, c'est la sécurité, mais le désir, c'est le
chaos. “Donnez-m'en jusqu'à l'excès...” Le plus terrible,
c'est que moins on est capable de faire l'amour, plus on est
capable d'amour, d'amour pur. Il n'y a que vous pour me
comprendre. À votre avis, c'est trop tard pour devenir
homosexuel ?
— Je ne crois pas que ce soit une affaire de choix,
monsieur Richardson. Mais vous devriez poser la question
au docteur Khan. Il ne va pas tarder. »
Les portes étaient ouvertes sur mon petit jardin, ses
trois arbres et son bout de pelouse. Il y avait des fleurs sur
la table à laquelle Henry s'était assis. Son ventre rebondi
faisait un repose-mains très pratique, quand il n'était pas
en train de se gratter. Il avait Marcel sur les genoux, le
chat gris que Miriam m'avait offert. C'était un chat qui
voulait tout renifler et que, régulièrement, je devais virer
de la pièce où je recevais mes patients.
Alors qu'il avait déjà descendu la moitié d'une bouteille
de bon vin (« Il n'y a pas d'alcool dans le blanc ! »), Henry
se parlait à lui-même, en association libre, avec pour tout
public Maria, qui était persuadée qu'il s'agissait là d'une
véritable conversation. Je me lavai les mains dans la cuisine.
« J'ai envie de me soûler, l'entendis-je dire. J'ai gâché
ma vie à être quelqu'un de respectable. J'ai atteint un
âge où les femmes ne courent aucun danger avec moi.
L'alcool, c'est bon pour mon tempérament. Ça vaut pour
tout le monde, d'ailleurs.
— Ah bon ? Mais vous ne m'avez pas dit en arrivant
qu'ils vous veulent, à l'Opéra de Paris ?
— N'importe qui ferait l'affaire. Maria, je sais que
vous aimez la culture bien plus que moi. Je sais que vous
êtes une pro des places à tarif réduit, que tous les matins,
quand vous prenez le bus, vous êtes plongée dans un livre.
Mais la culture, c'est aussi les cornets de glace, les
entractes, les sponsors, les critiques et les éternelles reines
de la nuit, outrageusement sophistiquées, qui promènent
leur ennui partout. D'un côté, il y a la culture, qui n'est
pas grand-chose, et de l'autre, c'est le désert. Il suffit de
sortir de Londres ou d'allumer la télé, on a compris. Tout
est immonde, puritain, obscène, débile, avec des gens
comme Blair qui affirment qu'ils ne comprennent rien à
l'art moderne et notre futur roi, ce trou du cul de Charles,
qui se réfugie dans le passé. À une époque, j'ai cru que les
deux mondes pourraient se confondre, le monde d'en bas
et celui d'en haut. Vous imaginez ça ? Vous savez, Maria,
j'ai compris que j'étais fichu quand j'ai décidé de me
mettre à l'aquarelle...
— Mais vous, au moins, vous ne gagnez pas votre vie
en récurant les cuvettes des autres. Allez, goûtez-moi donc
ces tomates. Ouvrez bien la bouche et, surtout, ne crachez
rien.
— Hum, délicieuses. Vous les avez trouvées où ?
— Au supermarché. Prenez une serviette. Vous en avez
plein la barbe. Ça va attirer les mouches ! »
Elle lui tamponna la barbe avec sa serviette. « Merci, maman », dit-il.
Il leva la tête au moment où je m'installai à la table.
« Jamal, reprit-il, arrête de rire bêtement et dis-moi plutôt
si tu as relu Le Banquet récemment ?
— Oh, taisez-vous, gros vilain ! Laissez le docteur tranquille,
dit Maria. Il n'a pas encore eu le temps d'avaler
quoi que ce soit. »
L'espace d'un instant, je crus qu'elle allait lui donner
une tape sur la main.
« Le docteur Khan en a assez entendu comme ça ce
matin. Il est déjà bien bon d'écouter tous ces gens : on
ferait mieux de les enfermer. Il y en a, c'est vraiment des
obsédés ! Quand je leur ouvre, même ceux qui ont l'air les
plus normaux, ils me posent des questions sur le docteur.
Où va-t-il en vacances ? Elle est partie où, sa femme ?
Mais ils peuvent toujours courir. »
Tout le long du repas, fidèle à lui-même, Henry ne
cessa de parler.
« “Nous voyageons avec un cadavre dans les soutes.” Ici,
Ibsen explique que les morts – les pères morts, les morts
vivants, de fait – sont aussi puissants, plus puissants
même, que ceux qui sont encore en vie.
— Nous sommes faits de tous les autres.
— Comment on s'y prend pour tuer un père mort,
alors ? Même là, la culpabilité serait terrible, non ?
— Probablement.
— Ibsen fait preuve d'un extrême réalisme dans cette
pièce, poursuivit-il. Comment peut-on mettre en scène
des fantômes ? Est-ce qu'il faut le faire ? »
Comme à son habitude, Henry se pencha en avant
pour piocher dans mon assiette.
« Cette agression amicale est sans aucun doute le signe,
dit-il en brandissant un haricot, d'un homme qui aimerait
que tu partages ta femme avec lui ? — Je t'en prie. Fais comme chez toi. »
Si discuter, c'est faire l'amour tout habillé, alors je ne
doute pas qu'Henry prenait son pied. Ces envolées théâtrales
à l'heure du déjeuner étaient, pour moi, une vraie
source de distraction et de détente. Plus tard, tandis que
Maria faisait la vaisselle, Henry et moi jetions un oeil sur
les pages sportives du journal ou contemplions la rangée
de tournesols dodelinant de la tête que mon fils Rafi avait
plantés le long du mur au fond du jardin. Son humeur
retombait.