+ Cadence - Stéphane Velut
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Stéphane Velut Cadence

"Cadence" de Stéphane Velut.

Munich, nuit du 2 au 3 septembre 1933

J’habite Betrachtungstrasse. Au 18 précisément. J’y suis depuis un an. Cette nuit est ma dernière ici, je vais quitter ce lieu et je suis affligé. Je suis affligé parce que tout ici me ressemblait – on me dit peu accueillant. C’était ma tanière, mon trou, mon chantier. Et puis on y voyait la rue d’en haut, un petit fragment de la ville ; tout petit, oui, mais juste de quoi surveiller dehors, dehors où rien ne va plus comme avant. J’ai eu beau limiter mes sorties, me faire discret, les choses m’ont rattrapé, Munich va m’emporter : c’est imminent, je n’y peux plus rien, cette nuit, demain, ils vont venir nous prendre moi et la petite qui dort dans la chambre du fond. Je les attends.

S’ils découvrent ce cahier, ils le brûleront. Que pourraient-ils faire d’autre ? Ils le liront à peine et le jetteront au feu. Sinon, que ces pages me survivent et l’on jugera sans doute cette histoire insensée ou purement inventée. Qu’importe. Je n’ai rien à prouver, ni à justifier. Que l’on me croie ou non : j’y suis indifférent. Si j’écris c’est pour moi. Et puis je ne crois pas qu’il existe des gens comme moi : cela vaut bien un retour sur les faits. Si ce cahier leur échappait tant mieux mais à celui qui lirait ce récit je dis : faites-en ce que vous voudrez. Moi, c’est bien dommage, je n’aurai pas le loisir de relire un jour ces lignes : parce que je ne sortirai pas vivant de cette histoire. Sans quoi j’aurais sans doute fini par les brûler, moi aussi.

De moi, vous pourrez dire bien des choses : vous pourrez me blâmer, me prétendre malade ou fou, vous réjouir de ma mort, cela ne changera rien, j’ai existé. Je ne suis pas un homme normal, mais après tout des hommes normaux il n’y en a pas. Il n’y a que des gens ordinaires, des gens qui ne font pas le pas. Ce récit achevé, vous chercherez sans doute des raisons à tout cela, c’est inutile ; je vous l’affirme : il n’y en a aucune. J’ai osé, c’est tout. J’ai franchi les limites. Vous pas. Et j’ai atteint mon but. Le reste, c’est la fatalité. Si tout cela vous échappe, c’est simplement que vous êtes ordinaire.

Chacun porte en lui quelque chose de rugueux qu’il ignore, ou plus souvent qu’il cache. Vous ne faites pas exception à la règle. Vous gardez enterré ce qui vous fait. Au mieux vous faites semblant, vous paradez, vous donnez le change. Moi, ce qui me fait est une chose si rugueuse que j’attendis longtemps avant de l’approcher. Jeune, je l’évitais. J’étais quelqu’un d’insignifiant, de timoré, je traînais avec moi une sorte de honte. Loin de moi, enfouie, cette chose, cette chose que je pensais être une aberration, j’en avais peur. Mais quand elle fut là, un jour, à portée de ma main – je ne sais plus comment, je ne sais plus ce qui en décida –, je ne l’ai pas étouffée. Je l’ai laissée m’atteindre, feignant d’abord de l’ignorer. Et puis un jour je l’ai regardée bien en face. Et je n’ai rien vu d’autre qu’un être singulier : moi. Cette chose que j’abritais n’avait rien d’étranger, ce n’était qu’une variante, qui me distinguait, un désordre que je finis par tolérer. Alors, je supportai de me côtoyer de près, c’est ce que la plupart des hommes exècrent. Désormais je ne me méfie plus de moi. Je me supporte et, mieux, plus délicieux encore, j’ai du plaisir à me sentir transparent à mes yeux. C’est comme si ma propre peau ne pouvait plus me cacher l’intérieur de mon ventre, comme si j’avais tous mes organes à ma portée : mon cœur, mes bronches, ma gorge, mes os. Mon propre crâne ne peut plus me cacher mes pensées. C’est ce qui me différencie de vous : je ne suis plus pour moi un étranger.

