+ Updike & moi - Nicholson Baker
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Nicholson Baker Updike & moi

"Updike & moi" de Nicholson Baker
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Martin Winckler

JLe 6 août 1989, un dimanche, installé comme d’habitude, les pieds à l’horizontale, sur une chaise longue en aluminium recouverte de coussins à pois rouge sang dans le bureau de mon beau-père à Berkeley (nous gardions la maison en son absence), je calai mon clavier sur mes genoux au moyen d’un dictionnaire abrégé. Je commençai par taper la date et l’heure, 9 h 46. Je n’avais pas la moindre idée du sujet que j’allais aborder ce matin-là. Une semaine auparavant, environ, j’avais achevé et posté un roman – mon deuxième – et j’étais encore plein de l’élan trompeur qui, s’il permet d’achever les romans, donne également à leur seconde partie ou à leur dernier tiers un goût de dérisoire et de bâclé, lorsque la certitude croissante ressentie par l’écrivain d’être enfin un « pro » et de tout maîtriser coïncide presque exactement avec la désagréable sensation d’agacement du lecteur coincé parmi des personnages et des décors qu’il connaît désormais un peu trop bien pour les apprécier. J’avais terriblement envie de continuer à tapoter facisouplement les touches, et l’imminence de ce plaisir fit jaillir la phrase : « Le plaisir de se mettre à écrire le matin est un bonheur toujours répété » dans le casier des choses-à-taper de ma conscience. Mais avant que j’aie pu bouger les doigts, je me rappelai qu’Updike avait écrit quelque chose de similaire dans Être soi à jamais : « Dans la lumière du matin, on peut écrire avec jubilation, sans la moindre accélération du pouls, tout ce qu’on ne peut regarder dans l’obscurité sans se tourner vers Dieu pour conjurer sa terreur. » Phrase mémorable à mes yeux (même si je ne m’en rappelais que la première moitié), non seulement parce qu’elle semblait simple et vraie, mais parce que je l’avais lue deux fois, la première dans une critique du livre, la seconde dans le livre même. Et à ce souvenir d’Updike, j’hésitai ; je ne tapai pas ce que j’allais taper ; je changeai de cap.
Donald Barthelme venait de mourir, le 23 juillet. Ma femme avait lu dans le journal la notice nécrologique publiée par l’Associated Press. Mon sentiment de détachement par rapport aux communautés littéraires et universitaires, si de telles entités existent, fut renforcé par le fait d’avoir appris sa mort non par l’appel téléphonique très affecté d’un collaborateur proche ou d’un élève dévoué de Barthelme, mais simplement par le journal local, dont le contenu est accessible à tous. Je fixai le vide pendant une demi-heure, sans savoir quoi faire, tandis que ma femme se tenait debout au milieu du tapis, les yeux ronds, et répétait : « Je suis si triste, si triste. » Je décidai que je devais une lettre de condoléances à son rédacteur en chef de The New Yorker, mais je ne la commençai pas. […]
Dégoûté par mes motifs ambigus, j’écrivis, en réaction, une note laconique composée de quatre phrases tout à fait incitatives et qui disait, en substance : me manque, livres merveilleux, originalité virtuose, merci de l’avoir publié, grands de ce siècle. « C’est plutôt sec », conclut ma femme. Je la postai, néanmoins ; cette sécheresse était la preuve de ma vertu. (La nécrologie fut publiée sans retard, sans filet noir et pas en fin de magazine, finalement, mais dans la rubrique « Notes et commentaires » du début, et elle contenait effectivement plusieurs citations… mais aucune de moi.) Mais j’étais encore triste. Ma réaction, malgré mon auto-effacement élégant, ne rendait pas justice à la gravité de la situation. Je pensai brièvement écrire une histoire néo-jamesienne dans laquelle un type apprend la mort d’un grand écrivain qu’il admire depuis longtemps et s’épanche douloureusement dans une lettre de condoléances au rédacteur en chef du grand écrivain, se reproche d’avoir à s’épancher douloureusement plutôt que de le pleurer simplement et spontanément, se torture pour savoir s’il devrait détruire les premiers jets de la lettre, qui démontrent à quel point il a travaillé pour atteindre la spontanéité approprié, ou si cet entassement de mensonges, en privant les biographes du matériau originel, prouverait la légèreté avec laquelle il traitait ses ambitions littéraires. Mais une fiction était, pensais-je, une récupération plus bassement opportuniste encore de ma stupéfaction à la mort de Barthelme que ne l’aurait été une lettre exubérante pleine de phrases-à-citer. […]
