+ L'histoire des larmes - Alan Pauls
Actualités Presse Nouvelles
Alan Pauls L'histoire des larmes

"L'istoire des larmes" d'Alan Pauls
traduit de l'espagnol (Argentine) par Vincent Raynaud

À un âge où les enfants meurent d’envie de parler, il peut passer des heures à écouter. Il a quatre ans, du moins c’est ce qu’on lui a dit. À la stupeur de ses grands-parents et de sa mère, réunis dans le salon du petit trois pièces situé rue Ortega y Gasset d’où son père a disparu huit mois plus tôt, sans explications pour autant qu’il s’en souvienne, en emportant son odeur de tabac, sa montre de gousset et sa collection de chemises Castrillón, sur mesures et ornées
de son monogramme, et où il revient désormais presque tous les samedis matins, sans doute pas aussi ponctuellement que son ex-femme le souhaiterait, pour appuyer sur le bouton de l’interphone et intimer, de ce ton crispé qu’il apprend plus tard à interpréter, lui, comme un indicateur de l’état dans lequel se trouvent les relations de son père avec les femmes après avoir eu des enfants avec elles, à quiconque lui répond : qu’il descende ! ; et il traverse donc la pièce à toute allure, dans le pathétique costume de Superman qu’on vient de lui offrir, les bras tendus vers l’avant et faisant grossièrement mine de voler, tel un canard muni d’attelles, une momie ou un somnambule, puis transperce et réduit en éclats la vitre de la porte-fenêtre qui donne sur le balcon.
Une seconde plus tard, il reprend ses esprits, comme après un évanouissement. Il se découvre debout parmi les pots de fleurs, il a un peu chaud et tremble. Il examine ses mains et remarque deux ou trois minces filets de sang, comme dessinés, qui parcourent ses paumes.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire à première vue et à ce que se chargeront par la suite de répéter les récits qui perpétueront le souvenir de cet exploit, le plus spectaculaire sinon le seul d’une enfance par ailleurs déterminée dès le début à ne pas attirer l’attention, préférant se consacrer à des activités solitaires, la lecture, le dessin et la toute jeune télévision de l’époque, signe que ce que l’on nomme d’ordinaire la vie intérieure et qui caractérise, semble-t-il, des créatures plutôt étranges, est plus développé chez lui que chez les autres enfants de son âge, il n’a pas été sauvé par la constitution d’acier du héros qu’il imite. Ce qui l’a sauvé, c’est sa sensibilité, pense-t-il, bien qu’il garde cette explication pour lui, comme s’il craignait que la révéler, en plus de contredire la version officielle, ce dont il ne se soucie pas, puisse neutraliser l’effet magique qu’il prétend invoquer. Cette sensibilité, il ne va toutefois pas jusqu’à la considérer comme un privilège, ainsi que le fait le reste de sa famille et en particulier son père, de loin celui qui en tire le plus grand profit, mais tout juste comme un attribut congénital, aussi incongru et, dans tous les cas, naturel à ses yeux, que son aptitude à dessiner des deux mains, un talent souvent célébré par la famille et par ses satellites qui n’a aucun précédent et ne tarde pas à disparaître. Car chez Superman, son héros absolu, véritable monument dont les aventures le passionnent à tel point que, tout comme les myopes, il colle pratiquement les pages des magazines à ses yeux, non pour lire, puisqu’il ne sait pas encore, mais pour se laisser envoûter par les couleurs et les formes, ce ne sont pas les prouesses qui l’enchantent mais les moments de capitulation, fort rares il est vrai, et peut-être, de ce fait, tellement plus intenses que ceux où le superhéros, en pleine possession de ses moyens, attrape au vol le pan de montagne que quelqu’un précipite sur une cordée d’alpinistes, par exemple, construit en quelques secondes une digue afin de freiner un torrent dévastateur ou récupère en rase-mottes une poussette contenant un bébé qu’un camion de déménagement hors de contrôle menace de renverser.
Il distingue deux types de faiblesse. Le premier, qui l’intéresse mais seulement jusqu’à un certain point, relève du dilemme moral. Superman doit choisir entre deux maux : arrêter la tornade qui s’apprête à passer la ville entière à la centrifugeuse ou empêcher un mendiant aveugle de trébucher et de tomber dans un fossé. La disproportion entre ces deux périls est évidente pour tout le monde, mais pour Superman elle est dépourvue de valeur et même condamnable du point de vue moral, et c’est précisément pour cela, en raison de l’intransigeance qui le conduit à leur donner autant d’importance, qu’il se retrouve en situation de faiblesse et qu’il est plus vulnérable que jamais à toute attaque ennemie.
