+ A ma fenêtre - Luc Bondy
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Luc Bondy A ma fenÍtre

"A ma fenÍtre" de Luc Bondy
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

Il a de l’énergie, mais pas d’espoir.
Le matin il ne traîne plus au lit ; il bondit sur ses jambes, en dépit de sa lassitude persistante – il ne voit que des ombres, et mesure à l’œil nu l’eau et le café moulu, sans respecter la moindre proportion. Il n’a pas beaucoup de force dans le poignet, raison pour laquelle il ne tient que brièvement la cruche sous le robinet. Il ne se rappelle pas qu’il a déjà déversé trois cuillérées de café dans le filtre, et sa distraction lui en fait rajouter cinq autres. Que le café ait un goût amer le laisse indifférent, on sent moins les choses avec l’âge, tout doit devenir plus intense, plus vif – même si je traversais les flammes, se dit-il, je ne sentirais pas que mon pyjama brûle. C’est ainsi qu’est mort son grand-père – comme cela remonte loin ! –, dans son lit, un peu plus vieux que lui-même aujourd’hui : il s’était endormi une cigarette aux lèvres, sa femme était déjà disparue à l’époque, il vivait seul et peut-être avec cette même énergie dépourvue d’objet qui l’animait, lui, désormais.
Ce grand-père, pense-t-il devant la cafetière électrique, n’a pas joué un rôle essentiel dans ma vie, je n’ai fait sa connaissance qu’au moment où il avait perdu la mémoire. Qu’un grand-père réfléchisse à son grand-père, voilà une chose singulière qui prouve… oui, au fait, c’est-ce que cela prouve ?
Quand il pense à cet aïeul, il voit d’autres meubles, d’autres appareils électriques, d’autres vêtements, il entend la radio d’autrefois annoncer des événements auxquels les petits-enfants de l’homme vieillissant ont depuis longtemps cessé de prêter attention dans leur livre d’histoire. La construction du Mur de Berlin, l’attentat contre un président américain… À ce grand-père qui, physiquement, ne lui ressemblait en rien, dont la fille est devenue sa mère et dont il n’a pas hérité ne fût-ce qu’un trait du visage, il pense assez souvent depuis des mois, sans comprendre pourquoi.
L’aïeul, ange invisible, s’est-il réfugié dans le corps de Donatey ? D’autres membres de sa petite famille viennent-ils l’y rejoindre, se nichant en lui comme s’ils voulaient être en groupe pour l’escorter jusqu’au Jugement Dernier ? Un sexagénaire ne se contente pas de penser à la mort : la mort aussi pense à lui, elle le tient par le bras quand il s’éloigne trop de son but, et lui fait sentir qu’à l’instant même ou un peu plus tard, il peut lui tomber dans les bras, fusionnant avec elle comme il fusionne lui-même à présent avec les membres de sa famille dont il se souvient.
Le voir penser, lui, au Jugement dernier, c’est une sorte d’imposture : il faudrait pour cela avoir la foi et quelques connaissances solides, il faudrait être un expert de la Bible et lui faire confiance. Cette image-là est censée saisir le corps et, dans une certaine mesure, influencer l’âme.
Le sexagénaire, autodidacte dans bien des domaines, est pour ce qui concerne la religion un promeneur qui aime les raccourcis. À chaque fois, il fait demi-tour, et ce n’est nullement par envie : il ne veut pas succomber à la religion, ne pas s’oublier en elle ; dans le cas contraire, il devrait s’arrêter, guetter autour de lui, pris de panique, il lui faudrait renoncer à sa vue préférée – l’horizon – et s’abandonner prudemment à un domaine dont il craint qu’il ne permette plus de retour.
Ce que lui et les quelques amis qui lui sont restés appellent le Jugement dernier et la Vie éternelle ne sont que des synonymes désemparés pour désigner les lieux qui succèdent la vie, ceux où, l’on espère se retrouver à un moment ou à un autre en famille. Que dis-je, la famille ? Non seulement elle, mais aussi les amis d’autrefois, quelques femmes auxquelles nous avons encore voulu dire quelque chose avant de faire nos adieux, des relations qui sont parties trop tôt.

Un ami russe, Piotr Lvov, est arrivé dans ces lieux-là voici deux mois. Deux jours plus tôt, l’homme vieillissant lui avait offert un mouchoir de poche en soie bleu clair : dans un rêve que celui-ci fit après la nuit de sa mort, Piotr, penché, se mouchait dans la pièce de tissu, la repliait cérémonieusement, étudiait le motif (un cygne blanc) et franchissait ainsi le seuil, plongé dans l’observation du mouchoir plié…
Si notre sexagénaire avait déjà été sur place, il aurait reçu Piotr et lui aurait dit : « Ici, je comprends plus de choses qu’autrefois », et ce n’auraient pas été des mots, mais des pensées, échangées sans le moindre mouvement de lèvres.

