+ Un arrangement tranquille - Benjamin Markovits
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Benjamin Markovits Un arrangement tranquille

"Un arrangement tranquille" de Benjamin Markovits
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard.

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Elle s’attendait à recevoir une invitation – Lady Caroline lui en avait parlé – mais lorsque ce fut chose faite, Annabella passa le plus clair de sa matinée à balancer dans une agréable incertitude. Les jours se succédaient ; il fallait bien les occuper d’une façon ou d’une autre. La chambre qu’on lui avait attribuée surplombait un carré de pelouse enclos de murs en brique (rouge et vert offrant un contraste rafraîchissant) ; elle la regagna après son petit déjeuner et posa la carte sur la cheminée plutôt dépouillée par ailleurs. Son éducation lui ayant inculqué une certaine frugalité, la jeune fille n’était guère douée pour les colifichets dont les femmes ornent non seulement leur personne, leur environnement, mais le passage du temps lui-même. C’était une journée radieuse et froide de mars, les reliefs cendreux du feu qu’elle avait fait la veille dégageaient une étonnante chaleur sourde dont elle n’était pas mécontente. Les hôtes d’une grande demeure se retirent souvent dans leur chambre pour y réfléchir – Annabella justifiait sa solitude. Mais elle avait l’honnêteté de s’avouer que l’introspection est la béquille des timides : ce qui leur permet de survivre.
La carte était frappée de l’en-tête des Melbourne : la tête d’un lion de la gueule duquel surgit un cerf. Dans le grand œil vif de ce dernier, se lisait de la peur, ou peut-être de l’espièglerie. L’invitation en soi était formulée avec un laconisme brutal qui coupait court aux éventuelles objections.
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lady caroline tient à vous inviter
à sa matinée dansante
qui aura lieu à melbourne house
après le petit déjeuner
un cours de valse sera dispensé
par un professionnel

Cette toute dernière précision péremptoire fit sourire Annabella : cela ressemblait bien à Caroline. Il fallait toujours que les gens s’amusent selon ses propres conditions. Une heure et une date étaient indiquées. La question était donc : devait-elle y aller ? C’était là le genre de choix qui faisait appel aux intuitions les plus profondes d’Annabella, à son sens des convenances. Comme elle aimait les exercer et se fiait à son propre jugement, elle pouvait se satisfaire en toute insouciance de sa décision finale, quelle qu’elle fût. Ces moments de réflexion lui fournissaient un prétexte pour observer le monde au travers de sa lorgnette la plus précise.
Elle sonna, demanda du thé. Il fallait prendre en compte les ragots ; Annabella n’était pas bas-bleu au point de se considérer au-dessus d’un brin de curiosité humaine. La liaison de Lady Caroline et Lord Byron commençait à faire jaser. Les deux amants se souciaient de moins en moins de préserver les apparences. Caroline, au début, se rendait subrepticement chez Lord Byron sous divers déguisements ; mais au gré de leur relation, ces costumes perdirent leur fonction formelle pour se muer en une sorte de spectacle, dont l’intention n’était plus du tout la dissimulation. Une livrée de page (selon la rumeur) était plus à même, supposait Annabella, de souligner que de masquer la pudeur des charmes féminins de Caroline. Quel curieux mélange d’aisance et d’instabilité que Caroline : insouciante, ne prenant jamais rien à cœur. Lord Byron était sans aucun doute plus discret ; cela dit, la galanterie de son attitude interdisait une réprobation trop ouverte. Il affichait une certaine indifférence à l’égard des convenances, or Annabella était assez pragmatique pour reconnaître que cette indifférence était justement ce qu’il y avait de si inconvenant. Elle devait donc décider si, oui ou non, elle allait « consentir sa présence » (telle fut la formule qui lui vint dans le confort de son fauteuil capitonné) à Lady Caroline – ainsi qu’à Lord Byron lui‐même, du reste, perspective bien plus intéressante. Elle n’avait encore jamais rencontré le jeune poète ; il était fort possible qu’il assiste à cette matinée.
