+ La vie des pierres - Rick Bass
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Rick Bass La vie des pierres

"La vie des pierres" de Rick Bass
Traduit de l'anglais par Marc Amfreville

Elle avait un jour tué un élan. Elle était alors une toute jeune femme, fraîche émoulue de l’université – son père chéri reposait dans sa tombe depuis trois ans déjà –, et elle s’était levée de bon matin. À flanc de coteau, elle avait traversé des forêts d’immenses pins sylvestres, les étoiles clignotant encore comme des étincelles entre leurs branchages, et des chouettes ululant sur son passage ; l’effort de l’escalade lui faisait souffler des nuages de vapeur, et au bord de son champ de vision, elle entrevoyait une sorte de tremblement, pareil à la décharge électrique dans un ciel de nuit qui précède l’arrivée d’une aurore boréale ou d’un orage de chaleur.
La chasse s’était terminée étonnamment tôt ; des années plus tard, elle comprendrait que les plus belles parties de chasse durent jusqu’à quatre ou cinq semaines, et que parfois, on n’y fait aucune prise. Mais celle-ci s’était achevée en moins d’une heure, dès le premier matin.
Avant même le lever du jour, elle avait reniflé la piste de la harde qui s’était installée pour la nuit à quelques centaines de mètres d’elle, une odeur plus douce et plus musquée que celle de toute une écurie ; s’approchant sans un bruit, elle avait réussi à capter les sons que produisait le troupeau : d’imperceptibles murmures et grognements divers.
Tapie derrière un des arbres géants, tremblant à la fois de froid et d’excitation, elle fut soudain assaillie par l’envie que son père soit là auprès d’elle, rien que pour ce matin, pour qu’il assiste au spectacle, qu’il y participe. Puis elle se remit à trembler, et ne pensa plus qu’aux élans.
Soudain, il fit jour, et elle s’enfonça plus profondément encore dans les hautes herbes sous les grands pins, leur parfum sucré tout contre sa peau. Plus la lumière du jour progressait, plus elle s’aplatissait entre les herbes jaunes.
À quelques pas, les élans se levaient l’un après l’autre. Dans un premier temps, elle pensa qu’ils avaient peut-être détecté sa présence, même si les courants qui réchaufferaient peu à peu les collines n’avaient pas commencé à en escalader les pentes – même si les derniers courants froids et lourds de la nuit étaient encore en train de descendre depuis les hauteurs, la douce brise qui lui caressait le visage rabattant vers elle l’odeur forte de la harde.
Mais les élans continuaient paisiblement à paître, ils évoluaient maintenant avec nonchalance, en produisant toutes sortes de bruits : ils miaulaient, gloussaient, aboyaient et toussaient, broutant la même herbe au parfum sucré que celle dans laquelle elle se trouvait couchée. Elle percevait même le bruit de meules que produisaient leurs dents tandis qu’ils mâchonnaient, et le cliquetis de leurs sabots contre les pierres quand ils s’approchaient des rochers.
Ces créatures lui semblaient très éloignées de celles dont son père faisait des barbecues, découpant la viande rouge alors qu’elle grésillait encore et la déposant dans son assiette d’enfant en annonçant : « élan » ; et pourtant, c’était bien le même animal, quelque douze ans plus tard. À présent, les élans se dispersaient comme de l’eau, ou des flammes vacillantes, quittant les pins géants pour gagner un bouquet de trembles ; sous leurs sabots, les feuilles dorées étaient de la même couleur que leur pelage, et les troncs nus et blancs donnaient l’impression que les bêtes étaient en cage. Pourtant, la harde continuait à se mouvoir librement, entrant et sortant de l’espace clos par ces barreaux, et quand Jyl aperçut le plus gros élan du troupeau, un véritable géant, elle le choisit sans hésiter comme victime, ignorante qu’elle était – ne sachant pas que sa viande serait plus dure que celle de n’importe quelle bête plus jeune. Elle se redressa sur un genou, et tirer ne lui parut pas plus difficile que de loger une balle dans un trou au billard américain : suivant du bout de son fusil et à travers le réticule du viseur le sillon juste au-dessous de l’épaule droite de l’élan tandis qu’il lui tournait le dos pour s’éloigner, elle ne se laissa pas distraire par les bois magnifiques qui formaient une couronne au-dessus de son front ; quand il s’immobilisa au dernier instant, et tourna la tête vers elle, ayant sans doute senti sa présence, elle appuya fiévreusement sur la détente comme on lui avait appris à le faire quand elle était petite. L’élan géant bondit en l’air tel un taureau de rodéo puis esquissa quelques pas de course avant de trébucher, comme si la balle ne lui avait pas déchiré le cœur et la moitié des poumons mais n’avait fait que le désorienter l’espace d’un instant.
Comme retenu par une invisible longe, il s’écroula pesamment ; puis il se releva, parcourut encore quelques mètres avant de tomber à nouveau.
