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Ailleurs

"Ailleurs" de Julia Leigh
Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

Ils se tenaient devant le grand portail. Autour d’eux, à perte de vue, une campagne sans relief, laide, la platitude de champs boueux labourés. Ce matin-là, le ciel était doux, d’un bleu pâle et laiteux. La femme portait une jupe de tweed droite, un chemisier de soie grise et ses cheveux noirs étaient retenus dans un chignon non serré, comme celui que sa mère lui faisait autrefois. Elle avait le bras droit cassé qu’elle maintenait dans une écharpe de soie discrètement accordée à son chemisier. À ses pieds, une valise. Les enfants – un garçon de neuf ans et une petite fille de six qui tenait sa poupée préférée – portaient chacun un sac à dos et une petite valise personnelle. La femme s’avança jusqu’au portail – d’impressionnantes grilles à pointes de fer –, à la recherche de la serrure. Elle trouva à la place un système de surveillance, un palmpad, y posa la main et attendit un long moment, mais l’appareil refusa de lui ouvrir. Imperturbable, elle revint prendre sa valise et, sans un regard pour les enfants, elle quitta l’allée pour gagner le bas-côté herbu.

Au bout d’un moment, ils décidèrent de la suivre. D’abord le garçon, ensuite la petite fille. Ils marchèrent en file indienne le long du mur de pierre qui fermait l’immense domaine, jusqu’à ce que la femme atteigne un endroit qui lui parut familier ; elle avait reconnu un chêne ancien par-dessus le mur surmonté de tessons de bouteille. Une vigne vierge délicatement parfumée recouvrait cette partie du mur et, accrochant maladroitement la poignée de sa valise au-dessus de son plâtre, elle enfonça la main gauche sous les feuilles à la recherche de la pierre qui se trouvait dessous. Jusqu’à ce qu’elle trouve – la porte. Elle arracha la vigne vierge et, les enfants l’ayant rejointe, ils observèrent le comportement de leur mère du même air impassible que lorsqu’ils regardaient la télé. Mais bientôt le garçon l’aida et ils finirent par dégager la petite porte de bois. La femme avait encore sa clef et – tenant la chose mince et précieuse dans sa main gauche, recouverte d’une mitaine, la main « sinistre » – elle la glissa dans la serrure. Elle tourna d’abord dans le mauvais sens, puis, clic, ils entendirent glisser le pêne. Rien ne se passa, la porte refusa de s’ouvrir : la femme essaya de nouveau, la porte demeura fermée. Elle s’appuya de tout le poids de son corps, elle y appliqua l’épaule, mais la porte ne bougea pas. La femme resta là pendant un long moment, le front appuyé contre le bois, comme si par sa seule volonté, si c’était seulement possible, il allait fondre et les laisser passer.
Le garçon essaya quelque chose. Il se planta sur le sol et donna un coup de pied dans la porte. Il tapa, tapa encore, d’abord un coup de pied en bas, puis un une-deux de kung fu. Il prit quelques pas de recul et, comme pour le saut en hauteur, debout sur la pointe des pieds, il se concentra et se prépara à s’élancer : il se précipita contre la porte. Au point d’impact, il y eut un coup sourd. Il recommença ; de façon encore plus brutale. Une nouvelle fois. Encore et encore, sans se plaindre. Il se ramassa, crispa le visage, et revint à sa position de départ, il souleva les talons et fonça sur la porte. Mais la porte était en chêne et ce n’était qu’un petit garçon ; sa chemise se déchira et se couvrit de sang. Il jeta un regard vers la femme qui l’encouragea à continuer d’un clin d’œil. Il finit par ouvrir la porte d’un coup violent.
La femme fut la première à passer par l’ouverture, elle accrocha ses bas qui se déchirèrent. Le garçon aida sa sœur à entrer, puis il lui donna les bagages l’un après l’autre. Après avoir jeté un rapide coup d’œil alentour pour s’assurer que personne n’avait rien vu, il referma la porte derrière lui.

