+ La couronne verte - Laura Kasischke
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Laura Kasischke La couronne verte

"La couronne verte" de Laura Kasischke
Traduit de l'anglais par Céine Leroy

Un
Michelle

 

Il n’a rien d’humain. C’est un dieu. Il prend la jeune fille par les épaules. Ses plumes bruissent autour d’elle, mais il a une peau de serpent. Froide, coupante, irisée. Il lève le poignard. Elle n’a pas peur. Elle ne ferme pas les yeux. Après le premier coup porté, elle n’éprouve plus rien. Ni frayeur. Ni tristesse. Après le second, il plonge une main dans sa poitrine d’où il retire un oiseau au plumage bleu-vert le plus éclatant qu’elle ait jamais vu. L’oisillon vient de naître, mais il a toujours existé. Le dieu le laisse prendre son envol. Elle le regarde s’élancer dans l’azur, écoute son chant merveilleux. Il perd quelques plumes vertes qui retombent à ses pieds.

 

 

 

Deux
Anne

 

Après, Terri raconta à tout le lycée qu’elle avait su depuis le début qu’il allait se passer quelque chose d’atroce pendant ces vacances de printemps.
Elle expliqua que déjà dans l’avion, au-dessus du grand vide nocturne qui avait séparé le Midwest du Mexique, elle l’avait senti. Son sang s’était glacé en apercevant par le hublot les phares de voitures glisser sur une autoroute du Nebraska ou de l’Oklahoma.
Il allait se passer quelque chose de moche.
Elle en était sûre et certaine.
Peut-être même qu’elle l’avait pressenti dès février, au moment d’organiser le voyage. Elle raconta qu’elle avait failli nous en parler à ce moment-là, mais qu’elle n’avait pas voulu tout gâcher, au cas où elle se serait trompée.
« C’est grave les conneries qu’elle sort, celle-là ! répliquèrent les autres dans son dos. Elle, médium ! et mon cul, c’est une boule de cristal ? »
En fait, c’était Terri qui avait mis son veto à la croisière, notre premier choix (« Pas possible, j’ai le mal de mer »), pour nous vendre Cancún à la place.
MTV ainsi qu’une brochure où s’étalait une photo de l’Hôtel del Sol avaient achevé de nous convaincre.
Temps de rêve ! Sable blanc ! Bar sur la plage !
Happy hours au bord de la piscine !
Journées de farniente, nuits de folie !
De mon côté, aucune intuition, aucun mauvais présage. À vrai dire, je ne pensai quasiment à rien de tout le vol. Je m’étais contentée d’enfiler mon bikini sous mes vêtements avant de partir et de faire la liste des cocktails que je voulais goûter à ce fameux bar sur la plage. Koalas. Blue margaritas. Buffles (tequila, bière, et limonade). Rêve d’un soir. Mexicola. Terre de feu. Cucaracha. Yellow Submarine.
Au Mexique, on avait le droit de consommer de l’alcool à partir de dix-huit ans.
Nous finissions notre année de terminale.
La période des examens était enfin derrière nous.
Les universités les plus prestigieuses parmi celles de mon choix avaient accepté mon dossier.
En plus du billet pour Cancún, mes parents m’avaient offert mille dollars d’argent de poche pour me récompenser d’avoir toujours été une des premières à l’école. Dans l’avion, j’étais assise entre mes deux meilleures amies. J’avais une semaine pour me détacher complètement de la fille que j’étais à la maison. Même si Terri avait évoqué ses soi-disant prémonitions, je n’y aurais pas prêté attention. Surexcitée à l’idée de partir, j’avais la tête pleine de projets vagues.
Rencontrer des garçons. Boire. Bronzer.
Je me trouvais dans cet état d’esprit où l’on croit faire des projets d’avenir alors que c’est l’avenir qui décide pour nous.
Bien sûr, je n’en savais rien à l’époque. Depuis, j’ai appris.

