+ Comme un cuivre qui résonne - Peter Stam
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Peter Stam Comme un cuivre qui résonne

"Comme un cuivre qui résonne" de Peter Stam
Traduit de l'allemand par Nicole Roethel

Il est étrange que, même en plein vacarme, on
puisse percevoir un bruit très faible lorsqu’on s’y
attend. Les autres ne l’ont sûrement pas entendu.
Puisqu’ils ne connaissent pas ce bruit, ce léger craquement
du plancher dans l’appartement du dessus.
Ils continuent à parler comme si de rien n’était. Ils
parlent, ils rient, boivent mon vin, mangent ce que
je leur ai cuisiné, sans même se fendre du moindre
commentaire. Ils croient sans doute me faire plaisir
en me rendant visite. Il paraît que la plupart des
femmes rencontrent leur partenaire sur leur lieu de
travail. Moi, dans mon travail, on n’a affaire qu’à des
enfants de cinq ou six ans. Et qu’à leurs parents,
des couples, ou des mères qui élèvent leurs enfants
seules. Karin et Pim se sont connus au scoutisme,
Janneke et Stefan se sont rencontrés pendant leurs
vacances en Australie. J’ai déjà entendu leur histoire
des centaines de fois. Que deux Hollandais lient
connaissance précisément en Australie, ils trouvent ça
drôle ! Ils parlent des bonnes résolutions qu’ils ont
prises le 1er janvier. Rabattre la lunette quand tu es
allé aux toilettes, dit Karin à Pim. Tu ne le fais pas ?
lui demande Janneke d’un air dégoûté. Elle dit
qu’elle a appris à Stefan à faire pipi assis. Karin dit
que les hommes ont un autre sens de l’hygiène. Et les
femmes, qui jettent leurs tampons usagés dans la corbeille
à papier ? dit Pim. Les voilà, leurs conversations.
De toute la soirée, personne n’a dit le moindre
mot sensé.
On peut avoir du café ? demande Stefan, comme
si j’étais la serveuse. Non, je réponds. La première
fois, ils n’entendent rien. Je dois le répéter haut et
fort. Je suis fatiguée. Je serais contente que vous partiez
maintenant. Ils rient simplement et disent : eh
bien on ira boire le café ailleurs. En sortant, Janneke
me demande encore si je vais bien. Elle me jette un
regard compatissant comme lorsqu’un des enfants
tombe et s’écorche le genou. On dirait presque
qu’elle va se mettre à pleurer, mais elle n’écoute
même pas quand je réponds : tout va bien, j’ai juste
envie d’être seule. Je ne pense pas qu’ils vont encore
aller au restaurant. Je ne pense pas qu’ils parleront de
moi. Il n’y a rien à dire sur moi, et c’est très bien
comme ça.
Je retourne sans faire de bruit dans le salon et je
prête l’oreille. C’est d’abord silencieux, pendant un
long moment, puis le craquement se fait à nouveau
entendre. On dirait que quelqu’un rôde dans l’appartement
du dessus, quelqu’un qui essaie de ne pas faire
de bruit. Je suis les pas de la porte à la fenêtre, puis ils
reviennent jusqu’au milieu de la pièce. Un meuble
léger est déplacé, une chaise peut-être, puis voilà
encore un autre bruit, je ne sais pas d’où il provient.
On dirait que quelque chose est tombé, quelque
chose de lourd, de mou.
Je n’ai jamais rencontré Mme de Groot, j’ai juste
vu son nom écrit sur la sonnette, en bas à la porte de
l’immeuble. J’ai pourtant l’impression de la connaître
mieux que n’importe qui d’autre. J’ai entendu sa
radio, son aspirateur, s’entrechoquer ses assiettes et
ses casseroles, si fort que c’était comme si quelqu’un
faisait la vaisselle dans ma propre cuisine. Je l’ai
entendue se lever la nuit en traînant ses savates, faire
couler le robinet de sa salle de bains, tirer la chasse
ou bien ouvrir la fenêtre. Parfois, quand elle arrosait
ses plantes, de l’eau gouttait sur mon balcon, mais si
je me penchais pour regarder en l’air je ne voyais personne.