À l’intérieur, ils traînèrent leurs valises sur la pelouse épaisse et moelleuse. Au loin, une équipe de quatre hommes, des jardiniers en uniforme, ramassaient des feuilles à la surface d’une fontaine de pierre sculptée. Quand le trio s’approcha, un des jardiniers, un homme âgé, se releva avec difficulté et les salua d’un geste de la main. La femme lui rendit son salut mais ne changea pas de direction. Elle et les enfants suivirent le long alignement d’ifs aux silhouettes fantastiques, des chapeaux hauts-de-forme, des cornets de glace et des haltères. Un autre jardinier, assis sur une tondeuse à gazon autotractée, fit un écart pour leur laisser le passage. Ils évitèrent la roseraie et prirent l’allée de gravier bordée d’ormes dont les feuilles n’étaient pas encore sorties, si bien qu’il devenait évident qu’un arbre poussait vraiment, qu’une brindille était sortie d’une branche, qu’un orme n’arrivait pas dans le monde directement sous sa forme définitive. La fille refusa de quitter la pelouse, de poser le pied dans l’allée, jusqu’à ce que son frère ouvre sa valise et en sorte la minuscule carapace d’un landau. Elle y installa sa poupée et, rassurée, elle repartit, en réussissant à pousser son landau et à tirer sa valise en même temps.
Les marches de pierre de l’escalier conduisant au château étaient larges, basses et usées comme du savon. La femme saisit le heurtoir – un grand anneau de bronze qui passait dans le nez d’un énorme taureau de bronze – et le soupesa. Elle frappa. Ils attendirent patiemment, une patience qui venait davantage de leur épuisement, de l’abandon de toute satisfaction facile, que d’une bonne volonté aimable. Elle tendit la main pour ébouriffer les cheveux du garçon et lui redonner du courage autant qu’à elle-même. Toc-toc. Une vieille femme répondit. Elle portait son éternel uniforme, une robe noire et un tablier blanc, et ses cheveux, à présent gris, étaient réunis dans un chignon serré. Elles se dévisagèrent et reconnurent tacitement le miracle de la porte – un moment plus tôt, une personne ne se trouvait pas là, et le moment d’après... elle s’y trouvait. Regardant à l’intérieur, les enfants découvrirent le hall d’entrée, austère et immense ; les murs, recouverts de lambris de bois, étaient peints du plus pâle gris perle. De hauts plafonds lui conféraient l’autorité d’une église ou d’un tribunal bien que cette autorité fût amoindrie par des ballons d’hélium aux couleurs vives maintenus dans des vases et attachés à la rampe du grand escalier central.
« Bonjour, Ida, dit la femme d’une voix calme. C’est moi.
— Bonjour, Olivia.
— Puis-je te présenter les enfants ? »
Chaque enfant fit un geste de la main, sans conviction. Ida aperçut l’épaule du garçon tachée de sang, sa chemise et son pantalon déchirés, mais elle tint sa langue. Elle se pencha et agita les doigts en guise de salut, puis les fit entrer.
Grand-mère apparut en haut de l’escalier. Elle était impeccablement vêtue d’une veste de laine et d’une jupe assortie, et portait un collier de perles irréprochable. Une canne à pommeau d’argent qui ressemblait à un sceptre était posée à côté d’elle. Elle était petite et menue, mais donnait l’impression d’une digne résignation.
« Bonjour, mère.
— Bonjour, Olivia. »
La femme gravit l’escalier de marbre et, arrivée près de sa mère, elle prit sa main squameuse et molle et l’embrassa. Un geste formel, pas de réconciliation. Et, à son tour, sa mère l’évalua du regard – ses cheveux en désordre, ses bas déchirés, son bras cassé. Avec tact, elle décida de ne faire aucun commentaire.
« J’avais besoin de revenir à la maison, dit la femme. » Il y eut un long silence. « Eh bien, voici les enfants. »
Elle leur fit signe de monter.
« Voici Andrew, on l’appelle Andy. Andy, voici ta grand-mère. Grand-mère 1. »
Il dit bonjour ; elle sourit.
« Et voici Lucy. Lucyloo.
— Bonjour Lucyloo », dit Grand-mère.
La petite fille était trop timide pour répondre.
« Allez-vous rester longtemps ? »
Un silence. « Oui, je pense.
— C’est un grand jour », dit Grand-mère. Du bout de sa canne, elle tapota l’un des ballons. « Votre frère sera bientôt ici. Ils attendent un bébé, vous savez. À l’hôpital. Ils doivent arriver d’une minute à l’autre. Tout est prêt, juste pour les six premiers mois environ – quand c’est le plus dur. Mais bien sûr, il y a beaucoup de chambres. Où aimeriez-vous dormir, Olivia ?
— N’importe quelle chambre conviendra.
— Ida va s’en occuper. » Elle regarda Ida pour confirmation. « Bien, alors, êtes-vous fatigués ? Vous devez l’être. Un tel voyage. » Et elle ajouta : « Était-ce un long voyage ?
— Très long, répondit la femme. N’est-ce pas, les enfants ? »
Le garçon haussa les épaules mais la petite fille hocha la tête sans pouvoir s’arrêter.