 

 

 

Trois
Michelle

 

Ce fut la nuit noire de l’Illinois au Mexique. Le néant. En collant sa main au petit hublot en plastique, Michelle Tompkins perçut le vide qui enveloppait l’appareil, le portait.
D’un autre côté, ce même petit hublot lui procurait une sensation de sécurité. Une simple vitre mouchetée de glace. De par son immobilité apparente, cet appareil qui transportait une foule d’inconnus en plus de ses deux amies, dégageait une certaine sérénité.
Michelle n’avait jamais eu peur en avion. Elle se rendait tous les étés dans l’Oregon avec sa mère. Elles étaient aussi descendues en Floride à deux reprises pour voir ses grands-parents. L’un de ces voyages s’était terminé par un atterrissage d’urgence à cause d’une panne dans le système de navigation. Une fois, de violentes turbulences avaient provoqué la chute d’objets rangés dans les coffres à bagages. Rien de tout cela ne troublait Michelle. Elle s’était toujours sentie en sécurité dans le ciel. En fait, elle aurait même aimé avoir vraiment l’impression de voler car, jusque-là, elle n’avait pas encore vu de différence entre l’avion et la voiture. Cela ne la changeait pas de l’arrière de la Saab de sa mère ni du temps où, petite, on l’emmenait à la crèche en poussette et qu’elle s’imaginait être à bord d’un avion.
Qu’avait dit le pilote ?
Neuf mille mètres ?
Elle discerna une ou deux fois ce qui ressemblait à des phares de voitures ou à des projecteurs balayant l’immensité en contrebas. Elle essaya de les suivre du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent, puis se força à imaginer qu’il y avait quelqu’un dans ces véhicules qu’elle frôlerait peut-être un jour du coude dans une gare ou dans un magasin de location vidéo, sans deviner un seul instant qu’ils avaient eu cette connexion.
Mais impossible de se représenter une chose pareille.
Elle parvenait bien à concevoir tous ces gens mais comment, eux, pouvaient-ils croire en son existence à elle ? Qui sur terre pouvait penser qu’à cet instant, dans le ciel, une jeune fille de dix-huit ans, qui partait à l’étranger pour la première fois de sa vie, les regardait s’agiter en bas ?

Qu’attendait-elle de ces vacances ?
Se tordre de rire aux blagues de ses amies. Boire de la tequila – non pas pour se soûler, mais juste assez pour être gaie, avoir un peu la tête qui tourne. Oublier l’Illinois, la solitude profonde, étrange, qui la saisissait dès qu’elle pensait qu’elle serait diplômée deux mois plus tard et qu’elle irait dans une université à l’autre bout du pays. Elle souhaitait passer une semaine sans sentir le regard de sa mère lorsqu’elle passait devant sa chambre – cette expression qui disait je-suis-forte-même-si-ton-départ-me-rend-malade, une expression chargée d’un amour et d’un chagrin si vifs que deux fois déjà Michelle avait dû enfouir la tête sous son oreiller pour que sa mère ne l’entende pas sangloter.
Elle n’était jamais partie sans sa mère. Enfin si, mais pour séjourner une semaine dans la maison de campagne des parents d’Anne dans le nord de l’État. Et deux semaines au camp de vacances Daggett. En revanche, elle n’avait jamais pris l’avion seule. N’avait jamais passé la frontière.
Elle voulait voir qu’elle en était capable. Montrer à sa mère qu’elle pouvait le faire. Elle avait dix-huit ans, après tout.
Elle voulait déambuler sur la plage en bikini. Flirter avec un garçon qui n’avait jamais mis les pieds dans l’Illinois, n’était pas élève à Glendale. Elle voulait mettre le lycée derrière elle en même temps que les garçons qui le fréquentaient – qu’elle connaissait pour la plupart depuis l’école maternelle. Ou même depuis plus longtemps. Certains depuis la garderie.
Elle voulait nager dans l’océan. Bronzer. Fêter tout ce qui allait s’achever afin de mieux célébrer ce qui était à venir. Avant même l’achat des billets, Michelle avait déjà imaginé l’après-vacances de printemps – la photo qu’elle collerait sur le tableau d’affichage :
Une jeune Américaine de plus en vacances loin de chez elle, posant bras dessus bras dessous avec ses copines (un inconnu s’est gentiment proposé de prendre la photo). Son visage rayonne de joie.
Elle avait déjà eu ce genre de visions fantasmatiques. Par exemple, elle avait cru à tort que le lycée serait plus excitant que le collège – or, en dehors d’un stress accru, elle n’avait perçu aucun changement. Elle avait aussi rêvé du bal de fin d’année, pour que Scott Moore l’abandonne finalement à la cafétéria tandis qu’il partait à la recherche de bouteilles de whiskey à voler. Elle pensa au nombre incalculable d’événements – fêtes, sorties, rendez-vous – censés jalonner la vie d’une adolescente, qui n’arrivaient en fait pas à la cheville des dimanches après-midi passés à regarder de vieux films avec sa mère, blottie dans le canapé du salon.
Peut-être qu’elle n’avait rien appris non plus, que son expérience de la vie n’avait jamais réussi à étouffer ses aspirations ni son exaltation.
Tout cela n’avait pas grande importance.
Elle était en pleine effervescence. Elle se moquait bien que, de là où elle était assise, derrière ce petit hublot, les ténèbres qui s’étendaient derrière elle soient semblables à celles qui la précédaient.