Parfois, Georg, mon grand-père, arrivait à évoquer son passé ; mais dans le même temps, il ne savait plus où il se trouvait, ni qui étaient ses interlocuteurs. À son épouse, il demandait : « Qui es-tu ? Tu es ma tante ? » ; à sa petite-fille, Daphné, il lançait : « Daphné, es-tu ma femme ? » Et avant même d’avoir obtenu une réponse, il tentait de lui glisser la main entre les jambes.
Le passé – et il en va exactement de même pour moi, pense l’homme vieillissant, – était, pour Georg, le présent. Il était capable de parler d’Adolf Hitler comme s’il s’agissait d’un vieux camarade d’école venu s’asseoir face à lui dans son fauteuil vert-olive : « Disons, un ami devenu en fin de compte un ennemi, parce qu’au début il était pour l’Allemagne, comme moi, mais ensuite il s’en est pris à nous autres, les Allemands ».
Nous donnerons un nom à notre héros, son nom, pour parler de lui en termes plus personnels. Nous pourrons de temps en temps nous référer de nouveau à son âge, nous pourrions même en faire un « Je », bien que j’aie moi aussi la soixantaine et ne sois pas lui.

Je suis fier de cette dernière phrase, et je m’appelle Donatey. Maintenant que j’ai couché ce nom sur le papier, je suis pris d’un sentiment de honte, comme cela m’est souvent arrivé au fil de ma vie : l’espace d’un instant, je me suis mis à découvert, et je suis forcé de craindre que quelqu’un ne puisse réprimer un sourire amusé en entendant mon patronyme.
Buvant, donc, un café supplémentaire – c’est peut-être le quatrième –, je vois ce grand-père allemand parler de la ville d’Offenbach, où il possédait une fabrique de jute et eut un enfant unique avec son épouse, ma mère Mathilde Donatey, à laquelle j’emprunte ce nom de famille. Il avait un chauffeur, ses affaires étaient prospère, Mathilde fut élevée par une gouvernante. Sa mère, Léa, était d’une extrême paresse. Elle passait le plus clair de son temps adossée au radiateur, même l’été, parce qu’elle aimait tellement en sentir les arêtes dans son dos. Tellement.
Lorsque je pense à l’époque de mon grand-père et la compare avec la mienne, je suis saisi par la nostalgie de quelque chose que je n’ai jamais vécu, juste entendu… C’est dans les récits qu’on vit le mieux, les choses n’y sont pas aussi douloureuses que dans le temps présent, même si je ne ressens plus du tout les piqûres qu’infligent ces histoires, comme beaucoup de choses qui se dissolvent ou que je retransmets vers l’accompagnateur dont j’ai parlé tout à l’heure.
Un exemple : ma cavité buccale – toute ma vie durant, j’ai évité de me brosser les dents, poussé par une foi aveugle dans la conservation des choses : les dents restaient, comme la main reste attachée à son bras, ou la tête posée sur la nuque. Mais petit à petit, les dents sont tombées de ma bouche. Alors, ma belle-mère de Berne m’a offert une petite somme pour m’en faire implanter de nouvelles : quand je sens à présent qu’il y a dans ma bouche un élément totalement insensible, je devine ce que ce sera lorsque « tout » sera à l’avenant. Il n’est pas facile de tout s’imaginer, dans les moindres détails, à partir de cette constatation… cette insensibilité toute puissante !

