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Jonathan Raban Surveillance

"Surveillance" de Jonathan Raban
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Antoine Caz.

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CAprès l’explosion, le chauffeur du car scolaire renversé se tenait debout près de l’épave, ses vêtements en lambeaux. Il avait porté ses mains à ses oreilles, comme pour se protéger du bruit des sirènes, des alarmes de voitures, des mégaphones,
des sifflets et de l’effondrement des murs. Lors-
qu’il les en écarta pour les tenir devant son visage, du sang dégouttait des deux paumes. Sa bouche s’ouvrit en un hurlement qui se perdit dans le vacarme alentour.
Au loin derrière le car, une décharge de vieux pneus avait pris feu. En tourbillons et grosses bouffées, un panache d’une fumée noire qui paraissait aussi épaisse et luisante que du pétrole dans le soleil du petit matin s’élevait rapidement au-dessus des flammes. Les lettres peintes du nom de la firme, pacific casse auto, cloquaient avant d’éclater sous la chaleur.
Un gosse se faufilait par l’une des vitres brisées du car : un garçonnet d’une dizaine d’années aux cheveux blond filasse, le visage éclairé d’un large sou-
rire ébouriffé. À demi sorti du véhicule, il s’assit sur l’encadrement de la vitre, contemplant l’horrible brasier de pneus en flammes et le chauffeur qui hurlait, comme si le caractère catastrophique de la situation lui échappait complètement.
Les sauveteurs arrivèrent au pas de course – cosmonautes asexués trottinant dans leur combinaison spatiale –, leurs pieds gigantesques dérapant et glissant sur le verre pulvérisé qui recouvrait la route d’une couche de plusieurs centimètres comme une chute de grêle hors saison. Des éclats de verre pleuvaient encore depuis les fenêtres d’immeubles que la déflagration avait frappés de plein fouet.
Vraoum! L’explosion sourde d’un réservoir d’essence parvint de l’intérieur de la casse auto, suivie d’une autre quelques secondes plus tard. Mitraillette à la main, un cosmonaute cria : «À terre! Tous à terre!» à l’adresse de l’équipe de secours, sa voix étouffée et déformée comme il hurlait dans un mégaphone à travers son respirateur. Courbés au ras du sol, trébuchant parmi les éclats de verre, les sauveteurs atteignirent le car, d’où s’échappaient vers le ciel des vrilles argentées de fumée ou de vapeur.
«Tous à l’intérieur! Sortez-moi de là tous les gosses vivants, et vite!»
Les gros lards en costume argenté escaladèrent péniblement le carter de l’essieu, se hissèrent sur le flanc du car jaune et se laissèrent tomber à l’intérieur par les vitres. Deux équipes de deux sauveteurs transportèrent le gosse toujours souriant et le chauffeur, les bousculant à demi le long de la route, pataugeant dans un torrent turbulent qui s’échappait d’une canalisation éventrée. La tête du chauffeur ballottait sur sa poitrine, le sang qui s’écoulait de ses oreilles éclaboussant ce qui restait de sa chemise.
Une femme vêtue d’un jogging déchiré gisait sur le dos, barrant le chemin aux sauveteurs, la bouche et les yeux grands ouverts comme si elle était en train de dire quelque chose d’important quand la mort instantanée l’avait interrompue. Une poussière fine et claire comme du talc se déposait sur son visage, qui recouvrait aussi les voitures garées là et les pissenlits le long des trottoirs, grisaillant tout sur son passage.
Le sol trembla lorsqu’un vraoum encore plus puissant retentit depuis la casse. La tête du chauffeur se redressa brusquement entre les épaules de ses sauveteurs, et il laissa échapper un ululement rauque et gargouillant : «Oh mon Dieu!» Le mot «Dieu» se prolongea plusieurs secondes, se confondant dans l’air avec l’écho grondant de la dernière explosion.
«Pas là! Là-bas! Amenez-les au camion de décontamination! Celui de la Croix-Rouge, bande de trous du cul. Allez, plus vite! Plus vite, j’ai dit!
— Va te faire enculer», dit l’un des sauveteurs à travers sa cagoule anti-matières dangereuses, d’une voix que seuls pouvaient entendre le chauffeur de car et, s’il faisait un effort, son coéquipier. «Connard de garde nationale à la con.»
Le trio chancelant partit d’un trot balourd, suivi de près par les sauveteurs qui transportaient le gosse, comme des concurrents d’une course à trois jambes dans le sprint final avant la ligne d’arrivée.