J’envisageai également d’écrire l’éloge critique de Barthelme que j’avais en tête depuis plusieurs années. C’était, après tout, la manière habituelle de remplir le vide qu’un écrivain laisse derrière lui. Henry James, par exemple, a écrit de longs et délicieux textes commémorant Emerson et Hawthorne après leur disparition ; il étrilla sévèrement Trollope tant que celui-ci pouvait lire ses critiques mais, à la minute où Trollope sombra dans son dernier sommeil, James écrivit à son sujet des pages pleines d’affection et de compréhension. Updike, pour sa part, écrivit des choses délicieuses sur Hawthorne et Melville, des articles importants lors de la publication posthume des journaux de Wilson, et la notice nécrologique de Nabokov. Par conséquent, inspiré par ces praticiens confirmés, je pourrais relire Barthelme lentement, attentivement et me forger (je me savais, depuis l’université, enclin à le faire pour n’importe quel bon écrivain à qui je consacrais beaucoup de temps) une réceptivité béate, fanatique à l’égard de ses qualités, tout en pardonnant ses faiblesses afin de paraître sage et clairvoyant et non bêtement aveugle. Mais pourquoi se fatiguer ? Barthelme n’en saurait jamais rien. Et, de toute manière, je voulais que mes choix de lecture à un moment donné soient le résultat d’influences synergiques plus nombreuses que la simple exigence d’une critique nécrologique. Autrement dit, je ne voulais relire Barthelme que lorsque j’aurais vraiment envie de le relire, et non parce que sa mort m’obligeait brusquement à le faire. Qui plus est, il était mort quelque peu démodé, et j’étais d’abord curieux d’observer en direct la microbiologie de la réhabilitation ou de l’engloutissement progressif, ce que je n’avais pas su faire auparavant pour John O’Hara ou John Gardner, par exemple. Je n’éprouvais aucun désir particulier de faire prévaloir mon opinion personnelle – en supposant que j’avais une opinion bien ferme – à son sujet. […]
La phrase que les critiques se donnent tant de mal à inclure – en délivrant le jugement selon lequel parmi les écrivains vivants Untel figure ou non parmi les premiers – m’était un jour apparue futile : l’écriture, pensai-je alors, est bonne ou mauvaise, que l’écrivain soit là ou non. Mais ce jour-là, après l’annonce de la mort de Barthelme, la question de la présence ou de l’absence, que j’avais déjà vaguement commencé à me poser, devenait le principal élément supplétif que je pensais devoir connaître d’un écrivain : c’était à mes yeux plus important que son âge lorsqu’il avait écrit tel ou tel livre, que sa nationalité, que son sexe, que ses préférences politiques ; plus important même que son hypothétique talent. Est-il vivant ou mort ? – c’est tout ce que je veux savoir. La surface intellectuelle que nous présentons aux morts est soumise à des modifications subtiles de texture et de chimie ; mille et une appréciations de plaisir, de fraternité et d’indulgence commencent à se reformuler dès qu’ils franchissent le filet noir. Les vivants sont toujours virtuellement occupés à penser et à faire les mêmes choses que nous : traverser un tunnel de lavage de voiture, regarder un poney mâcher une carotte, remarquer un échafaudage orange enroulé autour d’une grande église. Leurs conclusions, nous savons qu’ils les tirent des choses telles qu’elles sont au présent. De fait, pour le romancier débutant que je suis, tous les autres écrivains constituent le groupe contrôle pour qui le monde est un placebo. Les morts peuvent rendre service, cela va sans dire, mais nous ne pouvons que deviner très grossièrement la façon dont ils réagiraient à la parcelle de temps dont nous disposons. Et deviner est injuste à leur égard. Même quand – c’est le cas de Barthelme – les défunts sont morts brusquement et relativement jeunes, nous leur accordons leur moment de recueillement et puis, rapidement, nous versons dans le paternalisme biographique en commentant la manière dont ils « se délectaient » de X ou « se gaussaient » d’Y – expressions dont la mièvrerie trahit combien les disparus nous semblent étranges et infantiles. Après leur mort, leurs motivations deviennent ridiculement simples, leurs délices primitifs et stéréotypés ; toutes leurs émotions sont travesties et nous ne pouvons plus balancer leurs livres à l’autre bout de la pièce après avoir lu une phrase qui nous déplaît. Nous ne pouvons plus vraiment les comprendre. Sciemment ou non, les lecteurs examinent toujours, dans une certaine mesure, l’œuvre d’un écrivain vivant en se mettant à sa place ; ils sont désolés pour lui lorsqu’il se plante et, en s’appuyant sur leurs appréciations de sa production passée, ils formulent l’hypothèse subliminale que lui-même froncerait les sourcils ou opinerait du chef devant tel ou tel passage. Les morts, en revanche, ne peuvent guère ressentir d’embarras lorsque nous découvrons les aveux ou les erreurs qu’ils ont faites. Lorsque nous prenons conscience de leur indifférence, nos appréciations évoluent.[…]
