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Benjamin Markovits Imposture

"Imposture" de Benjamin Markovits
Traduit de l'anglais par Catherine Richard

Il y a quelques années, j’enseignais dans une école privée à New York. Parmi mes collègues, se trouvait un professeur de littérature nommé Peter Pattieson ; j’eus vaguement l’impression, en faisant sa connaissance, d’avoir déjà entendu ce nom-là quelque part. Mr Pattieson cultivait une présence extrêmement énigmatique dans les couloirs de l’établissement. Il était maladivement mince, avec une maigre barbe ondoyante et une volumineuse chevelure ; en regardant attentivement, on discernait presque, en dessous, le visage et la tête d’un homme juvénile à la peau lisse. J’étais trop jeune, à l’époque pour évaluer l’âge d’un individu de la génération de Peter. Il pouvait avoir une quarantaine d’années, selon moi, aussi bien qu’une soixantaine largement sonnée. Je n’eus guère l’occasion de l’observer de près, au début. Une bonne dizaine d’années avant mon arrivée, il avait décidé de ne plus dire un mot – hormis, en fait, aux élèves de ses classes.
Un certain nombre de bruits couraient à son sujet. Comme quoi il aurait été lanceur dans une équipe de base-ball de deuxième division ; il aurait jadis joué Hamlet au National Theatre de Londres ; il aurait failli devenir batteur des Ramones, mais avait fait une overdose la veille de leur premier concert, à en croire l’histoire qui se racontait, et le temps de se rétablir, il avait été tranquillement, impitoyablement remplacé. Quelle que soit la vraie version du lot (peut-être l’étaient-elles toutes), personne ne pouvait douter que le rivage sur lequel il s’était échoué avait, en son temps, été battu par un océan de drogues. Les hédonistes se repèrent toujours, chez les professeurs de littérature. Ceux qui enseignent Saul Bellow n’en font pas partie ; ceux qui enseignent Thomas Pynchon, si. Ceux qui enseignent Wordsworth et Tennyson n’en sont pas ; ceux qui enseignent Coleridge et Blake, si, de toute évidence. Mr Pattieson enseignait Pynchon, Huxley, Dowson, Beddoes, Byron : il n’aurait pas affiché plus clairement son passé en arborant un bandana en batik, des lunettes noires et une moustache en guidon de vélo pour dispenser ses cours. (En fait, il portait une chemise blanche crasseuse et une veste noire couverte de cendres de pipe.) Inutile de préciser que ses élèves l’adoraient. Les adeptes du culte de Pattieson étaient facilement reconnaissables : les garçons, à leur barbe rare et leurs vêtements sales, d’un conformisme démodé ; les filles parce qu’elles arboraient un maquillage charbonneux sur teint blafard, des chemisiers à col montant et des gilets de velours.
Pattieson, je l’ai dit, était un homme difficile à aborder. Lorsqu’on lui adressait un salut amical dans les couloirs, il lui arrivait d’émettre un grognement en retour. Lequel grognement, je le remarquai d’emblée, avait une profondeur toute irlandaise, mais que l’homme ait grandi en Irlande, ou simplement au sein de la communauté irlandaise de New York, je n’aurais su le dire. L’établissement était plein d’Irlandais de New York qui, pour la plupart, n’étaient jamais sortis des trois États qui composent la grande agglomération new-yorkaise ; leur diction semblait un peu tiraillée entre les attraits de différents accents. Lorsqu’on posait à Peter une question directe, quelque chose  qui nécessitait une réponse, il esquissait en retour un hochement de tête affirmatif ou négatif. Exiger plus qu’un oui ou un non de sa part ne rapportait au questionneur qu’un regard fixe qui semblait légèrement exorbité derrière les verres épais des lunettes. À l’heure du déjeuner, entre deux cours, et parfois (quand je me réveillais de bonne heure) le matin, avant l’assemblée, je le voyais planté dans l’allée, juste devant l’école – fumer dans l’enceinte de l’établissement était interdit, aux élèves comme aux professeurs –, la pipe à la bouche, une paire de gros écouteurs aux oreilles, un walkman datant d’une bonne dizaine d’années dépassant de la poche de poitrine de sa veste. Je me rappelle avoir un jour perçu, en passant à côté de lui, quelques bribes du Requiem de Fauré qui s’échappaient de ses oreilles ; une autre fois, j’eus la surprise de déceler les accents entraînants de In the Summertime.