La puanteur chimique et goudronneuse de l’incendie avait envahi le camion de la Croix-Rouge qui les transportait vers la tente de décontamination à Harborview. Les vitres arrière donnaient sur les flammes bouillonnantes et sur l’épais nuage noir, déchiré ici ou là de trouées d’un bleu sans mélange, qui obscurcissait les rues à présent. Au premier plan, un Humvee à peinture de camouflage, des cosmonautes poussant des lits à roulettes, des silhouettes courant en tous sens, des corps désarticulés, des papiers libérés par l’explosion et flottant en l’air, des traînées de poussière toxique, des amas fumants de briques et
de plaques de plâtre en morceaux.
Le chauffeur du car scolaire, qui s’appelait Tad, s’évertuait à trouver le nom d’un peintre qui aurait pu signer la scène. Goya, peut-être. Ou bien Jérôme Bosch. Il inclina légèrement la tête et enfonça son petit doigt dans son oreille droite pour en débarrasser le conduit du sang factice.
«Comment ça va, mon petit gars?
— Bien.
— C’est mieux que l’école, hein?»
Le nez du gosse s’aplatissait contre la vitre. Le sourire béat n’avait pas quitté son visage depuis l’instant où il s’était extirpé du car.
«Attends un peu, reprit Tad, attends de passer
à la décontamination. C’est une autre paire de manches.»
Là, le gamin serait déshabillé de la tête aux pieds et nettoyé au jet avant d’être admis à l’hôpital. Tad avait déjà subi ce traitement au cours d’exercices précédents. Plus jamais ça : il l’avait fait mettre dans son contrat. Aujourd’hui, dès que le camion aurait rejoint Harborview, il endosserait son nouveau rôle. Après Chauffeur de Car aux Tympans Éclatés, ce serait le tour de SDF en Plein Délire Gênant les Équipes de Secours, puis Amputé à l’Agonie, Homme Victime d’Infarctus, et enfin – le rôle qui lui faisait vraiment peur – Homme Déterré d’un Monceau de Gravats.
Tad Zachary était l’une des six vedettes professionnelles de l’émission baptisée ALERTE ROUGE 27 par le ministère de la Sécurité intérieure. La plupart des victimes étaient interprétées par des volontaires des services fédéraux et par des SDF qui recevaient un salaire minimum et un repas gratuit. Tad et ses camarades gagnaient 1000 dollars chacun payés par le gouvernement fédéral pour leur journée de travail. C’étaient eux qu’on filmait en gros plan, leurs images transmises par satellite au bunker de Washington d’où l’exercice était contrôlé.
Il avait besoin de ce boulot. Sa dernière apparition sur scène datait de seize mois auparavant, lorsqu’il avait joué Willy Loman dans la reprise de Mort d’un commis voyageur au Théâtre ACT. Depuis le début de la récession économique, les théâtres de Seattle mettaient l’un après l’autre la clef sous la porte, et Tad vivotait de ses royalties, de spots publicitaires, de doublages, de campagnes d’informations télévisées, de rôles exécrables à 250 dollars la prise dans des films hasardeux produits par des cinéastes indépendants, de films d’entreprises, de rares jobs temporaires comme animateur dans des voyages pour cadres aux frais de la princesse, et des intérêts sur l’argent que lui rapportait la vente de la maison de sa mère à Portland. Chaque jour ou presque, il lui fallait se redire qu’il avait de la chance : il possé-
dait une bonne réputation locale et de solides relations. Même les petits boulots dans la vente, créneau d’attente traditionnel de l’acteur au chômage, se faisaient rares à présent. Sa copine Gilda Hahn, qui lui avait donné la réplique sous les traits de Linda Loman, avait eu droit aux coupons d’alimentation avant de décrocher le rôle qu’elle tenait maintenant comme vendeuse de nuit dans un 7-Eleven sur Denny Way.
Pour Tad, ces exercices gouvernementaux étaient des représentations, mais pour les services d’urgence il s’agissait de répétitions générales : l’Agence fédérale des situations d’urgence, la Garde nationale, les pompiers, la police, les ambulanciers et les fonctionnaires municipaux en étaient encore à essayer de déterminer leurs répliques et leurs déplacements, et n’y arrivaient toujours pas correctement. Dans ALERTE ROUGE 26, presque tous les sauveteurs avaient été contaminés, le nombre de morts avait largement excédé les prévisions, les chaînes de
commandement avaient été rompues, les hôpitaux débordés. Tad avait entendu dire que les rapports envoyés de Washington étaient si négatifs qu’ils avaient été officiellement classés secrets et n’étaient jamais parvenus à la presse.