Les femelles et les petits de sa harde, ainsi d’ailleurs que les jeunes mâles, le fixèrent du regard, tentant de comprendre ce qu’il voulait leur dire, désorientés eux aussi par la soudaine explosion. Ils gardaient les yeux rivés sur la source de la détonation – Jyl s’était relevée et observait l’agonie de l’animal, hésitant à tirer une balle de plus, tandis que le reste de la harde la dévisageait avec ce qui lui semblait ne pouvoir être qu’une surprise incrédule.
L’élan se releva une fois de plus et recommença à courir. Cette fois-ci, il ne retomba pas, ayant sans doute compris alors qu’il se débattait à même le sol comment accommoder cet étrange et nouveau dysfonctionnement de façon qu’il n’entrave plus son désir de fuite ; une patte et une épaule relevées contre sa poitrine, à la manière d’un homme portant un cartable, et les pattes arrière bien écartées pour assurer sa stabilité, il s’éloigna au galop tel un cheval entravé, ses immenses bois couleur acajou rejetés en arrière afin de garder l’équilibre : ce qui faisait autrefois son orgueil et sa force était devenu une servitude.
Les autres se retournèrent et le suivirent dans la forêt, disparaissant presque à regret à l’ombre des arbres, toujours avec le même air d’incrédulité ; une fois dans le sous-bois cependant, ils disparurent complètement, et pendant un certain temps, elle n’entendit plus que le craquement des branches et des rameaux – comme si elle avait provoqué un tremblement de terre ou quelque force inconnue –, puis les bruits s’affaiblirent et diminuèrent, jusqu’à ce que, enfin, le silence revienne.
Totalement ignorante à cette époque de ce qu’il fallait faire, elle se lança à la poursuite de la harde plutôt que d’attendre que le mâle ne s’écroule et ne perde tout son sang. Elle ne savait pas qu’un élan ainsi poussé par l’énergie du désespoir peut courir pendant des kilomètres et des kilomètres, le cœur en lambeaux, battant par magie ou par la force de la volonté davantage que par la mécanique conventionnelle du système de pompage des ventricules et de l’aorte ; ainsi poussé, un élan peut courir pendant plusieurs mois, les poumons déchiquetés ou envahis de sang. Comme si, durant son agonie, l’élan avait la faculté de se métamorphoser en une créature complètement différente, capable de respirer et de faire passer l’oxygène directement dans son sang rien qu’en gardant la bouche grande ouverte, un peu à la manière d’un poisson ; et comme s’il pouvait compresser et expédier du sang dans les zones les plus éloignées de son corps et le ramener sans se servir de son cœur, mais en utilisant à la place de mystérieux courants et un désir – la volonté de se rassembler – plus forts que les siens propres, le sang allant et venant, allant et venant, et poussant l’élan à continuer d’avancer, le poussant à continuer d’être un élan.
Jyl avait l’intention de trouver l’endroit où l’animal était tombé la première fois – même de là où elle se tenait, à soixante ou soixante-dix mètres, elle voyait le carré de terre retourné –, de trouver à partir de ce point la piste du sang et de la suivre.
Déjà, elle pensait à ce qui se passerait ensuite et regardait au-delà de ce premier point – alors qu’elle ne l’avait pas encore atteint –, quand elle se heurta à la clôture de barbelés qui séparait la forêt domaniale des propriétés privées adjacentes où la chasse était interdite, et qui avait empêché la grande harde de fuir.
Les fils de fer étaient si serrés qu’elle avait rebondi en arrière, chutant un peu comme l’élan était tombé, la toute première fois. Dans son inexpérience, elle avait gardé le doigt sur la gâchette et une cartouche dans son fusil au cas où elle apercevrait de nouveau l’animal ; en tombant, elle actionna involontairement la détente, déchargeant l’arme une seconde fois, avec un son si inattendu qu’il lui parut encore plus caverneux qu’au coup de feu précédent.
Au-dessus d’elle, une haute branche intercepta la balle, puis se décrocha, atterrissant lentement, comme un cerf-volant. Toujours sur le dos, Jyl la regarda se poser doucement, et elle se tint là, légèrement écorchée, tremblante, avant de finir par se lever pour escalader la clôture hérissée de pancartes « Chasse interdite » et de repartir à la poursuite de l’élan.
Elle fut étonnée de voir combien il était difficile de suivre cette traînée de sang : rien qu’une légère éclaboussure çà et là, parfois rouge, parfois déjà brune sur les feuilles de tremble jaunes qui ressemblaient à des pièces d’or éparpillées – comme si un voleur avait été blessé en emportant un coffre-fort et qu’il ait répandu son sang sur son trésor.
Elle tenta de se concentrer sur sa tâche mais prit soudain conscience d’un intense et poignant sentiment de solitude – se rappelant, apparemment sans aucune raison, que son père était daltonien et songeant combien il lui aurait sans doute été difficile de distinguer ces gouttelettes. Regrettant de nouveau son absence, cependant, pour l’aider à traquer cet élan.