L’un des privilèges des professeurs nouvellement nommés consistait à avoir le droit d’assister, chaque fois que notre emploi du temps le permettait, aux cours de nos collègues plus expérimentés. Sur la fin du deuxième semestre, je finis par trouver le courage d’assister à celui de Peter. Je lui laissai un message dans son casier (comme le voulait le protocole). En tout état de cause, il ne pouvait se dispenser d’un minimum de conversation avec moi – ce qui était justement, j’avais presque tablé là-dessus, la seule chose à laquelle il refusait de se prêter. C’était un de ces jours d’avril comme on en voit à New York, où la neige arrive subitement. Le chauffage avait été coupé pendant la semaine de beau temps qui avait précédé, et personne, apparemment, n’arrivait à le rallumer. La salle de classe était glaciale, et la chaleur de nos corps parvenait tout juste à embuer les vitres. Par moments, quand un filet ruisselant ouvrait une éclaircie sur un carreau, on apercevait brièvement les flocons qui, le plus souvent, s’élevaient en tourbillonnant, soufflés par une rafale. Peter, je m’en souviens, avait gardé son pardessus : cela lui conférait une dignité gothique qui s’accordait assez bien avec le thème débattu.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais de sa part : à une sorte de transformation, je suppose. Peut-être au fait que, derrière une porte close, sa personnalité sociable ne manquerait pas d’émerger : secrète, naturellement, mais chaleureuse, généreuse, expansive, ne serait-ce que pour prouver, par contraste, à quel point le monde perdait au change, avec cette constante mise en veilleuse de son tempérament. Or, il n’y eut pas de transformation. Bien entendu, il ne pouvait rester muet face aux élèves, mais sa voix, quand je l’entendis, ne paraissait guère que la matérialisation naturelle, pour ainsi dire, de son silence habituel : marmonnée, réticente, à peine audible, hypnotique. Il regardait fixement, comme il le faisait toujours, les bras pendant le long du corps, inertes, comme toujours. C’était logique, je le perçus aussitôt ; il se taisait parce que cela lui convenait. C’était ça, sa véritable personnalité. Ce que la salle de classe tirait de lui n’était que conscience professionnelle : il parlait parce qu’il en avait l’obligation, pour une fois, et curieusement, la force de cette obligation se faisait sentir. Ce qui m’étonna, d’un point de vue professoral, ce fut de constater à quel point cette force se révéla persuasive : ses élèves sales, débraillés, s’affalaient sur leur table, espérant, à la faveur de leur silence attentif, saisir ses moindres paroles.
Il s’agissait d’un cours facultatif destiné aux élèves de terminale, qui portait sur Byron – Peter avait atteint le stade de son entêtement, ou de sa carrière, où il pouvait enseigner ce que bon lui semblait. J’avais été nommé dans l’établissement au sortir d’une maîtrise à Oxford sur les romantiques. Ce fut la magie d’Oxford pour une oreille américaine, le simple nom, je crois, qui me valut le poste. Quoi qu’il en soit, ma thèse avait porté sur Byron ; j’avais choisi le cours de Pattieson en partie dans l’espoir de lui étaler un peu ma compétence professionnelle. Je n’en avais pas souvent l’occasion ; et la solitude méthodique de Peter avait à mes yeux quelque chose de très attirant. Les jeunes gens, je crois, ne puisent leur confiance en eux que dans la soif d’éloges ; leur confiance, du moins ses manifestations extérieures, commence à décliner dès lors qu’il décident de se sevrer d’éloges. En tout cas, c’est ainsi que cela se passa dans mon cas. Je voulais que Peter m’admire ; je voulais qu’il me parle.
