+ La vie des pierres - Rick Bass
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Rick Bass La vie des pierres

"La vie des pierres" de Rick Bass
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville

PAÏENS

Il était une fois deux garçons, les meilleurs amis du monde, qui tombèrent amoureux de la même fille ; dans une version moins banale de ce scénario éculé, elle n’en choisit aucun des deux mais fit d’un troisième l’élu de son cœur, et ils vécurent heureux à jamais.
L’un des deux garçons, Richard, avait pour ainsi dire misé sa vie sur elle, jouant tout ce qu’il possédait pour gagner l’amour d’Annie, tandis que l’autre, Kirby, était certes attiré, intrigué par elle, mais pas au point de risquer sa vie, son cœur, ou quoi que ce soit d’ailleurs. À cette époque, ils auraient pu passer pour fous tous les trois, quoique aucun spectateur de leur étrange manège de séduction ne l’eût pensé, ni affirmé. Et même à présent, quelque trente ans plus tard, alors que les trois compères sont aussi éloignés, séparés les uns des autres que si le vent ou la poussière les avaient éparpillés, il n’y a aucun regret, aucun sentiment d’échec ou de « si seulement ». Des trois, peut-être seul Richard repense-t-il au passé en songeant que les choses auraient pu très facilement se dérouler autrement. Tant d’efforts déployés, et pourtant il faut voir avec quelle facilité ils s’étaient tous trois dirigés vers des mondes différents, des histoires différentes.

Richard et Kirby étaient en terminale tandis qu’Annie n’était qu’en première, raison pour laquelle les deux garçons pouvaient sortir du lycée plus facilement qu’elle – ils étaient tous deux bons élèves. Comme Kirby possédait une voiture, une vieille Mercury aussi poussive qu’une locomotive, Richard et lui faisaient parfois des escapades jusqu’à la côte, à soixante kilomètres au sud-est de Houston, attirés par une force mystérieuse que ni l’un ni l’autre ne comprenait ou ne remettait en question, pour s’approcher au plus près de la ligne où la mer venait lécher le rivage.
Par ailleurs, les garçons roulaient souvent la nuit, toujours poussés par leur désir d’exploration. Au cours d’une de ces expéditions, ils avaient trouvé une vieille grue toute rouillée à moitié ensevelie et couverte de sel, près de l’estuaire de la Sabine, vestige de l’époque où l’on extrayait du gravier des carrières. Ils l’avaient escaladée (se sentant comme des marmots dans un bac à sable), et s’étaient rendu compte qu’on pouvait dévider le câble métallique, puis au prix de gros efforts, le rembobiner à l’aide de la manivelle. (À ce moment-là, les engrenages géants, tout rouillés, faisaient un tel vacarme métallique que sur l’autre rive, les oiseaux de nuit perchés sur les espars des arbres morts ou à l’agonie s’envolaient : aigrettes, tyrans tritris, hérons, ces derniers décrivant de leurs longs corps dégingandés un arc lent devant la lune ; et comme des particules de rouille se détachaient de chaque pignon du mécanisme au cours de ce retour à la vie ponctué de plaintes et de grognements, les copeaux métalliques voletaient vers la rivière en colonnes rouges scintillantes, aussi fins qu’une pluie de sable, volutes oranges et traînées de fer, comme si une poudre magique avait été jetée en direction de l’eau par l’incantation de quelque sorcier jailli de la nuit.)
Quand on a un tel pouvoir à portée de main, comment se retenir de l’exercer ? Richard descendit de la grue et s’éloigna en pataugeant dans les flaques de vase grise frangées de sel – des crapauds venimeux bondissaient en coassant sur son passage, tandis que les flammes orange des raffineries toutes proches qui se découpaient en dansant sur le fond du ciel oscillaient et crachaient, comme si elles avaient remarqué qu’il s’approchait et l’invitaient à venir plus près encore, souhaitant peut-être alimenter leur incessante combustion avec le feu qui grondait dans les tripes du garçon.
Richard s’empara de l’énorme crochet rivé à l’extrémité du câble, le tira jusqu’à la rive et l’arrima au châssis de la voiture, puis il leva le bras et décrivit de grands cercles concentriques avec la main.
Kirby se mit à tourner la manivelle, et la voiture s’éleva verticalement dans les airs, lentement, sans la moindre peine. Au début, des pièces de monnaie éparses, quelques crayons et des cannettes de Coca s’échappèrent par les vitres ouvertes, puis on n’entendit plus rien d’autre que le bruit régulier des dents du mécanisme qui s’enclenchaient l’une après l’autre ; les garçons poussèrent des cris de joie, et d’autres oiseaux s’envolèrent précipitamment de leurs perchoirs avant de disparaître, inquiets, dans la nuit.
