+ Lark & Termite - Jayne Anne Phillips
Actualités Presse Nouvelles
Jayne Anne Phillips Lark & Termite

"Lark & Termite" de Jayne Anne Phillips
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville

26 JUILLET

Province du Chungcheong du Nord,
Corée du Sud

26 juillet 1950

Caporal Robert Leavitt
24e division d’infanterie

Il avait été envoyé au Japon occupé en décembre 1949, même si la graine du futur bébé qu’il avait plantée se développait en secret dans le sexe de Lola, un corps étranger de la taille d’un coccyx. Tu veux m’épouser ? Et tu comptes dire à ta mère qui tu as l’intention d’épouser ? Sa mère n’aurait aucune objection, lui avait-il expliqué, elle était morte, il voulait justement une femme qui avait roulé sa bosse, c’est elle qu’il voulait, il l’avait trouvée, pas question de la laisser échapper, jamais il ne la quitterait, enfin pas vraiment, est-ce qu’elle l’entendait ? Je t’entends, je ne fais même que ça. Ah ! vous dirai-je, maman ? Je veux être ton petit. Elle t’a abandonné trop tôt, pas vrai ? Et moi, j’ai hérité de toi. Pourtant, il est loin de Lola aujourd’hui, loin depuis plusieurs mois. Le bébé est lové en elle, bien à l’abri, intouchable et coupé du monde. L’hiver passé à la base de Tokyo, c’était comme un boulot ordinaire mais en uniforme, tout le Japon occupé ressemblait à une colonie américaine avec ses clubs et ses bars. La ville paraissait factice, sans consistance, comme un décor de cinéma. Quand le colonel MacDowell invita quelques soldats triés sur le volet à apprendre le coréen dans le cadre d’un projet qui lui tenait particulièrement à cœur, baptisé Immersion linguistique à Séoul (ILS), Leavitt accepta pour un avancement minime et un changement de poste. Il se retrouva en Corée au mois d’avril, un des soixante soldats inscrits à l’ILS, et fit désormais partie du Korean Military Advisory Group (KMAG), un rassemblement de conseillers militaires fantômes, une centaine d’officiers et leur intendance composée de sous-fifres et d’engagés volontaires. Ils n’avaient rien d’autre à faire que de rester embusqués là, censés représenter la volonté américaine de superviser les négligeables forces coréennes. Leavitt passait son temps à s’imaginer son bébé nageant dans une nasse de muscles qu’il ne pouvait ni toucher ni sentir, tandis que l’armée américaine brandissait un poing dérisoire au-dessus d’un territoire divisé. Toutefois, l’avant-poste du KMAG disparut le matin de juin où la Corée du Nord envahit le sud du pays. Quatre semaines de combats ininterrompus forment une suite indistincte de jours et de nuits qui ont coulé comme un filet de sang dans le cerveau de Leavitt. Au cours de la bataille et dans la confusion de la retraite, le goût de sa propre salive et l’odeur de sa transpiration ont changé, mais la fin juillet, c’est le moment où Lola doit accoucher. D’une heure à l’autre, d’un instant à l’autre. Si le bébé était déjà né, un télégramme des armées suivrait Leavitt, des semaines durant si nécessaire, dans les champs dévastés et les chemins défoncés de cette saloperie de débâcle. Même pas besoin d’un télégramme. Sans qu’il le décide, la voix de Lola flotte à son oreille, et on dirait qu’elle se tient près de lui durant toute cette guerre. Dans le vacarme de l’artillerie ou le tambourinement de son propre cœur, il l’entend. Les mots qu’elle lui disait quand il pouvait encore la toucher. Tu as trouvé ta mère parce qu’elle l’a voulu. Durant toutes ces années, les poumons congestionnés par l’asthme, elle a absorbé l’air de cette échoppe tandis que ton père se tenait sur le seuil. Elle voulait que toi, tu t’échappes de là.
Il continue à marcher. Il est près de midi, la chaleur est infernale, et la voix de Lola le pousse à avancer. Deux ou trois villages vidés de leurs habitants dans les environs immédiats constituent l’objectif de Leavitt : l’« évacuation » des réfugiés, dont l’exode qui n’intéresse personne suit la retraite des troupes américaines. Heureusement, les doubles voies du chemin de fer qui mènent à l’ouest jusqu’à Hwanggan sont là pour leur indiquer la direction dans cette panique généralisée et ce chaos. Les renforts placés sous les ordres de Leavitt sont des blancs-becs appartenant aux forces d’occupation du Japon, qu’on s’est empressé d’amener par bateau et en train, pour soutenir les forces américaines assiégées. La plupart n’avaient jamais vu de combats ni entendu un tir d’artillerie. Des hommes non aguerris