La plupart des salles de classe de cette école, y compris la mienne, étaient agencées comme pour des séminaires, autour d’une très coûteuse table en merisier. Nous nous prenions presque pour des universitaires ; c’était d’ailleurs l’attitude que nous adoptions pour justifier, entre autres, le montant de nos salaires. Peter, lui, avait refusé sa coûteuse table en merisier et les chaises assorties. Sa salle était disposée comme elle l’avait toujours été, en rangées formelles d’étroites tables faisant face au professeur, lequel se tenait devant un tableau noir. Je pris ma place au fond, où je pouvais étendre les jambes et observer toutes les coupes de cheveux graisseuses des élèves installés devant moi. Je n’étais guère plus âgé qu’eux, tout compte fait, et ne tardai pas à me sentir dans le rang. Ma place était visiblement parmi ces garçons et filles effrontés, incertains, dont la vie, malgré l’insatisfaction qu’ils feignaient, se déployait tout entière devant eux, plutôt que dans la docte solitude d’un professeur qui, indépendamment de tous ses aspects mystérieux, assumait clairement l’idée que le meilleur de sa vie soit désormais derrière lui.
Le cours, en fait, portait sur un récit intitulé Le Vampire, écrit, précisa Mr Pattieson, lors de la même flambée d’inspiration que le Frankenstein de Mary Shelley : les deux histoires furent ébauchées dans la même villa campagnarde, face au lac Léman, au cours de la même période de temps exécrable, pendant l’été 1816. Lord Byron et Clare Clairmont, sa maîtresse épisodique, Mr et Mrs Shelley, et le médecin de Byron, un jeune homme du nom de Polidori, avaient dû se terrer une semaine ensemble. Pour tromper l’ennui, ils se racontèrent d’abord des histoires fantastiques, et il ne s’écoula guère de temps, entre tous ces écrivains, avant qu’ils ne s’essaient à rédiger les leurs. Frankenstein parut en 1818, et fit très forte impression ; l’année d’après, une rumeur se propagea chez les libraires londoniens selon laquelle Lord Byron était sur le point de livrer sa propre contribution au concours. Bien qu’un soupçon d’imposture flotte évidemment dans l’atmosphère, personne ne portait grand intérêt à sa véracité. Le scandale de la séparation de Byron et de son épouse, qui datait d’à peine trois ans, n’était pas éteint, mais s’était estompé en un souvenir moins cuisant. Cette seule rumeur aurait suffi à faire vendre ses livres. Mais John Murray, le vieil éditeur et ami de Byron, avait très à cœur de clamer qu’elle n’était pas fondée.
Ce qui parut finalement, et de façon anonyme, en avril 1819, ce fut la petite brochure que Mr Pattieson entreprit de distribuer à la classe. Je la tournai et la retournai. Le frontispice gothique, l’utilisation des fontes typographiques, l’épaisseur d’encre autour de la date, tout révélait la copie minutieuse d’un tirage original – bien que pages cornées et traces de soda témoignent des générations d’étudiants qui avaient feuilleté ces fascicules avant nous. Mr Pattieson recensa, peut-être à mon intention, les principes du New Historicism. (C’était le genre d’établissement au sein duquel ces termes faisaient partie du courant d’idées ambiant.) Ce qui comptait par-dessus tout pour Pattieson, à propos d’une œuvre littéraire, c’était l’historique de sa publication. Le Vampire avait d’abord été publié dans le New Monthly Magazine de Henry Colburn. La nouvelle s’était vendue comme seuls les écrits de Byron pouvaient se vendre, à raison de cinq mille exemplaires par jour : ce seul chiffre paraissait désigner le poète.