Je pense qu’elle ne quittait jamais son appartement.
J’aimais ces bruits. C’était comme si je vivais
avec un fantôme, une créature invisible et bienveillante
qui veillait sur moi. Il y a environ deux
semaines, c’est devenu soudain silencieux. Depuis je
n’ai plus rien entendu. Et maintenant ces craquements.
J’ai tout d’abord cru que c’était un cambrioleur.
Pendant que je me déshabille et me rends dans la
salle de bains, je me demande si je dois appeler la
police ou le concierge. Je suis déjà en chemise de nuit
quand je me décide à aller voir moi-même. Je suis
étonnée de ne pas avoir peur. Mais en fait je n’ai
jamais peur, de rien. On est bien obligé d’apprendre
quand on est une femme seule. Je mets mon peignoir,
enfile mes chaussures. Je regarde la pendule. Il
est onze heures du soir.
Je sonne une fois, une deuxième, puis je vois la
lumière s’allumer dans le mouchard. Un homme
jeune, beaucoup plus jeune que moi, ouvre la porte
et me dit très aimablement : bonsoir. Là, je pense
déjà que c’était une bêtise de monter, et pourquoi
faut-il toujours que j’aille me mêler des affaires des
autres au lieu de m’occuper des miennes ? Seulement,
quand, après, on entend dire que des gens meurent et
restent des semaines à croupir dans leurs appartements
sans que personne ne le remarque... Le jeune
homme porte un jean noir et un T-shirt noir avec
écrit dessus « Iron Maiden », le nom d’un groupe de
rock, je suppose. Il est sans chaussures, il y a des trous
dans ses chaussettes.
Je dis que j’habite l’étage du dessous, que j’ai
entendu des pas. Et parce que Mme de Groot semble
avoir déménagé, j’ai pensé qu’il y avait peut-être un
cambrioleur. Le jeune homme éclate de rire, dit que
j’ai été courageuse de monter simplement comme ça.
À ma place, il aurait appelé la police. Comment je
savais qu’une femme habitait ici ? Il a raison. Sur la
sonnette est juste écrit « P. de Groot ». Pourtant
depuis le début j’étais sûre que ça ne pouvait être
qu’une femme, une femme âgée. Je dis que je n’ai
jamais vu personne, seulement entendu. Il me
demande si les femmes font d’autres bruits que les
hommes. Je pense d’abord qu’il se moque de moi,
mais il a l’air de prendre sa question au sérieux. Je lui
dis que je ne sais pas. Il m’inspecte comme le font les
enfants, d’un regard indiscret et fuyant à la fois. Je
présente mes excuses, dis que j’étais déjà au lit. Je n’ai
aucune idée de la raison pour laquelle je mens.
Depuis le tout premier instant, il réussit à me faire
dire des choses que je n’ai pas envie de dire. Nous
nous regardons sans parler, et je pense que ce serait le
moment de partir. C’est alors qu’il me demande si je
veux boire un café avec lui. Je dis immédiatement
oui, bien qu’à cette heure-là je ne boive jamais de café
et bien que je sois en peignoir. Je le suis dans l’appartement.
Lorsqu’il referme la porte derrière moi, ça me
traverse encore brièvement l’esprit qu’il pourrait être
un cambrioleur qui cherche à m’attirer dans l’appartement
pour me réduire au silence. Il est mince, assez
pâle, mais il a une tête de plus que moi et des bras
musclés. J’imagine qu’il se jette sur moi, m’empoigne
et me jette par terre, s’assied sur mon ventre et se
cramponne à mes bras, ça me fait mal, il me fourre un
bâillon dans la bouche pour que je ne puisse pas crier.
Mais il va simplement à la cuisine, remplit d’eau une
casserole et allume la cuisinière. Puis, apparemment
au hasard, il ouvre les placards. Cafetière, café moulu,
filtre, murmure-t-il pour lui-même, comme s’il avait
appris tout ça par coeur, sucre, sucrettes, lait. Comme
il ne trouve pas le café, je lui propose d’aller en chercher
en bas. Non, dit-il, d’un ton si énergique que je
tressaille. Il réfléchit un instant.