Ce fut seulement quand la voiture se retrouva suspendue à six ou sept mètres au-dessus du sol – se balançant, flottant et tournoyant sur elle-même – que Richard songea à demander si le mécanisme de redescente fonctionnait lui aussi, imaginant le temps infini qu’il leur faudrait pour rentrer à pied si ce n’était pas le cas – imaginant également quelle catastrophe se produirait si un des vieux pignons métalliques lâchait, plongeant brutalement le monstre de Detroit dans la vase.
Mais les pignons tinrent bon. Lentement, par à-coups d’une trentaine de centimètres à la fois, la grue fit redescendre la voiture vers la route.
Le bras refusait absolument de pivoter, il s’était depuis longtemps bloqué dans une position unique, penché vers la rivière comme un vénérable monument tourné en direction d’une guerre ancienne et presque oubliée – mais il y avait des dizaines et dizaines de mètres de câble, ils purent donc s’offrir réciproquement des tours de manège improvisé dans la voiture fusée, l’un actionnant la manivelle tandis que l’autre s’accrochait au volant de toutes ses forces, filant droit vers la lune et priant pour que le filin tienne bon.
Ils eurent tôt fait de découvrir qu’en se faufilant sur le siège du passager et en rebondissant dessus, ils pouvaient pousser la voiture à se balancer davantage, voire à tournoyer sur elle-même tandis qu’elle s’élevait dans les airs – la force de Coriolis tourbillonnant en contrebas comme une rivière invisible et sans contours précis –, et il leur fallut une soirée entière (les pleins phares virevoltaient et bombardaient l’épaisse couche de nuages d’un gris-vert malsain, métallique, là où les fumées toxiques des raffineries s’élevaient au-dessus des cimes) pour se lasser de leur jeu (en compagnie d’oiseaux ébahis qui passaient de temps à autre devant la vitre du pilote). Ils se mirent alors en quête d’autres objets de taille suffisante à accrocher à ce qu’ils appelaient la « pince géante de la faim », arrachant au sable de la rive des traverses de chemin de fer à moitié ensevelies, les pare-chocs délabrés de guimbardes abandonnées, des nids de ferraille enchevêtrés, des réfrigérateurs, des machines à laver et des sèche-linge entassés et couverts de rouille.
Comme dans une partie de flipper rudimentaire ou aux commandes de l’une de ces machines à pince téléguidée que l’on trouve dans les salles de jeux, ils purent transporter et se débarrasser de leurs fardeaux au beau milieu de la rivière. Avec un peu d’entraînement, ils apprirent à dégager le crochet en plein vol, ce qui produisit des résultats satisfaisants : lâcher les épaves de voiture près de la rive d’une hauteur d’au moins quinze mètres, ou parfois les faire atterrir sur la route dans un bouquet assourdissant d’étincelles, ou encore au beau milieu de la rivière en une immense gerbe qui fusait comme le jet d’une baleine. 
Une sculpture finit par s’élever dans le lit du cours d’eau, tel un testament adressé aux machines malmenées et trop tôt épuisées, éventrées avant d’avoir atteint la moitié du grand siècle : roues en acier des trains, mécanismes et engrenages, boîtes de vitesse d’où s’échappaient des filets de liquide chatoyant dans l’eau de la nuit, chapelets de mots iridescents qui descendaient au gré du courant avec la même lenteur que ces viscères jetés par les shamans pour déterminer ou deviner dans quel sens vont le monde et l’avenir. En l’espace de quelques soirées, ils avaient créé un atoll qui divisait les flots lents de la rivière, un îlot d’acier et de chrome sur lequel paressait, les jours de grande chaleur et même jusqu’à une heure avancée du soir, toute une colonie de reptiles et autres animaux : tortues, petits alligators, serpents et grenouilles-taureaux.
Le meilleur moment, c’était la nuit. À cette époque, il y avait encore le long de la Sabine des lucioles qui voletaient sur les rives et à travers les champs de déchets, tourbillonnant autour de la voiture qui s’élevait dans les airs comme un ange, un vaisseau s’envolant vers le bonheur : alors les passagers, les voyageurs devenaient astronautes, ils naviguaient parmi les étoiles, en marche vers un avenir lointain.