Annabella avait dix-neuf ans. Elle se rappela, en souriant, que sa décision aurait moins de conséquences qu’elle l’imaginait – réflexion qui ne l’aida guère à arrêter son choix. Son existence semblait ne connaître aucun changement ; pourtant, on l’obligeait sans cesse à faire des choix : c’était bien là le genre de paradoxe qu’elle eut plaisir, pour une fois, à reformuler en termes plus simples. Elle n’avait aucune envie de passer pour prude, mais ne tenait pas non plus à ce qu’on la prît pour le contraire d’une prude. Un coup frappé à la porte annonça l’arrivée de la collation : une petite théière de Sèvres si chaude que l’on ne pouvait la toucher, à côté de laquelle était disposée une assiette de crumpets. Seule l’idée qu’elle risquait de se mettre du beurre sur les doigts aurait pu gâcher le bel appétit et l’humeur radieuse d’Annabella.
Finalement, ce fut la présence de Lady Melbourne qui la décida. La matinée dansante devait avoir lieu en sa demeure. Lady Melbourne était non seulement la belle-mère de Caroline, mais aussi la tante d’Annabella. Le fait de remplir ses obligations de nièce ne pouvait rien avoir d’inconvenant. Comme à maintes reprises, cette année-là, Annabella trouva réconfortante la protection que lui garantissaient à Londres ses liens de famille : tantes, marraines et autres. On recherchait sa présence, mais on lui accordait aussi une certaine indépendance, dont elle usait à peu près à sa guise. Du reste, il n’était question que de danser après le petit déjeuner. Ce n’était ni un bal, ni quoi que ce fût du même genre. Oui, elle irait ; elle était tout à fait disposée à reconnaître que l’occasion de rencontrer Lord Byron avait joué un rôle dans sa décision – bien qu’elle ne se conformât jamais aveuglément aux modes. Annabella avait jusque-là refusé de lire Childe Harold, le « remarquable poème » de Byron, paru deux mois plus tôt, dont le succès devait autant à la curiosité qu’à l’admiration. Cependant, elle était décidée, pour peu que le hasard l’amenât à faire connaissance avec le poète, à ne pas se refuser cela. Elle effleura le thé du bout des lèvres : il avait presque assez tiédi pour être buvable. Entre autres facteurs, se dit-elle (en se chauffant les doigts aux flancs de la tasse), la conscience de ses propres mérites lui imposait d’accepter l’amitié d’hommes éminents. Elle ne doutait guère de sa faculté à « ne pas démériter », de même qu’elle se reposait sur son intelligence pour l’acquisition de mots nouveaux. Ses facilités d’expression, elle en était convaincue, valaient le vocabulaire le plus étendu qui fût.

Le matin de la réception, autre jour radieux et clair de mars où pointait un frisson, arriva inévitablement. Annabella décida de faire à pied le trajet depuis ­Cumberland Place. Elle séjournait à Gosford House le temps de la saison – apparemment, la moitié des gens qu’elle connaissait à Londres donnaient leur nom aux maisons qu’ils possédaient. Les Gosford étaient des amis des parents d’Annabella dont on attendait sous peu le retour de leur maison de campagne dans le Yorkshire. Leur arrivée avait été l’ultime argument qui arrêta sa décision. Annabella avait envie de savourer la liberté que lui octroyait leur absence ; elle avait envie de les accueillir en leur annonçant du nouveau. Le trajet à pied ne lui prit pas plus de dix minutes ; elle fut pourtant soulagée de quitter la circulation animée de Piccadilly pour s’engager vers les abords plus calmes de Melbourne House. Miss Elphinstone, connue pour sa beauté et sa modestie, montait les marches devant elle. Annabella la reconnut de dos. Elle portait une robe vert vif qui donnait à sa silhouette fine, élancée, un air sylvestre. Annabella fut mortifiée de voir Miss Elphinstone s’arrêter net en l’entendant arriver, puis entrer dans la maison en sa compagnie. Sa propre stature modeste, son visage rond avenant, sa robe de soirée convenable en coton damassé ne pouvaient que souffrir du contraste.