— On peut aussi boire du thé.
L’appartement ressemble en tout point à ce que
j’avais imaginé : c’est celui d’une femme âgée. Sur la
table basse du salon traîne un magazine de télévision,
sur le canapé un tricot commencé, partout des coussins
brodés, des plaids faits au crochet, un tas de
babioles, d’objets bricolés et des petits sous-verre avec
des photos de gens laids dans des vêtements démodés.
Nous nous asseyons, moi sur le canapé, lui sur
un énorme fauteuil. Sur l’accoudoir se trouve un
petit boîtier avec plusieurs boutons. Il appuie sur
l’un d’eux et, du socle du fauteuil, s’élève lentement
un repose-pieds. Au moyen de la même télécommande,
il fait basculer le dossier vers l’arrière, puis
vers l’avant. Pendant un moment, il s’amuse à appuyer
sur tous les boutons comme un enfant qui vient de
recevoir un nouveau jouet et, tout fier, le montre à
tout le monde. Nous ne nous sommes même pas présentés,
dit-il soudain en bondissant et me tendant la
main. Daphné, je dis, il éclate de rire à nouveau puis
dit : ah ! bon ! moi c’est Patrick. Étrange que nous ne
nous soyons jamais croisés. Durant tout ce temps, il
ne lâche pas ma main. Il me demande si je vis seule.
Il me vouvoie, ça m’agace, bien que je sois bien plus
vieille que lui. Il me questionne sur ma vie, mon travail,
ma famille. Il me pose tellement de questions
que je n’arrive même pas à lui en poser une moimême.
Je n’ai pas l’habitude que quelqu’un s’intéresse
à moi. Je parle certainement beaucoup trop. Je lui
parle de mon enfance, de mon petit frère qui est
mort, il y a quatre ans, dans un accident de moto, de
mes parents, de mon travail au jardin d’enfants. Ça
n’a rien de captivant, mais il m’écoute attentivement.
Ses yeux brillent comme ceux des enfants quand je
leur raconte une histoire.
La théière est vide, Patrick se lève, ouvre le buffet.
Il y trouve une bouteille de Grand Marnier poussiéreuse
qui est encore presque pleine. Il pose deux
petits verres sur la table, les remplit, en lève un en
l’air.—
À cette visite imprévue ! Je vide mon verre d’un trait bien qu’en fait, je
n’aime pas la liqueur. Lui aussi, il fait une grimace en
buvant, comme s’il n’avait pas l’habitude des boissons
fortes. J’ai eu de la visite, je dis, deux collègues de travail
avec leurs maris. Nous nous réunissons tous les
premiers vendredis du mois. Je ne sais pas pourquoi
je lui raconte ça. Il n’y a rien à dire de plus là-dessus.
Il me dit que le mois de janvier est son mois préféré.
Il a son anniversaire en janvier, dans deux semaines.
Et il aime quand il fait froid.
— Quel est votre mois préféré ?
— Je n’ai jamais réfléchi à ça. Je déteste le mois de
novembre.
Il a un mois préféré, une saison préférée, une fleur
préférée, un animal préféré, un livre préféré, et cetera.
À part ça, il ne parle pas de lui. Je pense qu’il n’a tout
simplement rien à raconter. Comme mes enfants.
Quand je leur demande ce qu’ils ont fait pendant les
vacances, ils me disent : joué. Il est vraiment comme
un enfant. Il est joyeux, un peu gauche, parfois craintif.
Il a toujours l’air un peu étonné. Et il rit beaucoup.
Il me demande si j’aime les enfants. Bien sûr, je
lui dis, c’est mon métier.
— Ça ne veut rien dire. On peut travailler dans
un abattoir et quand même aimer les animaux.
— Oui, mais moi je les aime vraiment. C’est pour
ça que j’ai voulu devenir jardinière d’enfants.
Il s’excuse, il a l’air terrifié, comme s’il venait de
dire quelque chose d’horrible. Il nous ressert. Pas
pour moi, je lui dis, mais je bois quand même.
— Je ne devrais pas être aussi indiscret.
— Non, tu ne devrais vraiment pas.