 

 

 

Quatre
Anne

 

Michelle Tompkins était ma meilleure amie. Ma plus vieille amie. Ma première véritable amie. Nous nous sommes rencontrées à la garderie quand nous avions trois ans.
Enfin, on ne peut pas vraiment appeler ça une rencontre.
Michelle Tompkins faisait partie de ces choses immuables comme ma mère, ma grand-mère ou l’herbe bien verte, elle avait toujours été là, depuis le début – une petite fille en robe bleue dans un coin de mon champ visuel. Nous faisions la queue avec un tas d’autres enfants pour qu’on prenne notre photo. Nous arborions tous un petit autocollant JE SUIS No 1 ! sur la poitrine. Quelque part, une cassette audio crachotait une chanson que j’adorais :
I had a little nut tree, nothing could it bear, but a silver nutmeg, and a golden pear...
 (J’avais un petit muscadier qui ne pouvait donner qu’une noix argentée ainsi qu’une poire dorée.)
Un chouchou bleu assorti à sa robe tenait la queue-de-cheval de Michelle. Trop jeune pour déchiffrer ce qui était inscrit sur le badge, je savais néanmoins ce qu’il disait et je me rappelle avoir pensé : cette petite fille est vraiment No 1.
J’avais oublié que moi aussi je portais cet autocollant. Mais cela n’avait pas d’importance puisque à ce moment-là il ne faisait aucun doute pour moi que Michelle était la meilleure, la numéro un.