L’assemblée était presque au complet quand les deux jeunes filles entrèrent, bras dessus, bras dessous. Un bref regard à Lady Caroline suffit à inspirer à Annabella sa première crainte réelle d’inconvenance : elle redoutait moins les actes ou les paroles de cette femme, que les sentiments dont on la supposait ­capable. Peut-être Caroline prenait-elle bel et bien les choses à cœur… exagérément, en fait. Debout au centre de la salle, elle parlait à un petit homme chauve aux bras d’une longueur invraisemblable. Les musiciens s’accordaient dans une légère cacophonie. Le tombé de sa robe, lisse des épaules aux genoux, dissimulait en grande partie la silhouette osseuse de Caroline. Il semblait n’y avoir aucun relief pour lui donner forme, absence qui suggérait nettement ce qui faisait défaut. Elle ressemblait à un jeune garçon ou presque ; ses mouvements avaient une liberté masculine. Son interlocuteur, qui portait un gilet mordoré, lui prit le coude et la main, rectifia la posture du couple qu’ils formaient. Mais Caroline n’était guère attentive. Elle regardait par-dessus l’épaule de son cavalier, fixant l’autre bout de la salle où se tenait un jeune couple qui s’essayait gauchement à l’étreinte convenable quoique intime qu’exigeait la danse. Ils charmaient l’œil, ces deux-là. Lui possédait le genre de beauté classique et expressive qui induit l’illusion que son détenteur est plein de goût ; elle semblait un peu plus douce, plus faible – tous manquements à la perfection qui relevaient de la délicatesse. Caroline grimaça en les suivant des yeux. Son joli visage un peu garçon était trop mobile pour paraître vraiment grave, mais Annabella y lut du mécontentement, que n’arrangea nullement la mine calculatrice qui suivit, plus rusée, moins aimable. Miss Elphinstone se pencha pour murmurer : « C’est sa sœur, Mrs Leigh.
— Qui ça ? demanda Annabella.
— Je parle de cette dame, là ; celle qui danse avec Lord Byron. »
C’était donc lui ; elle l’avait enfin vu.
Quelque chose dans le moment de la matinée (onze heures), le soleil printanier (froid, incolore), les rectangles de poussière qui s’étaient amassés sous quelques tables et apparurent, géométriquement délimités, lorsqu’on poussa les meubles contre les portes-fenêtres, évoquait tout bonnement le hall d’une école au moment de l’allocution matinale. La musique commença pour de bon. Dans cette atmosphère scolaire, Annabella avait le sentiment d’être à même de s’adonner toute entière à la danse. Elle n’osait pas aborder Lord Byron de son propre chef. Sa meilleure chance de lui être présentée consistait, pensait-elle, à attirer son attention en endossant un rôle public au sein de l’assemblée. Non qu’elle fût, en règle générale, très extravertie. Annabella souffrait, comme sa mère l’avait un jour formulé, d’un manque d’assurance chronique quoique léger. Il lui était facile de le surmonter, mais impossible de s’en débarrasser. Or il n’y avait rien de tel qu’une « mission en perspective » pour pousser son orgueil à réprimer ce penchant pour la discrétion qui sapait généralement ses efforts de marivaudage. L’homme au gilet mordoré n’était autre, finalement, que le professeur de danse : le dispensateur du cours de valse annoncé dans l’invi­tation. Un petit, quoique authentique Allemand du nom de Wohlkrank, « importé » par Lady Caroline « pour la saison ». Herr Wohlkrank repéra en Annabella une alliée – favoritisme qu’elle trouva très flatteur sur l’instant. Ce fut seulement plus tard, au lendemain de ces bonheurs consommés, qu’elle y vit la preuve d’un comportement ou d’un air inconvenant, voire déplacé, de sa part. Elle ne pouvait chasser de son esprit la tournure que prirent les flatteries du professeur de danse : « Quelles chevilles, ma chère, s’écriait-il en battant des mains, quels genoux ! »
Pourtant, que de changements cette année à L­ondres lui avait apportés ! Une année de demandes en mariage et de refus, en proportions rigoureusement égales (sans parler des bals, des soirées à l’opéra, des dîners), avait appris – comme elle se l’était elle-même formulé – à un paisible agneau de la campagne à sortir de ses silences pour « bêler avec le reste du troupeau ». Elle bêlait donc, pour l’heure. Dans un élan de fougue, elle reconnut ouvertement, à plusieurs reprises, que si elle n’avait pas l’oreille musicale, elle avait « le pied mathématique ». La valse avait fait perdre leur entrain à bien des jeunes filles plus hardies qu’elle, moins en raison de la complication des pas que de la pression qu’exerçait inévitablement sur leur poitrine le torse du cavalier – contact qui, s’il pouvait paraître attirant sous l’effet du punch et de la chaleur dispensée par un éclairage de soirée, semblait plus difficile à endurer avant le déjeuner. Quel plaisir ce fut de voir tant de gracieuses jeunes femmes solliciter l’aide d’Annabella, préférant qu’elle les guidât plutôt que les hommes qui attendaient sur le pourtour de la salle de danse et contemplaient le spectacle en essuyant leurs mains moites à l’intérieur de leurs poches.