Toutefois, la mort a certains avantages. Lorsqu’un écrivain est mort, la fidélité autobiographique importe peu – ou, en tout cas, l’extrême fidélité ne semble pas nuire – à notre appréciation de l’œuvre, ce qui n’est pas le cas s’il est vivant. L’écrivain vivant « ne fait que » parler de sa vie ; l’écrivain mort nous parle de sa vie perdue, hélas… L’égocentrisme, la monomanie, les tendances hallucinatoires d’un Blake, d’un Smart, ou du type qui peignit des chats atteints de schizophrénie électrique sont toutes des qualités engageantes – chez un mort. Pour montrer notre érudition intemporelle, nous rions poliment lorsque nous sentons, par exemple en lisant Sheridan, qu’un mort essaie d’être drôle, mais rarement avec les fous rires tonitruants que nous inspirent les vivants. Dans un passage de La Vie de Samuel Johnson, de Boswell, il est question des récentes funérailles de Garrick, que les personnages décrivent comme grandioses et extravagantes. Une femme affirme avoir entendu dire que chaque voiture du cortège était traînée par six chevaux. À ce moment-là, Johnson perd patience et déclare : « Madame, il n’y avait pas plus six chevaux que six phénix. » Lorsque j’ai lu ça pour la première fois, la colère délectable de Johnson me parut assez drôle pour mériter une exclamation et une tape sur la cuisse ; mais passé cette réaction, je fus troublé car, au moment où j’avais ri, j’étais naïvement convaincu que si ses mots avaient fait mouche, c’est parce que Johnson vivait quelque part, reclus, loin des journalistes. Et puis ma certitude s’est envolée et j’ai entendu le son creux, bourdonnant et funèbre que l’on fait en fredonnant ou en meuglant dans un tuyau de messagerie pneumatique, et réalisé que Johnson était bien mort, et que ses effets comiques étaient aussi fantasmatiques qu’un phénix. À présent, quand je relis cette phrase, je sais que ce qui la rendait drôle à mes yeux, c’est que son indignation est plus comique venant d’un mort. C’est plus drôle si on n’y était pas.
J’abandonnai donc complètement Barthelme. Mais les divers désagréments provoqués par sa mort – ainsi que le sentiment de fragilité de l’existence qui nous étreint chaque fois qu’un de nos enfants souffre de la moindre bricole – se faisaient encore sentir lorsque, ce dimanche matin du début d’août, j’hésitai un instant après m’être remémoré la phrase d’Updike sur la facilité avec laquelle les mots vous viennent le matin. En tant que modèle influent, Updike m’importait beaucoup plus que Barthelme et, à présent, le simple fait de savoir qu’il était vivant, qu’il était au travail et venait de publier l’un de ses meilleurs livres, Être soi à jamais, m’apparut comme une chance considérable. Quelle chance j’avais, de vivre de son vivant ![…] On le voit, la mort de Barthelme m’avait fait complètement changer d’avis. Il me paraissait à présent tout à fait méprisable d’attendre le décès d’un écrivain pour consacrer le meilleur de moi-même à son œuvre. Pareil retard me semblait désormais contraire à l’un des objectifs principaux du roman, qui est d’appréhender des fragments de la vie mentale avec autant de vérité que possible, à mesure qu’ils surviennent, en autorisant les forces environnantes à pénétrer notre compréhension naissante dans la mesure où cela nous permet d’en peindre un tableau plus précis. L’essai commémoratif, qui, dans certains périodiques, arbore son chagrin de clown triste un an après la mort de l’écrivain (comme dans les essais de Henry James sur Zola et Trollope, ou dans sa longue critique de la première biographie d’Emerson), est indigne des qualités descriptives aiguës d’un romancier pratiquant. Confronté, pour une fois, à un sujet vivant qu’il a vraiment la possibilité de comprendre, du fait du régime littéraire et des goûts quotidiens qu’il partage avec lui, il préfère attendre paresseusement le soutien glacial d’une table de dissection pour tracer de lui un portrait ressemblant. Un romancier novice tel que moi a pour mission de décrire la vie aujourd’hui, non de faire de l’histoire ; et l’apport immense que constituent pour lui les livres d’un grand écrivain vivant exige, de par son importance, qu’il l’incorpore, en réponse, à une entreprise romanesque.
Je savais à présent que j’avais une date limite : je devais écrire mon essai sur Updike pendant que les gens pouvaient encore faire la moue simplement parce qu’il était au sommet du panier, avant que les fausses révérences envers feu-le-grand-homme ne finissent, comme elles le font toujours, par s’imposer. Pour prix de son attention, le monde littéraire exige un certain éloignement ; faute de distance géographique, la distance sénile fait l’affaire. Mais cette exigence fait perdre la possibilité d’une véritable connaissance : car il est impossible de découvrir des vérités d’une précision acceptable lorsque le sujet d’étude est éloigné dans le temps, par le langage, par le contexte ou par une physionomie qui décline. J’étudierais donc mes sentiments à l’égard d’Updike alors qu’il subissait encore le mépris des intellectuels devant la popularité et l’omniprésence au tableau des best-sellers.
Je commençai ce matin-là à noter les phrases ou les scènes des textes d’Updike que je me rappelais, à mesure qu’elles me revenaient.