Nous l’ignorions encore, mais nous avions beaucoup de points communs. Une mère qui travaillait trop et vivait dans l’angoisse. De mauvaises habitudes : ongles rongés, mèches de cheveux sans cesse enroulées autour d’un doigt. Comme nos maisons respectives donnaient sur une rue passante, nous n’avions pas le droit de jouer devant parce que notre mère craignait qu’on nous kidnappe ou qu’un adolescent au volant d’une voiture avec de mauvais freins se paye le trottoir et nous fauche.
Pour le déjeuner, les autres gamins avaient des cookies dans des sacs en plastique. Nous avions des carottes crues avec de l’anardana ou des fèves de soja relevées d’une pincée de sel. Nous aimions toutes les deux les chats. Michelle en avait quatre. Mon père étant allergique, ma mère devait se contenter de collectionner les coussins avec des chats brodés dessus ou des aimants pour le frigo.
Mais contrairement à moi, Michelle n’avait pas de père.
« Mon père est un spermatozoïde, répétait-elle. Ma mère l’a choisi parce qu’il avait les yeux verts et qu’il était violoncelliste. Il lui a coûté mille dollars. Elle a fait une bonne affaire, non ? »
Après cette phrase, elle écartait les bras pour se désigner –Tada ! – comme ces gamins binoclards qui remportaient le concours de sciences.
Mais elle était également capable d’expliquer à quelqu’un avec beaucoup de sérieux que si jamais il décidait d’avoir un enfant en ayant recours à une banque de sperme, il serait judicieux plus tard de ne pas être aussi ouvert sur la question que l’avait été sa mère.
« Après, c’est fini. Dès que tu croises un mec, tu peux pas t’empêcher de penser que c’est peut-être ton spermatozoïde. Enfin, je veux dire ton père. C’est comme si le monde grouillait de spermatozoïdes, qui traversent la rue, vont acheter leurs hamburgers au McDo. J’aurais préféré que ma mère me raconte que c’était une aventure d’un soir et qu’il était mort. »
Mais la mère de Michelle aimait parler de tout sans tabou.
Elle abordait de manière exhaustive tous les sujets dont, d’après elle, des adolescentes devaient être informées. Elle ne laissait rien à l’imagination. Le cycle menstruel. Le sexe, la fellation et le cunnilingus. La drogue. L’image du corps. L’hygiène intime.
En plus, son métier de thérapeute lui avait appris à avoir une élocution parfaite. Chaque consonne qui sortait de sa bouche paraissait d’acier. Impossible de faire semblant de ne pas avoir entendu ce qu’elle venait de dire – y compris cette fois où j’avais prié pour qu’elle n’ait pas vraiment prononcé le mot clitoris alors que nous mangions un sandwich grec au George’s Coney Island.
« Bonjour les filles », lançait-elle en déposant Michelle à l’école, la confiant à notre cercle d’amis à l’école primaire Earhart, puis au collège Weintraub et finalement au lycée de Glendale.
« Bonjour, Madame Tompkins, répondions-nous.
— Appelez-moi Roberta », répliquait-elle. Nous en étions incapables.
Roberta Tompkins ressemblait à Janis Joplin si cette dernière s’était prise en main : une mère célibataire d’une cinquantaine d’années, enseignante et vivant dans un pavillon de banlieue. Elle portait beaucoup de violet ainsi que des colliers du Guatemala avec de grosses perles. Des pulls du Pérou dont la seule vue suffisait à donner envie de se gratter. Elle était plutôt belle, mais si imposante et si directe dans ses propos qu’on pouvait comprendre pourquoi il lui était plus facile d’avoir un enfant par insémination artificielle qu’avec un homme dans un lit.
Étant donné la différence de caractère entre Michelle et sa mère, on soupçonnait le géniteur de notre amie d’être du style réservé et circonspect. Il devait aussi être petit car contrairement à sa mère, Michelle était très fine de corps. Non seulement elle était mince, mais ses os eux-mêmes semblaient fluets. Son squelette paraissait composé de plus d’air et de moelle que d’os. La plupart de mes bracelets s’enroulaient facilement deux fois autour de ses poignets. Elle chantait, aussi. M. Brecht, le directeur de la chorale, ne manquait jamais une occasion de la pousser sur le devant de la scène de l’auditorium bondé de parents ou d’élèves pour un solo.
Lorsqu’elle chantait, Michelle grandissait, pareille à la flamme d’une chandelle qui gonfle dès qu’on ouvre une fenêtre. Sa voix de soprano produisait des notes aiguës si claires et cristallines qu’elle vous faisait plisser les yeux. Elle effaçait d’un coup le sourire moqueur des garçons les plus cyniques de l’école. Les bébés s’arrêtaient de pleurer. Leurs mères se mettaient à sangloter.