Dans un éditorial astucieusement équivoque, Colburn avait évoqué l’auteur de la nouvelle. Pattieson le lut pour la classe. Il tenait particulièrement à ce que nous remarquions avec quelle adresse l’éditeur avait suggéré ce qu’il n’osait pas nommer : « Nous avons reçu le récit qui suit au cours de l’automne dernier, d’un Ami voyageant sur le continent – en compagnie d’un Individu dont le sceau du Génie est inimitable. » La voix de lecteur de Peter était la même que sa voix de professeur, mais plus basse encore, et encore plus asservie aux rythmes. Je mis quelques secondes à me rendre compte qu’il n’était plus en train de lire : ce qui prouve, je pense, à quel point, pour un homme comme Pattieson, la langue a peu changé en deux siècles. Il parlait le romantique comme si c’était sa langue maternelle. Colburn, poursuivit-il, avait mis le doigt sur un détail qui avait toujours titillé le public de Byron : l’idée que les meilleurs écrits du poète se rangeraient juste au-delà de ce qu’il osait lui-même publier. L’article laissait entendre que la nouvelle en question avait été dérobée à son auteur : elle avait le charme fascinant d’une conversation entendue par hasard. L’anonymat semblait la preuve indiscutable de son authenticité.
Mr Pattieson nous demanda de lire à tour de rôle (ce qui lui permettait de se retrancher dans le silence) et, je l’avoue, mon cœur battit un peu plus vite quand ce fut à moi de m’exécuter. Le Vampire racontait l’histoire d’un jeune homme, Aubrey, se frayant un chemin dans la société. (Dans la pile de manuscrits que je reçus à la mort de Peter, je découvris l’une des brochures originales, qui se trouve actuellement sur mon bureau, à côté de moi.) Lord Ruthven, un aristocrate en vue, prend Aubrey sous son aile et lui propose de voyager en sa compagnie à travers le continent. Ils se mettent en route et commencent à parcourir le monde. Une meute de brigands les arrête aux abords d’Athènes. En se battant contre eux, Ruthven est mortellement blessé ; il supplie son jeune ami de taire formellement sa mort pendant une année. Aubrey en donne sa parole et enterre son compagnon sous un amas de rocs, dans les contreforts arides de la ville, puis poursuit seul son voyage.
C’est alors, je m’en souviens, qu’arriva mon tour de lire. Quand, enfin, le jeune homme rentre en Angleterre, il est stupéfait de trouver son mentor, dans une santé éblouissante, à la place qu’il occupait au cœur de la société mondaine. Aubrey, lié par son serment, garde le silence, même lorsque Ruthven entreprend de courtiser sa sœur, le tendre amour de son enfance, son inséparable compagne de jeux. Horrifié, Aubrey sombre dans la folie et ne retrouve la raison qu’au matin du mariage. Il menace alors de démasquer son ancien protecteur. Ruthven rétorque que si le mariage est ajourné, Miss Aubrey sera « déshonorée. – Les femmes sont fragiles ! » (Ce fut ma dernière réplique, et je lui insufflai non pas de la perfidie désapprobatrice, mais une intonation de profonde austérité. L’âme d’un vampire est sa respectabilité : je voulais montrer à Peter que je le savais.) Le mariage est célébré, puis les nouveaux époux partent en lune de miel à Brighton. Aubrey, brisé par le chagrin, révèle ce qu’il sait aux tuteurs de sa sœur, qui entreprennent aussitôt des recherches. Mais Ruthven a pris la fuite ; et ils découvrent que la sœur d’Aubrey a « déjà étanché la soif d’un vampire. »
Telle était donc l’histoire ; nous restâmes un instant pétrifiés lorsqu’elle s’acheva, en proie à une sorte d’hébétude rêveuse. Les critiques – Pattieson finit par briser notre silence – avaient été acides, pour la plupart. « Cela dit, précisa-t-il, c’était leur fonction. »