Dans la première phase du nazisme, la petite famille – ma mère et ses parents – est restée à Offenbach. Je crois qu’ils ont surmonté leur peur. En dessous de leur appartement vivait une autre famille. Tous, parents comme enfants, avaient des tailles de girafes ; Agathe, la fille aînée, se laissait elle aussi porter par des hanches étroites qui me seraient arrivées aux épaules. Après les premières exactions, elle assura mon grand-père que le pire était derrière eux, ce à quoi Georg répliqua par une citation de Shakespeare : « Ce n’est pas encore le pire, tant que l’on peut dire : Ceci est le pire ».
Georg, le père de ma mère, se laissa vite convaincre : après tout, il s’était battu pour l’Allemagne au cours de la Première Guerre mondiale, il avait dans le sang ce pays qui l’avait aidé à faire une belle fortune avec ses usines. Plus tard, lorsque l’homme vieillissant était assis au bord de son grand fauteuil, il entendait son grand-père ânonner des poèmes entiers de Goethe et de Heinrich Heine, en bonne partie incompréhensible, son dentier ne cessant de lui glisser hors de la bouche ; il se sentait mieux les mâchoires nues. Moi, je donnerais beaucoup pour pouvoir faire arracher mes dents insensibles (j’allais presque écrire : mes dents sans âme). J’accepterais volontiers d’être inintelligible.
Je ne compte plus qu’en décennies. J’ai soixante ans aujourd’hui, même si j’en ai en vérité soixante-sept, et à soixante-neuf ans je me considérerai encore comme un sexagénaire – pourquoi pas ? Je passe mes journées à tenter de comprendre l’époque que j’ai vécue : le souvenir me pèse moins que le sentiment que je ne cesserai plus désormais de tenter d’attraper ce qui s’est passé à l’époque, comme à la chasse aux papillons. La plus grande partie s’est dérobée à mes yeux et à ma mémoire, ce n’est pas d’aujourd’hui que les choses m’ont échappé, mais du moment où je les ai vécues. Comprendre, c’est autre chose. Qui étais-je ? Étais-je ? Sommes-nous ?

Où je suis, où j’étais, les villes, les pays, les continents – tout cela, je l’oublie un peu plus chaque jour, comme si je me tenais debout dans une nuit sans étoile. Qui couche tout cela sur le papier ? Ce sont mes lèvres tremblantes : tout ce qu’on peut lire ici, c’est ma lèvre qui me le dicte.
Les gens, leurs qualités, leur physionomie, leurs anormalités, tout ce qu’ils ont d’extraordinaire et d’ordinaire, leurs gestes et leurs regards, leur atavisme, leur dyslexie, leur manière de dormir, de veiller, de se laisser emporter par l’irritation ou par un amour excessif de l’humanité, comme moi – j’ai accepté tout cela, parfois même à mon corps défendant. Je ne sais pas – ma tête bourdonne de bruits humains, et cela ne diminue pas, tandis que je marche vers les soixante-dix ans… non, marcher, je ne le peux plus, je m’appuie sur deux béquilles en fer, prêt de la clinique Schulthess à Zurich. Je les astique deux fois par jour, pour que les gens aveuglés par le reflet du soleil ne me reconnaissent pas trop.
 

Il y a quatre semaines, Séraphine, mon amante, est passée me prendre à la clinique. Elle est originaire d’Offenbach, comme ma mère, et bien que la généalogie soit son violon d’Ingres, nous n’avons pas trouvé la moindre branche commune entre nos deux familles.
Le jour où mon amante sera chauve – elle souffre d’une maladie de peau qui lui fait tomber les cheveux –, je lui dirai : « Maintenant tu ressembles au clown Grock ». Et elle me répondra : « Point possible ! » C’était l’expression favorite du clown – aujourd’hui, on dirait : son logo. Mon amante a le visage blême et un nez rond, tellement blanc. Assise sur la banquette arrière d’un taxi, elle se sent mal et devient plus blême encore, de plus en plus livide. Il y a juste ces lèvres pointées vers le haut – elle me donne l’impression que d’autres lèvres l’ont embrassée, y laissant cette empreinte rose. Elle n’est jamais vraiment contente, moi non plus, mais qui l’est ? Alors nos humeurs se dispersent comme une brume paisible au-dessus du lac de Vierwaldtstadt, où j’ai souvent été en cure.
Lorsque Séraphine parle dans son sommeil, elle efface toutes les phrases aimables dont elle se sert pour me flatter dans la journée. Je l’entends souvent dire, par exemple : « Je te dis ‘oui’, même si je pense ‘non’ ». Ou encore : « La différence d’âge entre nous… » Je demande : « Quoi ? » Elle répète : « La différence d’âge entre nous… » mais au matin, lorsque je lui pose la question, elle s’étonne et termine sa phrase : « … n’est pas un problème ».
Pourtant son ton n’est plus le même, trop marqué par l’étonnement d’avoir prononcé le début de cette phrase-là au cours de la nuit. Je ne peux donc pas savoir si ces derniers mots en sont la vraie suite ou une correction diurne.
Depuis que j’ai eu soixante ans je me retourne sur ma vie sans jamais éprouver assez de gratitude, je sais que seuls les rêves sont vrais, tout le reste n’est qu’artifice ou mensonges empilés. Nous nous forçons à produire de l’imaginaire, de simples bricolages, tandis que les rêves, eux, racontent sans avoir besoin de nous.