Cet épisode-ci était le plus réaliste de tous. Une bombe sale (100 kilos de sulfate d’ammonium, de nitrate et de fioul, mélangés à 25 kilos de césium 137 en poudre) avait explosé dans un conteneur censé renfermer des «vêtements en coton» en provenance d’Indonésie, tout juste déchargé d’un bateau amarré à Harbor Island. C’est un artificier
(le même type qui avait coordonné les cérémonies du 4 juillet sur Elliott Bay) qui avait simulé la formidable explosion à l’aide de poudre à canon et
de fusées chargées de talc pour imiter le césium. L’incendie de pneus avait été allumé à l’essence, le verre pilé fourni par des volontaires debout sur le toit des immeubles du quartier. Au moins, comme ça, les images envoyées de l’État de Washington à la ville de Washington auraient l’air grandioses.
Une portion de la Route 99 avait été fermée pour les besoins de l’exercice, qui se déroulait dans une zone couvrant cinq pâtés de maisons. Et pourtant, même au sein de cette version miniature de l’horreur nucléaire, le chaos se déclenchait déjà partout moins de quinze minutes après la détonation. À en juger d’après les camions de pompier qui fonçaient maintenant droit vers l’incendie, et d’après la file ininterrompue de combinaisons argentées qui couraient en direction du nord, la situation échappait au contrôle. Tad entendit des coups de feu, qui n’étaient sûrement pas prévus au scénario.
Il détestait travailler avec des amateurs. Ils ne comprenaient jamais la subtile différence qui séparait la vraie vie du théâtre. Ils en rajoutaient toujours. Il espéra contre tout espoir que l’exercice serait suspendu avant qu’il doive être déterré des gravats.
Le chauffeur de la Croix-Rouge avait mis sa sirène hurlante en marche. Ils avaient rejoint la circulation normale à présent, hors de la zone de l’exercice,
et dépassaient des voitures immobilisées, avec des conducteurs déroutés sur le chemin de leur travail. C’était une source d’intense excitation pour le gosse, qui se mit à hurler à l’unisson de la sirène.
Tad détestait travailler avec des enfants, pour les mêmes raisons.
«Tu me fais mal au crâne, mon gars. Comment tu t’appelles, au fait?
— Taylor.
— Taylor, je te donne un dollar si tu te calmes
et que tu te tais jusqu’à ce qu’on arrive à l’hosto, d’accord?
— Ça marche», répliqua Taylor.
Il avait l’air et la façon de parler de ces gamins que leurs parents traînent d’audition en audition. Trop mignon pour être vrai, ça n’était rien de le dire.
Tad plongea la main dans la poche arrière de son pantalon, y dénicha son portefeuille, en sortit un dollar que le gosse prit sans dire merci. La curiosité professionnelle le poussa à lui demander : «Tu touches quelque chose pour ce rôle, Taylor? Ou bien tu fais partie des volontaires?
— Cinquante dollars, répondit le gosse avec un sourire suffisant. J’ai joué un Lilliputien dans Le Magicien d’Oz au Fifth Avenue Theatre. Et j’étais dans Casse-Noisette à l’Opéra. Et vous, m’sieur?
— Si on te paye, mon petit gars, si tu crois que tu es un acteur, il va falloir que tu apprennes à ne pas sourire bêtement comme ça. C’est un pro qui te parle, là. T’es une victime. Tu vas probablement mourir des suites de l’irradiation dans une semaine. Pense à tes parents. Pense à l’enterrement. T’es un pauvre gosse qu’a pas eu de chance, Taylor. Tu joues au baseball?
— Oui.
— Eh bien, réfléchis : tu ne joueras plus jamais, jamais un seul match. Tu comprends ça? T’es fini.»
Le sourire commençait enfin à s’effacer.
«Si tu veux jouer un rôle, joue-le bien. Joue pour de vrai. Je vais te dire ce que je pense de la façon dont t’as joué ce gamin qui sortait de mon bus : c’était à chier. Tous les autres gosses étaient morts, et toi t’avais l’air de croire que c’était Noël et que le Père Noël venait de sortir de la cheminée. La prochaine fois il faudra que tu sois vraiment le personnage, d’accord?
