+ L'église de John Coltrane - Chad Taylo
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Chad Taylo L'église de John Coltrane

"L'église de John Coltrane" de Chad Taylo
traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Isabelle Chapman

Le casino d’Auckland tintait du même accord aigu, éclatant, que tous les casinos du monde. Ce bruit, c’était une musique de machine métallique : un chorus de clochettes synthétisées, de buzzers électriques et de pièces qui glissaient dans des fentes de métal. Chaque quart d’heure l’atmosphère viciée aux relents de pop-corn était dégagée par des bouffées d’air frais soufflant d’une grille implantée à un point éloigné du bâtiment. Sous l’effet de cette vague d’oxygène, les joueurs ensommeillés se remettaient à croire en la chance.
Les machines à sous étaient placées à l’entrée de la salle de jeu, comme en guise d’introduction amicale au processus de perdre son argent. Les probabilités informatiques étaient moches mais les lumières coulantes comme du miel et les tintements doux. Un chant de robot qui carillonnait encore à mes oreilles longtemps après mon passage.
Le feutre des tables était violet-et-rouge au lieu du classique vert-et-blanc, et les cases — Come, No Call, Don’t Pass — portaient des inscriptions en mandarin, quoique les joueurs ne s’y référaient pas davantage. Boxmen et stickmen avaient été embauchés pour leur connaissance des langues étrangères, mais ils ne l’ouvraient guère, sauf pour procéder aux annonces d’usage tandis que les joueurs autour d’eux misaient dans un même mouvement fluide. Les paris étaient lancés sur la table à une vitesse stupéfiante. L’ambiance était à couper au couteau.
Alors que j’approchai, je vis que quelque chose ne tournait pas rond. Un chef de partie était en train de remplacer en toute hâte la fille croupier par un mec plus vieux. La fille avait vingt ans bien tassés et un look décontracté : un des joueurs, un binoclard à la cravate défaite, la fixait d’un œil mauvais. Le chef de partie s’excusa d’un hochement de tête, et le jeu reprit, tout cela le temps d’un battement de cils. Comme je préférais ne pas être le prochain à commettre un impair, lorsque mon portable vibra dans ma poche, j’esquissai un pas en arrière, tel un acteur qui entre en scène à reculons dans une farce burlesque.
Je vérifiai le numéro. Je coupai mon portable.
À mon retour, le chef de partie remplaçait le deuxième croupier sous le regard noir du binoclard à la cravate en bataille. L’endroit était glauque. Nous le savions tous. Les choses sérieuses n’avaient pas lieu dans la salle. Les autres joueurs autour de la table se zieutaient déjà : des cerveaux se sondant mutuellement. Je fis mine de suivre le jeu jusqu’à ce que deux mecs, puis un troisième, reprennent leurs billes, après quoi nous nous dirigeâmes tous les quatre vers la cafétéria, pour choisir entre le poulet panné et les plats froids qui s’alignaient sous la vitrine anti-postillons. Je pris une salade de pommes de terre et du coleslaw et du scotch, puis me rappelai qu’il valait mieux pas toucher au coleslaw, parce que dans ce genre de cuisine, ils ne réfrigéraient pas la mayonnaise, ce qui pouvait s’avérer un piège mortel.