En septembre, il n’y avait pas assez d’eau pour que les péniches puissent emprunter la rivière, mais quand les pluies d’hiver venaient l’alimenter, le niveau remontait rapidement (inondant les rives et envahissant la cabine de la grue), et les mariniers qui travaillaient la nuit allaient devoir compter avec le nouvel obstacle que représentait l’îlot de déchets, pas encore représenté sur leurs cartes. Ils se demanderaient avec étonnement (ou pas) d’où pouvait provenir cette structure, mais ils se contenteraient de tripatouiller la visière de leur casquette, puis de noter la présence de l’obstacle sur le journal de bord, avant de poursuivre leur chemin, sans prendre le temps de rêver, irrésistiblement attirés par les contours déchiquetés des raffineries, charriant toujours plus de pétrole et de produits chimiques, des hectolitres de toxines qui clapotaient doucement dans leurs cuves en métal rouillé arrimées sur les péniches, ne s’imaginant jamais quels champs d’amour ils traversaient…
Richard et Kirby s’achetèrent pour cinquante dollars une vieille cloche de plongée dans un surplus de la marine. Il leur fallut découper un nouveau joint de caoutchouc pour garantir l’étanchéité de la valve, ensuite ils purent s’offrir des promenades au fond de la rivière contaminée grâce à leur fidèle grue.
Pour chacun d’eux, l’opération était la même, qu’ils soient aux commandes ou à l’autre bout : celui qui manœuvrait la grue devait soulever le globe jusqu’à ce qu’il touche l’eau couleur de mercure illuminée par le clair de lune, puis le faire doucement descendre, avec son ami à bord, dans les profondeurs du néant. Le passager n’emportait qu’une torche électrique dont la lueur s’affaiblissait au moment de la submersion avant de disparaître pour de bon. À ce moment-là, la cloche, poussée par le courant, se mettait à se balancer, et à l’intérieur, le plongeur, qui n’avait aucun moyen de savoir si le câble avait tenu bon, se cognait aux parois et roulait dans tous les sens, fouillant les épaisses ténèbres du rai de sa torche, apercevant parfois fugitivement l’éclair phosphorescent de l’œil d’un poisson, encerclé d’or et écarquillé d’effroi, et les ventres plats de créatures non identifiées qui s’enfuyaient à toute allure pour éviter l’énorme boule métallique de la bathysphère.
Le câble se tendait alors à se rompre, puis trépidait dans la force impitoyable du courant, oscillant et ondoyant sur place, mais désormais arrivé en bout de course.
Ensuite, la remontée à la surface : quitter l’obscurité totale pour retrouver le noir de la nuit. Les lueurs s’échappant des cheminées d’usines les encerclaient toujours. Mais pourquoi, se demandaient-ils une fois de plus, pourquoi tout le reste du monde était-il endormi ? Les garçons puisaient leur courage dans l’idée qu’eux ne dormiraient jamais. Jamais.
Les après-midi où ils séchaient les cours, ils filaient tous trois ensemble vers le golfe, et arpentaient les plages pieds nus, marchant juste sous la ligne de marée haute, étudiant le rivage comme s’ils avaient rêvé de partir plus loin encore – peut-être que s’ils tombaient juste au bon moment, la marée pourrait bien un jour reculer assez loin pour découvrir toute la déclivité immergée, un territoire entièrement vierge – mais il ne s’agissait pas là d’un désir particulièrement obsédant, parce que tant de choses autour d’eux étaient tout aussi nouvelles. C’était plutôt de l’ordre de l’hypothèse.
Par-delà les flammes s’échappant des cheminées des raffineries, loin sur une jetée battue par les vents, se trouvait un phare abandonné, à la base incrustée de bernaches, et au sommet duquel ils adoraient grimper lors de leurs escapades. Une fois là-haut, sous la coupole de verre, ils se partageaient un thermos de chocolat chaud qu’ils avaient apporté, se passant tour à tour l’unique tasse, et entamaient une partie de Risk, un jeu de société qu’ils adoraient.
Alors, lentement, tandis qu’elle passait de plus en plus de temps avec ces deux garçons plus âgés qu’elle, dans le cœur d’Annie, une petite lueur verte se mit à danser ; puis, plus rapidement, une flamme orange s’alluma et se mit à consumer celui de Richard qui souhaita passer de plus en plus de temps en sa compagnie.
Seul Kirby paraissait intouchable, sa lumière intérieure demeurant inexorablement fraîche et bleue.
Ils continuèrent à prendre du bon temps.