— D’accord», dans un murmure contrit.
Tad posa son bras sur l’épaule de Taylor.
«C’est juste un conseil amical de la part d’un vieil acteur. Tu joues quoi après ça?
— Ma maman est morte. Elle est allongée en pleine rue, soufflée hors de la voiture qui me conduisait à l’école.
— Alors tu es sous le choc. Il est trop tôt pour avoir du chagrin. Tu es un zombie désorienté. Une absence qui grelotte. Et après la décontamination, tu seras en train de grelotter. Penses-y, Taylor. Apprends à jouer un rôle.»
Une fois qu’ils furent arrivés à Harborview, le gosse rejoignit la file des victimes qui patientaient joyeusement à l’entrée de la tente de décontamination : de toute évidence personne ne les avait prévenues des humiliantes violations de leur intimité qui les attendaient. La voiture portant les plaques d’immatriculation de la mairie de Seattle et le nom de «ZACHARY» sur le pare-brise attendait Tad pour le conduire là où il aurait son contrat suivant. Il y avait une chemise et un pantalon de rechange sur le siège arrière, ainsi qu’un passe-montagne en laine et sa trousse de maquillage. Avant de monter à bord, il se retourna et lança : «Hé, Taylor! Taylor! Je te dis merde, mon gars!»

Lucy Bengstrom était en veine ce matin-là. Tout le chahut de l’alerte à la bombe dans le centre-ville avait chassé des banlieues leurs habituels bataillons d’officiers de sécurité trop zélés. À 7 h 30 pile, dans l’espoir d’attraper le ferry de 9 h 30 reliant Mukilteo à Whidbey Island, elle avait déposé sa fille, Alida, à son collège sur Capitol Hill pour l’étude du matin. Mais en fait, la route jusqu’à Mukilteo fut parcourue en un rien de temps : pas de militaires au poste de contrôle sur l’I-5, et pour toute fouille de sa voiture au terminal des ferries on lui ordonna d’ouvrir le coffre et on jeta un coup d’œil sans curiosité à l’intérieur. On lui fit signe d’embarquer sur le bateau de
8 h 30 alors qu’il restait presque dix minutes avant le départ.
Son avance sur l’horaire lui donnait le sentiment d’avoir gagné un congé imprévu tandis qu’elle prenait un café au distributeur de la cabine passager et l’emportait sur le pont arrière. Il faisait un temps de vacances. Durant toute la dernière semaine de mars, les températures s’étaient maintenues au-dessus de 25 degrés, et aujourd’hui 2 avril, on annonçait à la radio qu’elles dépasseraient sans doute 32 degrés. Porter une robe qu’elle avait achetée pour l’été à Hawaï par un jour de printemps sur la côte nord-ouest, c’était une bizarrerie supplémentaire par rapport à toutes celles qui marquaient sa vie depuis un an environ : elles s’étaient accumulées avec la régularité de la neige qui tombe – la neige, encore une chose qui ne se produisait pas comme d’habitude.
L’eau bouillonna le long du quai et le ferry s’écarta lentement de la rampe. Sirotant son espresso tiède, Lucy sentit qu’elle était de nouveau à flot, enfin.
L’appel en provenance du Gentleman’s Quarterly était tombé à point nommé : c’était le premier job depuis des mois dans lequel elle pouvait s’engager vraiment à fond. Dans les années 1990, quand les rédacteurs en chef de la côte Est considéraient la côte Nord-Ouest comme le dernier sujet à la mode, on proposait à Lucy bien plus de travail qu’elle ne pouvait en accepter, mais depuis cette époque lointaine la région avait perdu presque tout son attrait et les dépêches intitulées «Seattle» recommençaient à avoir un air de déjà-vu. La rénovation de l’ancienne bibliothèque de la ville, acclamée dans le monde entier en 2004, n’était plus qu’un lointain souvenir, même si récemment une succession de sordides meurtres en série, rappelant les exploits de Ted Bundy et les femmes assassinées à Green River, avait brièvement fait resurgir Seattle à la une des journaux. Ces derniers temps, Lucy vivotait en écrivant des comptes rendus de voyages – petites virées avec Alida dans son sillage en période de vacances scolaires – et des reportages d’une ironie mordante sur l’Amérique profonde pour la rubrique «Potins» du New Yorker. Aujourd’hui c’était elle qui sollicitait les rédactions, et parfois on la rappelait.