La chanson terminée, elle redevenait Michelle Tompkins. Mignonne, sans que les garçons se retournent sur son passage dans le couloir pour autant. Elle avait eu quelques copains, mais ils avaient tous cassé (en douceur) dès qu’une fille plus facile apparaissait. En général, Michelle ne le vivait pas trop mal – au bout de deux jours de silence plus un autre passé à soupirer et à repousser son plateau-repas à la cafétéria, notre Michelle refaisait surface.
Seul Dave Ebert lui brisa le cœur.
Il était ténor dans la chorale. Nous avions toutes prévenu Michelle qu’il était gay avant qu’ils ne se mettent ensemble. (« Attends, Michelle, des ongles manucurés, ça trompe pas ! » avait décrété Terri.) Au final, Dave la quitta après les vacances de Noël pour Barb Schmidt. On expliqua à Michelle que s’il sortait avec la fille avec les plus gros seins du lycée, c’était pour mieux cacher son homosexualité.
Cette fois, il lui fallut deux semaines complètes pour se remettre à rire aux éclats, mais même après ça, un voile de silence sembla l’envelopper pendant des mois.
« T’inquiète, on va te trouver un beau gosse à Cancún, lui dis-je. Un étudiant en fac, pourquoi pas ? » L’idée n’avait pas semblé lui déplaire. Ce qu’elle gagnait en travaillant comme serveuse lui avait permis de s’acheter un bikini argenté. Nous étions tombées d’accord pour dire qu’il rendait sa poitrine plus généreuse. Je lui avais donné une paire de sandales à perles avec des talons de dix centimètres qui ne m’allaient plus. Dans cet accoutrement, Michelle n’avait plus rien de la jeune fille qui chantait dans la chorale de Glendale. Elle était prête à devenir quelqu’un d’autre, à sortir avec un autre garçon, au moins le temps de cette semaine.
« Ces vacances vont marquer le début de notre nouvelle vie », avais-je déclaré à la suite de quoi elle avait opiné du chef. Nous étions aussi d’accord pour ne pas passer tout notre temps à faire la fête. On irait visiter des monuments. Plonger. Lire sur la plage.
La mère de Michelle nous avait incitées à lire des guides sur la péninsule du Yucatán après avoir réservé les billets d’avion. Elle répétait qu’il était dommage d’aller dans un si bel endroit chargé d’une histoire très riche et de ne pas en profiter. C’était tellement américain – envahir puis saccager des lieux idylliques sans rien savoir d’eux. La mère de Michelle avait milité au sein des Peace Corps. L’année de sa terminale, elle avait passé les vacances de printemps dans les Appalaches à construire des maisons et creuser des puits.
Au début, nous avions joué les blasées (les leçons de la mère de Michelle avaient tendance à rendre ennuyeux ce qui, dans d’autres circonstances, nous aurait plutôt intéressées), mais elle finit par éveiller notre curiosité grâce à une photo téléchargée sur Internet.
Elle représentait une espèce de pyramide, de temple, de ziggourat, comme vous voudrez. Un monument vieux de deux mille ans. Une énorme construction, en pierre blanche éclatante, montant en pente raide vers un ciel bleu pâle.
Au sommet, relatait l’article, les autochtones égorgeaient des victimes sacrificielles avant de leur ouvrir la poitrine pour en sortir le cœur encore palpitant. Ils le présentaient alors à leur dieu – Quetzalcóatl, un serpent à plumes répugnant qui se nourrissait de chair humaine. Le massacre continuait jusqu’à ce que le sang dévale les marches du temple.
De plus, la pyramide dissimulait en son centre un autel accessible par un étroit passage, sur lequel on brûlait le cœur des victimes.
« Ouah ! » nous sommes-nous exclamées en nous penchant par-dessus l’épaule de la mère de Michelle assise devant l’ordinateur.
« Cet endroit s’appelle le château du Serpent à plumes », expliqua-t-elle en pointant du doigt la photo. Même sur écran, ces ruines photographiées, miniaturisées, réduites à un flou de quelques pixels faute de lumière, paraissaient gigantesques, mystérieuses et sublimes – le genre d’endroit capable de vous propulser dans un autre monde.
« Mortel ! » avons-nous crié en chœur. Nous adorions ce mot que nous utilisions à toutes les sauces, aussi bien pour décrire un joli gloss rose qu’une pyramide de deux mille ans perdue dans la jungle où une civilisation antique avait sacrifié des vierges à tour de bras. Dans ce cas particulier, ce que la mère de Michelle nous montrait avait réellement l’air mortel.
« Eh oui, les filles, c’est mortel comme vous dites, nous taquina-t-elle. Dans la vie, il n’y a pas que le bronzage et les boîtes de nuit. Si vous voulez en avoir plein la vue, il y a de quoi faire en ce vaste monde. »