qu’on a précipités au lever du jour au cœur de la tourmente d’un pays enlisé dans un conflit d’un autre temps. Ils sont cernés par les coups de feu qui déchirent l’obscurité ; ils ont entendu les termes de « front circulaire » et de « guerre d’infiltration » ; ils en ont perdu le sommeil, la nervosité les gagne, et ils ont raison d’avoir peur. Beaucoup d’entre eux seront morts avant que Leavitt ait pu leur enseigner quoi que ce soit. Aux Coréens placés sous sa protection il n’a rien à apprendre, mais la masse piaffante des deux cents ou trois cents réfugiés se réduit jusqu’à n’être plus qu’une mince colonne que Leavitt demande à son escadron de pousser à quitter la route pour suivre les voies du chemin de fer. C’est plus simple là, on a l’illusion de contrôler la situation, mais il n’y a aucune véritable évacuation possible, en tout cas aucune dont les Américains assumeraient la direction. Pas de listes de signatures en hangul dans des registres quelconques. Pas de registres du tout. En Corée du Sud, tout est en proie à une confusion totale, ou déjà complètement anéanti. Les équipements expédiés d’urgence depuis les bases américaines au Japon sont constamment déplacés ; les mouvements de troupe ralentis d’une façon exaspérante par les flots de réfugiés qui tentent d’échapper aux combats. Les habitants des innombrables villages sud-coréens fuient à la faveur de ces mouvements, profitant de la résistance que réussissent à opposer les troupes américaines à l’invasion, abandonnant leurs cabanes en torchis et les braises encore chaudes de leurs feux. Les différents récits ne s’accordent pas toujours : des Yak chinois ou des F80 américains auraient bombardé la zone pour sécuriser les déplacements de troupe. Les toits de chaume, gorgés d’eau par des semaines de pluie, dégagent une fumée épaisse et humide quand ils s’embrasent. De lourdes volutes, telles des âmes suspendues en vol, refusant de suivre l’injonction que la guerre donne à tous : circulez, il n’y a rien à voir.
La chaleur est intense, pesante, et, au lever du jour, les rizières forment des mirages vert vif, vibrant des senteurs fétides de ce qu’on appelle par euphémisme l’« engrais humain ». Les tas de déchets provenant d’innombrables latrines disséminées dans la campagne, collectés dans des seaux et des baquets que l’on transporte sur de vétustes charrettes tirées par des bœufs, fertilisent la terre, récolte après récolte, jusqu’à ce que les champs deviennent noirs. La glaise spongieuse s’enfonce sous les pas, sombre et fermentée comme un secret qui couve. La terre respire. « Un lent pourrissement immobile », songe Leavitt. Il continue à marcher. Lola lui parle. Rien n’est jamais perdu, rien n’est jamais en pure perte. Tu penses que tu n’avais pas besoin d’apprendre ce que tu sais aujourd’hui ? Combien de garçons de ton âge sont capables de jouer de la trompette comme toi et ensuite de s’engager par temps de paix ? Ce que tu voulais avant tout, c’était t’enfuir de Philadelphie. Sa ville lui paraît bien loin désormais. Ici, les villages ressemblent à des campements embourbés depuis une période antérieure aux radios et aux Jeep, aux Klaxon, au jazz ou même aux mots empruntés à l’anglais. Des chiens faméliques et méfiants ramassent tous les abats de poulets et de canards égorgés, ou encore les entrailles de poissons, tandis que des femmes entretiennent des brasiers et que des bambins aux reins ceints de podaegi en toile circulent à califourchon sur le dos de leurs grandes sœurs. Des gamins à peine plus âgés traversent d’un pas encore mal assuré les carrés des jardins qui correspondent à chaque maison et s’accroupissent quand l’envie leur en prend, apprenant seuls à être propres, leurs pantalons découpés de telle sorte que leurs petites fesses rebondies en jaillissent comme des fruits fendus. En ce moment, tous ces marmots sont rassemblés en silence dans la fournaise. Lola répète les répliques de leurs premiers dialogues, comme s’ils pouvaient repartir de zéro. Voilà, maintenant tu me connais. Dis que tu me connais. Chuchote-le. Elle est son fantôme à lui, une spirale de fumée qui s’élève à ses côtés. La guerre transforme tout le monde en fantômes. Dans cinquante ans, cent ans même, ils seront encore là : un vestige de brume se glissant entre les doubles rails de la voie ferrée, près du lit d’une rivière au cours incertain, les Sud-Coréens dans leurs vêtements blancs, les GI dans leurs treillis crottés.