Mrs Leigh ne fut pas du nombre. Les attentions de son frère semblaient suffisamment l’occuper. « Pince-moi, veux-tu, très cher, l’entendit murmurer Annabella, si je te marche sur les pieds.
— Sois tranquille, je ne lancerai pas de ruade », répondit Lord Byron.
Le charme du couple qu’ils formaient tenait en partie à leurs diverses, subtiles ressemblances. Le visage de Mrs Leigh, plus rond et plus doux que celui de Lord Byron, présentait la même prépondérance de l’axe ­vertical formé par le nez et le menton. Ils avaient en commun, qui plus est, ce dessin de la lèvre en petite accolade, qui trahissait un dédain coutumier ou une respiration nerveuse. Le poète, pour sa part, accusait une propension au dédain ; bien que la physionomie de sa sœur inclinât vers l’option la plus clémente, son expression se trouvait atténuée par une certaine timidité, ou bêtise, suggérée dans l’attache du nez au front, un replat stupide : comme si la paume de son créateur avait négligemment pesé là pendant qu’elle tiédissait.
Sa silhouette, en revanche, était ravissante et eût sans peine, Annabella le reconnut en son for intérieur, éveillé l’envie chez un esprit envieux. Mrs Leigh possédait ce mélange de calme et de grâce que les ­poètes commençaient à trouver « éthéréen ». Annabella nourrissait une passion pour l’école moderne, mais elle n’était nullement asservie à son jargon. Elle sentait à quel point l’expression d’une silhouette, ou même d’une attitude, dépassait les limites de l’intention. Sans doute la pauvre femme – déjà mère de trois ou quatre enfants – était-elle tout bonnement trop nerveuse pour manger ; bien qu’Annabella ne pût nier sa propre part de nervosité, elle était beaucoup trop raisonnable pour lui sacrifier son appétit. Lord Byron, lorsqu’il mentionnait sa sœur, l’appelait « Gus », ou parfois « Goose ». La jeune femme était incroyablement timide, cela ne faisait aucun doute. La rougeur qui lui était montée aux joues donnait à son teint la perfection frémissante que l’on voit à la surface d’une tasse emplie à ras bord. Le véritable motif d’envie, pour Annabella, était le fait que la timidité même de Mrs Leigh semblait attirer l’attention des hommes qui l’entouraient. Annabella, quant à elle, avait surmonté sa propre réserve au prix d’un effort de volonté, pour finalement se trouver aux côtés du professeur de danse, à former les autres jeunes filles en usant souvent de la main ou du pied, proximité qui, à défaut de mieux, lui donna un aperçu de ce que le contact et l’odeur du corps féminin pouvaient inspirer à un homme.
Lord Byron contribuait indéniablement à attirer sur Mrs Leigh les regards de l’assemblée. Annabella, pour sa part, ne pouvait détacher les yeux du couple qu’ils formaient. Tout en faisant tournoyer Miss Elphinstone dans ses bras, elle jetait de petits coups d’œil par-dessus l’épaule de sa cavalière pour voir si le poète ou cette femme à la beauté désemparée les suivaient. Annabella n’avait ni frère, ni sœur ; l’intimité libre, quoique non dépourvue de galanterie, dont ce couple témoignait, soulignait douloureusement ce manque dans sa propre vie. Elle n’oublia jamais cette première vision de lui, en dépit du monceau d’images moins heureuses qui la recouvrirent par la suite : le célèbre poète au pied infirme, s’efforçant de guider sa sœur au gré des pas de la toute ­dernière danse en vogue, tandis que la musique accompagnait à contretemps leur étreinte affectueuse et titubante. Elle se rappela par la suite, avec juste assez de gaieté pour tempérer sa gêne, que les premiers mots qu’il l’avait entendue prononcer étaient « un deux trois, un deux trois, un deux trois »… association aux mathématiques dont elle eut beaucoup de mal, plus tard, à se débarrasser.