Je fus le premier à distribuer des noms de tables. Aucun des autres n’avait envie de briser la glace, mais merde ! Il fallait bien que quelqu’un se jette à l’eau. Et j’avoue avoir eu des arrière-pensées stratégiques : les autres restaient sur la réserve, alors je prenais le contre-pied — ils ziguent, tu zagues ! Toutes ces manières, ça me tapait sur les nerfs. C’est un casino ici, putain : t’es là pour perdre du pognon. Mais je me disais que c’était encore trop tôt pour les blagues de ce style. Montrer qu’on a le sens de l’humour, c’est comme dévoiler ses cartes.
Le premier sobriquet échut au mec en T-shirt Eagles. Car quand il s’éloigna du comptoir avec son plateau, son pied buta contre la dernière marche.
«  Trip , lançai-je.
Il trouva ça drôle.
— Je m’appelle Bob, ajoutai-je, Bob étant nom assez proche du mien pour que je m’en souvienne, mais assez banal pour rester neutre.
— Frank, déclara le type au visage carré et aux mains fines tachées de son, Frank ou Harry étant les premiers noms qui viennent à l’esprit de n’importe quel mec.
— T’es français, alors ? s’étonna Trip. Les Franks, c’est des Français.
— Les Belges ont des francs, fit remarquer Frank.
— Des euros maintenant, corrigeai-je.
Mais personne n’en avait rien à foutre. Frank devint le Belge, ce qui était mieux — je n’allais pas discuter.
— Qui veut une bière ? s’informa le Belge en se levant.
Trip secoua la tête.
— Je bois pas », dit-il.
Silence consterné. Un aveu aussi énorme, c’était un truc de jeune con, ou bien il nous testait. Le troisième gars la bouclait. Un front haut, des cheveux noirs rabattus en arrière, des mains délicates, un costard en peau de requin, des boucles à ses groles. Une putain d’allure.
« Dash, dis-je. Tu sais, comme Dashiel. » Il n’eut pas l’air de percuter. À moins que si. Je fis tourner les glaçons au fond de mon verre. Les présentations étaient closes.
Le Belge fut le premier à monter, parce qu’il avait la clé. Dash le suivit, en passant par le parking. J’empruntai l’escalier de service. Le climatiseur faisait bourdonner la cage. Ça sentait plus propre.
C’était une chambre double. Le Belge avait tiré les sièges autour du lit. La couette était lisse et luisante. Le matelas neuf offrait une surface convenable. Le room service avait déjà apporté champagne bière eau minérale cacahouètes. Le Belge leur fila cent dollars de pourliche en échange de leur discrétion. Il leur proposa cent de plus pour qu’ils débranchent les détecteurs de fumée, mais ils le rembarrèrent en disant que leur boulot ne valait pas autant.
Le croupier fit son entrée un quart d’heure plus tard, en smoking sous sa veste zippée noire. Un des chefs de partie l’avait eu à l’œil, disait-il : il avait dû faire semblant de rentrer chez lui. Dash fut le dernier à nous rejoindre, grattant discrètement à la porte puis se glissant à l’intérieur comme un simple spectateur. Des lunettes « mouche » pliantes dépassaient de sa poche poitrine. On rapprocha les chaises du lit. Dash chaussa discrètement ses solaires en les ajustant du bout du doigt contre la racine de son nez.