J’ignore de quelle rugosité sont faits les autres hommes ; hormis ceux qui vont nous emporter : ceux-là je sais ce qui les façonne. Ceux qui marchent le bras tendu en ne regardant nulle part, qui chantent fort, qui aboient quand ils parlent : il y a des choses qui crèvent les yeux ! Je ne sais si eux-mêmes verront un jour la chose qui les habite. Sans doute n’en soupçonnent-ils même pas l’existence. Pourtant elle hurle tout autour d’eux mais ils semblent l’ignorer. C’est regrettable car ils avancent sans guide ; ils sont en train de franchir les limites dans le brouillard. Tant pis pour eux. Ils vont échouer. Moi j’ai eu cette chance : de m’être émancipé j’envisageai enfin concrètement mes désirs, mes intentions n’étaient plus des nuages qui flottaient, éthérés, au-dessus de ma tête, j’acquis un regard aiguisé et je me mis à voir clairement le monde. Alors j’ai planifié, et j’ai osé. J’ai pensé, calculé, et je suis parvenu à mes fins. C’est parce que je n’aurai rien laissé au hasard dans la chambre du fond : mon décor, mon jouet ; et aussi parce que je fus infatigable.

Inutile de me dire que je suis asservi par ce quelconque désordre ! Je le sais, je vous l’ai dit : je n’ai rien de commun. Mais vous, n’êtes-vous pas asservi à vos propres retenues, soumis à toutes vos réticences ? N’est-ce pas cela qui dérange les hommes de n’avoir sur eux-mêmes aucun véritable pouvoir, celui de faire ce pas si difficile ? J’ai obéi à mes désirs, c’est indéniable. De me connaître si parfaitement j’ai même anticipé mes souhaits les plus cachés. Parfois je me contenais mais c’était pour céder finalement avec plus d’enthousiasme à une autre tentation. C’est cela s’épanouir, non ? Voyez comme tout cet inavouable qui vous ronge a pu faire de vous-même un être lâche, contenu, bridé et finalement amer envers le monde entier. Alors qu’on me reproche de n’avoir pas lutté, de m’être laissé exalter ! Et alors ? J’en ai eu le courage. Je me suis ouvert, j’ai mis mes tripes à nu, c’est vrai. D’abord j’en ai souffert (il n’est jamais plaisant de se connaître) mais j’ai fini par entrevoir mon âme. J’ai saisi la raison de ma dérive, et je l’ai acceptée. J’ai admis ma différence, et j’en ai joui. J’ai joui de ma solitude et de mon isolement.

Maintenant me voilà en sursis et je ne sais pas pourquoi. C’est cela aussi qui m’afflige : lorsque j’étais timide, embarrassé, perpétuellement gêné, on me fichait la paix. Je me suis épanoui, j’ai rempli mon contrat et, pour une ou deux erreurs commises, je vais devoir me priver de ma jeune pensionnaire, abandonner ce que j’ai fait, quitter ma petite créature qui ne bouge plus mais que j’aime encore. Je vais devoir renoncer à mon rêve, c’est déjà une chose morte. Alors qu’on me laisse au moins la nuit. Quelques heures pour noircir ce cahier. Ça n’est pas trop demander ! C’est peu de temps, une nuit, ou deux, pour raconter ce qui s’est passé. Je peux veiller, bientôt j’aurai tout le temps de dormir.

Une dernière chose. Avant d’entamer ce récit je voudrais ajouter ceci : qu’on n’aille pas croire que je sois resté le jouet docile et méritant du pouvoir du Führer. Bien au contraire. Je lui ai échappé. J’ai peut-être été pire que lui, qui sait ? Ça n’est pas à moi d’en juger. Et d’ailleurs je m’en fiche. Je serai mort avant lui. Se pose-t-il, lui, la question de la faute quand il dit : « Si nous réussissons, qui donc se risquerait à nous réclamer des comptes ? » Je ne sais même pas si lui atteindra son but. J’en doute. Enfin je ne serai plus là pour le voir. Moi j’ai atteint le mien. J’ai accompli mon œuvre, ce n’est pas rien. Et grâce à lui, en somme. J’ai profité de la moindre occasion. Il faut dire que je suis plus rusé que lui. J’ai leurré ses lieutenants un à un. Chaque fois j’ai laissé croire que mon travail servait ses ambitions alors qu’il nourrissait les miennes. J’ai donc pu paraître affable, un bon petit soldat, mais je n’ai jamais manqué d’aplomb. Je ne me suis jamais soumis, ni compromis. Si j’en suis là d’ailleurs ce soir, c’est que je suis unique. C’est ma fierté.