Je dois passer pour la bonne vieille dadame du jardin
d’enfants. Alors qu’il me fait complètement craquer
avec ses indiscrétions, avec son regard interrogateur
qui donne de l’importance aux choses les plus
banales qui soient. Il lui arrive de ne rien dire pendant
un long moment, de juste me regarder en souriant.
Quand il me demande si j’ai un petit ami, ça
m’agace. J’ai entendu cette phrase si souvent. En plus
ça ne le regarde pas. C’est pas parce que je ne vis pas
maritalement que... Il me regarde avec de grands
yeux. Je ne vois pas comment finir, et mon manque
d’assurance m’agace encore plus.
— Maintenant vous allez m’en vouloir.
— Non, je ne t’en veux pas.
Et ça continue. On boit, on parle de tout et de
rien, de moi, mais pas un mot sur lui. Il me provoque,
mais je ne pense pas qu’il le fasse exprès. Il
regarde fixement mes jambes, jusqu’à ce que je
remarque que mon peignoir s’est entrouvert, qu’on
voit mes cuisses. Il faudrait que je m’épile au plus
vite. Mais qui ça peut bien intéresser. Je referme les
pans de mon peignoir et Patrick me regarde comme
si je l’avais surpris en flagrant délit. Je suis passablement
saoule. Maintenant il pourrait faire tout ce qu’il
veut de moi, je me dis, et illico j’ai honte d’y avoir
pensé. Il est si jeune, je pourrais être sa mère. J’aimerais
passer ma main dans ses cheveux, le serrer contre
moi, le protéger de je ne sais quoi. J’aimerais qu’il
m’entoure de ses bras comme le font mes enfants,
qu’il pose sa tête sur mes seins, qu’il s’endorme dans
mes bras. Comme soudain il bâille, je regarde ma
montre. Il est trois heures.
— Il faut vraiment que je parte.
— Demain, c’est samedi.
— C’est pas une raison.
Le voilà qui se lève et vient s’asseoir à côté de moi
sur le canapé. Il me demande s’il peut me donner un
baiser pour me dire bonne nuit et, avant même que
j’aie eu le temps de répondre, il prend ma main,
l’embrasse. Je suis tellement effrayée que je la retire
brusquement. Il se lève d’un bond et court jusqu’à la
fenêtre comme s’il avait peur que je le punisse.
— Je suis désolé.
— Tu n’as pas à être désolé.
Il dit quelque chose de bizarre. Je vous respecte.
Un long moment nous restons silencieux. Finalement,
il dit : il pleut. C’est toute la belle neige qui va
fondre. Je dis : je n’aime pas la neige, et soudain je ne
suis plus sûre que ce soit vrai. Je n’aime pas la neige
parce que alors les enfants ont tellement de couches de
vêtements qu’on passe une demi-heure à les aider à se
déshabiller et parce que, avec leurs bottes, ils ramènent
de la saleté à l’intérieur. Quand j’étais enfant,
j’aimais la neige. Jadis j’ai aimé beaucoup de choses.
J’ai l’impression d’avoir passé toute la soirée à ne faire
que me plaindre de tout. Il a dit ce qu’il aimait, et
moi ce que je n’aimais pas. Il doit penser que je suis
quelqu’un de négatif, une vieille fille aigrie. C’est
peut-être vrai, d’ailleurs. En ville, je dis. En ville, je
n’aime pas la neige, parce qu’on répand tout de suite
du sel dans les rues et qu’alors tout... Je m’imagine en
train de faire de la luge avec Patrick. Il est assis derrière
moi, presse ses cuisses contre les miennes. Je
sens sa chaleur. Il m’a enlacée entre ses bras, me serre
fort, très fort. Il a enfoui son visage dans mes cheveux,
je sens son souffle sur mon cou. Il me murmure
quelque chose à l’oreille. Il me dit soudainement que
je suis une femme merveilleuse. Qu’il est si content
d’avoir fait ma connaissance. Je ne m’attendais pas du
tout à ça.
— On se voit demain ?
— Le samedi, je vais toujours voir mes parents.
Je dis que, s’il veut, il peut venir dîner dimanche.