*

Le croupier avait apporté les jetons et les cartes. Au dos elles ressemblaient à des cartes de casino ordinaires, jusqu’à ce que, les retournant, on découvre des top-models en maillot prenant la pose entre les chiffres. Chaque joueur s’accorda avec les autres sur la valeur à attribuer aux jetons et on se serra la main, sur la parole d’hommes sur le point de bluffer et de mentir mais pas de tricher. Le jeune Trip partait comme moi avec un petit tas de jetons, ce qui acheva de me convaincre qu’il nous menait en bateau avec ses Je-bois-pas et ses J’ai-pas-un-rond. Les cartes communes furent étalées au cours de tours d’enchères parfois élevées, parfois basses, où nous nous testions les uns les autres.
Le Belge parlait fort et enfilait les blagues. Il passa aux premiers deux tours d’enchères, tel un hôte bienveillant qui prend du recul pour regarder comment procèdent ses convives. Trip suivit au deuxième. Dash suivit. J’avais un valet et un six de la même couleur, et je me couchai. Le flop était composé d’un valet, d’un six et d’un cinq : je m’en voulus à mort. Dash tétait sa bouteille d’eau. Trip se massait les tempes : il n’avait rien. Un neuf sortit sur la turn et le gamin misa tous ses jetons, ce qui était tellement agressif qu’on aurait cru à du bluff, d’ailleurs tout le monde se posa la question. Dash remonta ses lunettes de soleil sur son nez. Il suivit, et un deuxième neuf sortit, et Trip retourna une quinte, dame par les huit. Dash avait une petite paire. Il avait bluffé. Il demeura impassible tandis que le gamin raflait la pile.
Le Belge fit tapis lors de la troisième main avec trois dix au flop. Il était celui qui déchiffrait le mieux le jeu des autres et il se levait régulièrement pour remplir les verres. Il picolait aussi mais soit il en vidait un peu en douce soit il en versait moins dans son verre. Je m’en foutais. Je doublai ma mise puis la perdis à Trip sur un bluff : il n’avait rien. Le gamin demanda à voir, et je dis meilleure carte le huit et il me dit montre, et la tension monta d’un cran autour du lit.
«  T’as pas besoin de demander à ce jeu, lui rappelai-je.
— Mais c’est que je veux voir, insista Trip.
Le croupier toussa et précisa :
— L’usage veut que tu fasses confiance à ce que le joueur te dit. À ce niveau.
— Bon, d’accord.»
Trip haussa les épaules. Je le fixai d’un regard dur mais son expression ne trahissait rien. Maintenant j’étais décidé à l’avoir: j’allais le casser.
L’occasion se présenta deux mains plus tard quand j’eus une paire de rois servie et me contentai de suivre, deux fois, et le gamin, regonflé à bloc parce qu’il avait un as, misa la totalité de ses jetons, pour m’inciter à renoncer. La rivière dévoila un troisième roi, et Trip en fut pour ses frais. Le gamin était penaud mais il regagna un peu notre respect en sortant les biftons de sa poche. Je lui en rendis un de vingt pour le taxi. Trip en réclama un de plus en disant qu’il dormait sur la côte, ce qui nous fit rire, et, à partir de ce moment-là, je devins dingue et cassai le Belge en trois mains, perdant deux fois puis revenant avec une quinte flush qui avait l’air de ne pas devoir grand chose au hasard. Comme Dash avait déjà entamé le tapis du Belge, nous avions tous les deux pas mal d’avance. Le croupier avait des demi-lune de sueur sous les bras et réclama un break. Debout sur le balcon dans les sorties de bain de l’hôtel, nous fumâmes, les yeux sur les lumières de la ville. À cette heure, le trafic était encore dense. Un camion de pompier dévala Customs Street à grand fracas et disparut au coin de la rue.
J’aspirai la merveilleuse fumée dans mes poumons et contemplai le profil des toits. Au fond, c’était le moment de la partie que j’aimais. Ce moment qui n’était rien d’autre que le rush de la nicotine, de l’air frais et de l’alcool, et je savais que ça ne durerait pas mais c’était justement pour cette raison que c’était si bon, la camaraderie du jeu. Même Dash s’était un peu déridé : il plaisantait à propos des fausses toiles abstraites au mur.
« Tu veux faire grossir le pot ? me demanda Dash. On n’a qu’à doubler la valeur de la mise.
Je me tournai vers la pile sur le lit. J’avais le cash du gamin dans la poche de ma sortie de bain et je me sentais dans un bon rush. J’étudiai Dash en essayant de le jauger — grappilleur ou requin ? Car il était toujours en piste. C’était un joueur conservateur, mais il avait un beau tapis. À cet instant, Dash remonta ses solaires sur son nez. Je lui lançai :

— D’accord ! »

Nous voilà de nouveau assis autour du lit.
Je reçus une paire de rois servie au deuxième tour d’enchères plus un huit. Dash tenait un as et un six, ce qui était bien mais pas super bien. Je m’améliorai d’un poil quand Dash sortit un deuxième six au flop mais ça devint beaucoup plus excitant avec la dame et le neuf au même tour puis avec le valet dévoilé sur la turn. Tout ce que Dash possédait était une petite paire de six non suivie et tout ce dont j’avais besoin pour composer une quinte était un neuf. Les neuf se trouvaient encore dans le paquet et les cartes s’étaient montrées amicales avec lui toute la soirée : ce n’était pas une anticipation stupide. Je fis tapis. Je tirai un quatre.