Ida les emmena jusqu’à leur chambre à l’étage. Dans le passé, la chambre des enfants avait été utilisée pour des hôtes adultes en visite, pour des couples qui ne dormaient plus ensemble ; elle était meublée de deux grands lits, avec une tête de lit de satin blanc capitonné. Dès qu’Ida fut partie, la petite fille dit : « Ça sent comme les vieux. » Vaincue par un épuisement absolu – enfin – la femme se laissa tomber dans un fauteuil placé dans un coin de la pièce. Le garçon sauta sur son matelas pour en tester les ressorts. Il tripota la lampe de chevet, tourna le bouton de cuivre sous l’abat-jour à franges, mais ne réussit pas à comprendre comment on allumait. Il se mit debout sur le lit et examina la peinture accrochée au-dessus de la tête de lit – un portrait du dix-huitième siècle, une femme brune à la peau lunaire qui tenait un petit bouquet de violettes sur ses genoux. Violette, dans la maison on la connaissait sous ce nom, Violette. Il passa la pointe des doigts sur les seins de Violette, pour sentir la surface de la peinture, et avec son ongle il enleva un éclat dans une craquelure. Quand il eut réussi, il leva fièrement le doigt et montra le fragment à sa mère : « C’est une vraie. »
Il sauta en bas du lit et se dirigea vers les hautes fenêtres étroites qui donnaient sur l’immense étendue de la pelouse. Il voulut les ouvrir mais n’y parvint pas. Il s’enroula dans les rideaux de soie qui descendaient jusqu’au sol, il s’enroula, s’enroula et disparut. Il devait faire sombre dans ces rideaux, si bien qu’il devait à peine pouvoir respirer, si bien qu’il devait entendre battre son cœur. Après quelques instants, la petite fille – abandonnée avec sa poupée sur l’autre lit immense – prit peur.
« Andy ! »
Il revint dans le monde.
Il jeta un regard vers la femme, se dirigea vers sa valise et en sortit son téléphone portable puis le chargeur. Contrebande. Il se mit à genoux et, suivant le fil de la lampe de chevet, il chercha une prise de courant. Comme la femme s’y attendait, le garçon découvrit que la prise du chargeur ne correspondait pas à celle du mur, et il eut beau essayer de l’enfoncer, il ne put la faire entrer. Il s’assit sur les talons et évalua la dimension de ce qui l’entourait ; il regarda attentivement dans un coin comme si l’angle de deux murs offrait, d’une manière ou d’une autre, une solution. La femme le laissa faire : elle se leva du fauteuil et passa dans sa chambre qui se trouvait à côté.
Sa chambre... n’avait jamais été sa chambre. Il s’agissait d’une autre chambre d’amis meublée de la même façon. Elle ouvrit les rideaux, détacha ses cheveux et libéra son bras de l’écharpe. Elle se déshabilla en laissant tomber ses vêtements en tas sur le plancher. Elle rampa sur le lit. Elle s’allongea sur le ventre, le visage sur l’oreiller. Le temps tourna en circuit fermé ; elle était déjà morte. Puis elle dut sentir les enfants debout à la porte car – avec un très grand effort, en tournant la tête et en ouvrant un œil – elle vit, dans le miroir, que, oui, les enfants l’avaient espionnée, elle ne savait pas depuis combien de temps, mais ils avaient sans aucun doute vu leur mère allongée sur le lit, l’étendue blanche de son dos couverte de bleus et de marques jaunâtres. « Andy ? » fit-elle, et le mot sembla étouffé, faible. « Tous les deux. S’il vous plaît, allez jouer dehors. »

Peu de temps après, Ida préparait le repas dans la cuisine, une pièce immense avec une cheminée dans laquelle on pouvait se tenir debout, un sol dallé et une longue table de bois en plein centre. Elle travaillait sur la table tandis que les jumelles, les filles de cuisine adolescentes qui travaillaient avec elle depuis près d’un an, coupaient des légumes sur des dessertes recouvertes de marbre, accotées au mur du fond. Les enfants, consciencieusement vêtus de neuf, montrèrent le bout de leur nez.
« Bonjour.
— Bonjour ! Vous voilà, dit Ida. Qui veut le biscuit ? » Elle ne parlait qu’un anglais rudimentaire.
La petite fille leva sa poupée et déclara catégoriquement : « Elle s’appelle Pinky. On s’est sauvés.
— On est partis », la corrigea le garçon.
Ida simula la compréhension avec un sourire tous usages et leur donna un biscuit à chacun. La petite fille commença à sauter en cercle.
Le garçon dit : « Nous ne faisons que passer. Ne vous inquiétez pas, nous serons bientôt partis. Peut-être demain. Ou après-demain. »
La petite fille s’arrêta de sauter et déclara : « J’habite en Australie.
— L’Australie. Très loin. Beaucoup de kangourous. »
Le garçon ignora la référence aux kangourous et demanda : « Êtes-vous une servante ? »
Au fond de la cuisine, les jumelles pouffèrent de rire.
« Je suis gouvernante, répondit Ida. Et je suis ici très longtemps. Je connais cette maison dedans dehors et je sais tout qui s’y passe. Tout. Qui s’y passe. »
Elle le fixa d’un regard qu’elle utilisait pour faire peur aux enfants. « La peinture. Violette. Je sais. Les rideaux. Je sais. » Elle se tapa du doigt sur le front. « Ici, mon troisième œil. Juste ici. »
Elle se pencha et laissa les enfants toucher son troisième œil chacun leur tour – exactement comme elle l’avait fait, bien des années plus tôt, penchée en avant pour offrir à leur mère le même privilège. À cette époque lointaine, les enfants de la maison n’avaient jamais douté des pouvoirs mystérieux d’Ida, de son affliction ; le frère et la sœur s’étaient donné vraiment beaucoup de mal pour dissimuler leurs bêtises, même dans des pièces vides.
« Je surveille toujours », dit Ida au garçon, et elle se tourna vers les jumelles pour confirmation. Oui, oui, elles hochèrent la tête en guise d’assentiment solennel. Quand les enfants furent partis, une des jumelles laissa tomber maladroitement un jaune d’œuf sur la desserte et, sans tourner la tête, Ida fit claquer sa langue en signe de réprimande.