Non, vraiment, tout m’aura distingué de lui : je suis d’un naturel retenu, je n’ai pas d’ambition, je vis dans le silence, je planifie ; de nature effacé, sans la moindre envie de me montrer, je déteste la foule. Et j’aurai agi seul, seul et à l’insu de tous. De nos jours c’est dangereux. Je ne me suis pas placé dans le rang des puissants. C’est mon erreur : je ne les ai pas séduits. De pouvoir donc, aucun. Alors je peux bien avoir abouti, moi j’aurai bientôt des comptes à rendre. On n’en réclame qu’aux désarmés.

Si ! Une chose encore. J’aurai eu avec lui un trait commun : je n’attends aucun apitoiement. De quiconque. Les larmes m’indiffèrent. Je hais la compassion. Nul besoin de chaleur ou de main sur l’épaule. Cela m'écœure. L’humanité m’est étrangère. Et je suis étranger aux hommes. D’ailleurs je les trouve trop nombreux. Tous, sans distinction. Souvent, quand je m’endors et que la rue m’envoie leurs bruits, j’ai envie de les fuir.


1

L’entreprise allait exiger un temps considérable, j’en avais pris conscience très tôt. Avant tout il me fallait un lieu où la mener à terme. Je l’ai cherché longtemps. J’ai arpenté la ville des jours entiers. Ce fut pour moi l’occasion de comprendre que les choses n’allaient plus comme avant. Il y avait alors un peu moins d’hommes en uniforme, mais à mesure que je déambulais dans les rues de Munich mon désir d’isolement grandissait. Toutes ces affiches me faisaient peur. Ces jeunes distribuant des fanions et des tracts, tous habillés pareil, les cheveux bien coiffés et le front dégagé, m’embarrassaient. À la nécessité de m’enfermer pour me mettre à l’ouvrage, s’ajouta le besoin de m’écarter du monde. Je décidai finalement d’habiter cet étage car il était comme un terrier à l’abri des regards. Une minuscule pancarte « À louer » avait été collée sur un volet tout en hauteur. La logeuse me le fit visiter sans dire un mot. Je ne lui montrai pas mon enthousiasme mais j’y vis aussitôt un abri idéal. L’endroit, au bout d’un long couloir, était assez spacieux, sombre et feutré. Il offrait peu d’ouvertures mais dominait la rue par deux fenêtres ; une rue plutôt calme. Au fond, c’est sa chambre silencieuse qui me séduisit. Elle était pourvue d’une fenêtre étroite (que plus tard je murai), d’un grand lit et d’un lustre splendide. La plus grande pièce, celle qui donnait sur la ville, était bien suffisante pour un homme seul. Ne comptant de toute façon recevoir personne, j’allais pouvoir y installer mon lit, une table, un fauteuil pour y lire, et une ou deux commodes, il n’en fallait pas plus. Curieusement elle était attenante à une salle de bains, modeste mais confortable, et qui disposait même d’une petite baignoire. Quant au reste de l’étage, il avait plus ou moins brûlé pour une raison que j’ignorais – la logeuse ne m’en parla jamais. J’allais donc être seul. Rien ne pouvait mieux me convenir.

J’arrivai un dimanche, mes bagages pleins d’étoffes (taffetas de soie, cotons, lainages et organdis), en plus de mes effets à vrai dire peu nombreux. J’ai toujours adoré les beaux tissus, le soyeux du velours, le cossu de la laine, les teintes changeantes au gré des plis. En l’installant là, dans la chambre du fond, j’envisageais de faire vivre mon jouet dans un luxe de détails. Je voulais un décor excessif pour voir évoluer ma poupée, une sorte d’abondance, une chose déraisonnable. J’imaginais comme un théâtre ne jouant qu’une scène, pour moi tout seul, une œuvre inaccessible au monde entier. Je voulais une harmonie entre elle et le décor, quelque chose de réglé, de délicat, de beau.

C’est Franz, je me souviens, qui m’aida à monter mon lit, mes valises et ma malle. Ensuite je ne le revis plus. Il s’était installé à Berlin. De rares lettres échangées avec lui les premiers temps me permirent de m’informer encore des affaires politiques du pays. Et puis je cessai de lui répondre.