À l’inverse, l’autre est une faiblesse organique, originelle, du reste la seule qui le contraint, lui, à quatre ans, à envisager l’inenvisageable par excellence : l’éventualité que l’homme d’acier meure. Pour que cela se produise, il est absolument indispensable qu’intervienne l’une des deux « pierres du mal », la kryptonite rouge, qui le fait flancher mais ne le tue pas, ou la verte, seule capable de l’annihiler, toutes deux venues de sa planète natale afin de lui rappeler la vulnérabilité que le monde des hommes, peut-être moins exigeant, s’efforce de lui faire oublier. S’il est une chose qui le fascine, c’est cet homme d’acier qui, exposé au rayonnement de ces pierres maléfiques, a le vertige, garde les yeux mi-clos et, forcé d’interrompre immédiatement ce qu’il fait, met un genou à terre, puis l’autre, ses épaules croulant sous un poids insupportable, et finit par traîner sa silhouette bleu et rouge tel un moribond. C’est là ce qui, prolongeant d’une certaine façon les effets mortels de la pierre au-delà de la page, le frappe lui aussi au plexus solaire, qui n’a jamais si bien porté son nom, et au plus profond de son coeur, si fort et si radicalement qu’aucune prouesse, aussi extraordinaire soit-elle, ne pourra jamais en dire autant.
La douleur, c’est ce qui est véritablement exceptionnel. Une seule chose au monde peut la causer, et cette chose, bien plus que toutes les actions providentielles pour lesquelles on encense Superman, est ce qu’il en vient rapidement à craindre, lui, à espérer et à prévoir, le coeur au bord des lèvres à chaque fois qu’il revient du kiosque à journaux sans s’arrêter et au risque, comme cela lui est arrivé plus d’une fois, de renverser quelque chose sur son passage, ouvre le magazine qu’il vient d’acheter et se plonge dans la lecture. [...] La douleur est exceptionnelle, c’est pour cette raison qu’on ne la supporte pas. Il classe les épisodes en deux catégories bien distinctes : ceux dans lesquels les pierres fatales interviennent et les autres. Il méprise les seconds, qu’il confine au dernier tiroir de son armoire, celui où prennent la poussière les magazines, les jouets et les livres qu’il rejette en grandissant, tous objets qu’il déteste à présent et que, plus tard, lorsqu’il aura quitté leur orbite, il exhumera extasié et vénérera, ces témoignages de l’idiot candide qu’il ne sera plus mais qui ne pourra que l’attendrir. Si on lui demandait ce qui l’impressionne tant, ce qu’il ressent précisément lorsqu’il voit le halo lumineux des pierres approcher du corps de l’homme d’acier et le colorer l’espace d’une seconde de rouge ou de vert, et pourquoi il frémit de cette façon quand, à bout de forces, comme vidé de son sang, Superman reste étendu au sol, présentant le même aspect qu’avant, lorsqu’il vainquait les lois de la gravité, qu’il dépassait la vitesse de la lumière et que rien au monde ne pouvait lui faire de mal, et pourtant faible, complètement à la merci de ses ennemis, il ne saurait le dire. Il ne trouve pas ses mots. Il n’est pas du genre bavard. Ce qu’il sait, c’est que ce phénomène est très similaire à la brûlure qui envahit le bout de ses doigts chaque dimanche à la tombée de la nuit, quand son père le salue devant la porte de l’immeuble de la rue Ortega y Gasset après qu’ils ont passé la journée ensemble dans l’une des piscines semi-publiques, Embrujo, Sunset ou New Olivos, qui occupent bien vite, dès les premières chaleurs de l’année, vers la mi octobre ou au plus tard début novembre, ses sorties
de fin de semaine. Ils arrivent le matin vers onze heures, onze heures et quart, quand les rares personnes déjà là – généralement des femmes seules du même âge que son père, tellement bronzées qu’on jurerait qu’elles vivent dans un été permanent, une sorte d’État tropical parallèle dont la piscine est sans doute la capitale, et quelques hommes seuls eux aussi, également en maillot de bain, le visage barricadé derrière des lunettes de soleil qu’ils ne retirent que pour exhiber fugitivement les cernes violacés que la soirée du samedi a creusés autour de leurs yeux et, plus tard, pour oindre leurs paupières de crèmes, lotions et huiles dont lui-même ne sait toujours pas avec certitude, aujourd’hui encore, si elles empêchent les coups de soleil ou les favorisent –, n’ont pas déjà pris les meilleures places à l’extérieur, sur la pelouse, au bar et sur les transats.