Il était vraiment surprenant de voir combien l’animal perdait peu de sang. Le trou par lequel était entrée la balle, elle le savait, n’était pas d’une circonférence plus grande que celle d’une paille, et celui par lequel elle était ressortie, pas davantage qu’une pièce de vingt-cinq cents, et même cette petite blessure devait être partiellement obstruée par les chairs déchiquetées, si bien que le sang restait prisonnier du corps de l’élan, clapotant à l’intérieur, chaud et empoisonné, désormais inutile mais incapable de se vider.
Une goutte par-ci, une goutte par-là. Elle ne pouvait s’empêcher de s’étonner du petit nombre d’indices disponibles. Il était plus facile de suivre la trace des pattes de l’animal dans la terre meuble et le fatras de brindilles brisées que la piste du sang – même si elle n’était pas entièrement sûre de ne pas être en train de suivre les traces de la harde plutôt que celles de sa proie.
Elle parvint à la lisière de la forêt et découvrit un petit champ labouré, à la terre récemment retournée rendue sombre par le chaume d’automne. Son élan s’était écroulé au beau milieu – le reste de la harde, parti depuis longtemps, avait disparu – et un camion était déjà garé à côté du corps sans vie ; tout près, se tenaient deux hommes d’un certain âge qui portaient des chapeaux de cow-boy. Jyl fut alors surprise de voir la taille des bois, plus hauts que ces hommes alors que l’animal était couché à terre, plus hauts même que la cabine du camion.
Les types ne paraissaient pas très heureux de la voir approcher. Il lui sembla qu’elle mettait un certain temps à les rejoindre. Elle eut du mal à traverser les sillons et les mottes de chaume, et en voyant l’expression des deux hommes, elle craignit un instant que l’élan n’ait été une de leurs mascottes, qu’ils lui aient même peut-être donné un nom.
Ce n’était rien d’aussi grave, découvrit-elle bientôt ; ils n’étaient néanmoins pas ravis. Leurs traits s’adoucirent un peu tandis qu’elle finissait de les rejoindre et qu’ils virent combien elle était jeune et surtout effrayée – elle aurait facilement pu être leur fille. Il émanait d’elle une sorte d’énergie qui les disposait en sa faveur ; ils avaient aussi du mal à imaginer qu’elle aurait pu venir réclamer le corps de l’animal si elle l’avait tué dans des circonstances illégales.
Pas de poignée de main, pas de présentations. Il restait encore du givre sur le pare-brise du camion ; Jyl comprit qu’ils avaient dû bondir à l’intérieur et démarrer sans le laisser chauffer pour se précipiter vers l’endroit où se trouvait la harde. Où ils pensaient la trouver.
Un nuage de vapeur s’échappa de la bouche d’un des deux hommes quand il s’adressa à elle, même s’ils se tenaient tous les trois dans la lumière du soleil.
« Vous l’avez tué de l’autre côté de la clôture, pas vrai, dans la forêt domaniale, et ensuite, il a sauté par-dessus pour venir mourir ici ? » demanda-t-il, sans la moindre ironie, comme si, maintenant qu’il voyait les traits de Jyl, sa peur et sa jeunesse, il lui était impossible de se la représenter en train de braconner.
L’autre homme, qui apparemment avait quelques années de plus que le premier – on aurait dit deux frères, l’aîné apparemment âgé d’à peu près soixante ans, et l’air plus féroce que son cadet –, intervint avant qu’elle ait pu répondre : « Ces élans savaient qu’il ne fallait pas franchir cette clôture durant la saison de la chasse. Le vieux mâle ne les aurait jamais laissé faire. Ça fait cinq ans que je l’observe, et chaque fois qu’une femelle ou qu’un petit commence rien qu’à poser les yeux dessus, il penche, enfin il penchait, ses bois et les poussait à s’en éloigner. »
Jyl comprit que cette sortie constituait la plus franche déclaration d’amour à un animal dont le vieil homme était capable, et tous trois baissèrent les yeux vers l’imposante ramure de l’élan, dont le corps diffusait encore une douce chaleur. Ses bois verticaux étaient plus grands que n’importe quelle épée mythique. Il ferma les yeux. Un petit filet de sang s’échappait encore de sa blessure à l’épaule gauche, et l’odeur musquée que les cervidés conservent après le rut était intense. Jyl ne put que balbutier : « Je suis désolée. »
Le plus jeune des deux frères parut presque alarmé par cette déclaration.
« Vous ne l’avez pas abattu sur nos terres, hein ? insista-t-il. Pour je ne sais quelle raison – peut-être qu’une femelle, ou un petit, avait franchi la clôture et qu’il essayait de la, ou le, ramener de l’autre côté –, il se trouvait dans la forêt domaniale, vous lui avez tiré dessus, il est revenu de notre côté en sautant une fois de plus par-dessus et il s’est traîné jusqu’ici, pas vrai ? »