Ma logeuse se nommait Félice, elle était douce et ronde. Elle habitait en bas. Son mari : je ne sais pas, elle n’en parlait jamais. Je pense qu’il s’était engagé dans une police quelconque et qu’on l’avait muté. D’une façon générale Félice ne disait pas grand-chose de tout ce qui arrivait depuis la crise. Je sais seulement qu’elle vivait seule depuis que la guerre avait emporté son fils – « mort dans la boue », disait-elle chaque fois qu’elle l’évoquait –, et rien d’autre pour elle n’avait plus d’importance que ce jeune homme. Ma venue la ravit car elle trouvait que je lui ressemblais. D’après les photographies, il paraissait plus fort, plus beau et très blond, mais elle n’en démordait pas. Les premiers temps, chaque fois que je descendais la voir, elle prenait mon visage entre ses mains en disant que « c’était incroyable » et m’embrassait sur la joue. Une fois je la surpris à m’appeler « mon garçon ». C’est ce jour-là que j’en fis ma complice pour de bon.

Dès mon arrivée, je la convainquis sans mal de servir tous les jours mes repas (d’autant qu’il n’y avait rien chez moi pour cuisiner). Le matin, elle glissait le courrier sous ma porte et profitait de mes rares sorties pour nettoyer un peu. Autant dire que très vite la poussière envahit tout l’étage. Parfois elle venait me confier ses malheurs, assise dans mon fauteuil. Cela pouvait durer une heure, ou deux même. Je crois qu’elle avait de l’affection pour moi, vraiment. Moi, je l’écoutais parce qu’elle m’aidait, mais chaque fois cela me dérangeait. Disons que je la tolérais. En fait, il faut l’avouer, sa vie m’importait peu ; écouter ses histoires, c’était la modeste rançon de mon confort. Seule la petite comptait pour moi, elle et ce que j’allais en faire. Plus tard, quand les choses se compliquèrent, je n’eus plus du tout la force de l’entendre, je crois qu’elle le comprit.

Je ne recevais de lettres que des messieurs – je les appelais comme cela car ils se ressemblaient tous : habits sombres, bottes hautes. Les premiers mois, ces lettres, ce fut mes seuls petits tracas : elles étaient désagréables, sans aucune courtoisie et couvertes de tampons. Le plus souvent il n’y avait qu’une ligne ou deux à lire, le reste était une succession de noms, d’intitulés de services, d’adresses et de titres officiels. Ces fonctionnaires étaient toujours secs et arrogants. Je les méprisais. Ils donnaient l’impression d’exécuter des ordres qu’ils comprenaient à peine, de ne pas voir plus loin que la mission du jour. La première fois que je les vis, ils me firent l’impression d’être des animaux, des êtres méchants, bornés, prêts à se soumettre au commandement le plus absurde.

C’est ainsi qu’ils m’avaient apporté la petite, comme on livre un colis : « Un dépôt », m’avaient-ils annoncé – je signai même un reçu. Au moins les consignes étaient claires : on me nourrissait, on nous logeait ma pensionnaire et moi, et l’on me promettait – le travail achevé, il va sans dire – une somme confortable. J’avais seulement la charge de remplir mon contrat en sept mois – pas un seul jour de plus ne me serait accordé. Sans quoi je ne serais pas payé. Une avance conséquente allait m’être versée afin d’aménager l’étage. Et, si besoin, je pouvais leur écrire (ce que je ne fis jamais).

 À peu de choses près, tout cela je le savais déjà. Quand je m’étais porté candidat pour cette commande, j’avais contresigné un dossier de dix pages. Seul le montant de ma rétribution m’avait échappé. En soi l’argent ne m’intéressait pas, pas plus que la notoriété. Il était à parier d’ailleurs que mon nom ne serait pas cité dans les gazettes. Non, tout était fait pour le Führer, rien d’autre ne comptait que son nom, son nom, son nom inscrit partout. En l’occurrence je pouvais faire n’importe quoi (pourvu que ce fût dans les règles) : ce serait l'œuvre inspirée de l’esprit du Führer. Mais cela m’importait peu, je n’ai jamais pensé à la postérité. Moi, ce qui m’intéressait, c’était le modèle qu’on allait me proposer.

Ces messieurs vinrent donc un beau matin tenant la petite par la main. Nous étions le lundi 20 février de cette année je crois. Il neigeait. Félice m’annonça leur venue si tôt que j’étais à peine levé.