Depuis la bataille d’Osan, Leavitt ne pense plus à ce qui se passera après la guerre. Osan, c’était le 5 juillet. Un mercredi, il s’en souvient – il avait écrit la date complète sur une lettre adressée à Lola le jour de l’assaut. Quarante-huit heures plus tard, Leavitt, un des trois seuls survivants de son bataillon, avait été affecté à une autre section. Une autre, puis une autre encore, il changeait d’affectation et montait chaque fois en grade, tandis que ses supérieurs se faisaient tuer et qu’on ne les remplaçait pas. Aujourd’hui, il commande une section et il comprend que la guerre ne s’achève jamais. Quels que soient les acteurs et le théâtre, la guerre reste latente pendant des années ou des mois, puis elle rejaillit, relève la tête et crache ses flammes devant de nouveaux régimes, des topographies métamorphosées, des armements redistribués. Les troupes de la Chine communiste et l’armée populaire nord-coréenne (APNC) ne sont que les agresseurs les plus récents à traverser le pays comme une déferlante meurtrière. Leavitt s’imagine des milliers de victimes de la guerre qui ne parviennent pas à croire à leur propre mort et qui meurent encore et encore sur les mêmes terres disputées. Les soldats américains avancent sans relâche dans une atmosphère chargée de terreur, minimisant les peurs qu’ils s’appliquent à ne voir que comme de vagues intuitions, un voile de nuages, un mirage produit par leurs nerfs mis à rude épreuve, mais Leavitt devine la présence des morts qui montent des brèches de la terre comme des colonnes de fumée et partagent l’espace avec les vivants. Aucun Américain n’aurait logiquement dû survivre ni à Osan, ni à Chochiwan, ni même à la bataille de la rivière Kum. Pour la plupart, ils sont morts. La Corée est étouffée par les fantômes qui ne rentreront jamais chez eux. Les Coréens eux-mêmes sont des spectres qui errent en traînant balluchons et paniers, enfants et vieillards.
Même le pas des paysans résonne sur un rythme assourdi. Forcés à suivre les voies du chemin de fer, ils battent une triste cadence, leurs sandales claquant sur les traverses couvertes de boue. Au moins, ils ne sont pas sur la route, enfin, ce qu’on appelle encore une route. Les Américains traversent des chemins de terre qu’ils ont eux-mêmes élargis, défoncés et ensanglantés par le passage de leurs camions et de leurs cadavres. Toutes les routes conduisent ici, à ces doubles rails qui le ramènent vers Lola et l’éloignent d’elle à la fois.
Après le mariage, ils s’étaient enfermés dans sa chambre pendant plusieurs jours avant son départ, s’attardant de plus en plus alors que le compte à rebours avait commencé. Il avait repoussé le lit le long du mur et installé le matelas à même le sol. C’est là qu’ils s’éveillaient et dormaient sur un continent de silence qui jamais ne les trahissait, imprimant l’un à l’autre un mouvement pareil à celui d’une horloge dont les deux aiguilles resteraient continuellement sur le qui-vive d’un cadran circulaire. Lola demeurait presque impassible, le visage baigné de larmes et immobile, comme si elle ne pouvait pas ou ne voulait pas se laisser aller à sangloter. Jamais il n’avait vu une femme pleurer comme ça, elle semblait avoir oublié qu’elle avait un jour été enfant. Lui tenant la tête entre ses paumes soyeuses, le visage à quelques centimètres du sien et les lèvres entrouvertes, elle lui soufflait dans la bouche, et on apercevait de fines ridules au coin de ses yeux quand elle souriait. « D’ici à cinq ans, lui dit-elle, je commencerai à faire mon âge. » « Parfait, répondit-il, je serai prêt. » Aujourd’hui, ils sont séparés depuis plus de temps qu’ils n’en ont passé ensemble, et il a l’impression d’avoir assez mûri pour compenser les huit ans de leur différence d’âge. Désormais, il se sent capable de la protéger, d’elle-même, de lui. Tu l’as découverte allongée par terre, n’est-ce pas ? Au fil des ans, elle avait peu à peu disparu, et là, elle était partie pour de bon. Tu es ici maintenant, laisse-la s’en aller. Respirant avec peine, il continue d’avancer. Auparavant, il croyait que la mort aspirait l’air par à-coups comme un poisson, au rythme haletant et sourd du râle asthmatique de sa mère. La mort ne prenait pas beaucoup de place à cette époque, comme le déclic d’une lumière qui s’éteint, ou un soupir s’échappant d’un radiateur. Ici, c’est tout l’inverse. La mort monte du sol comme une basse continue, omniprésente et implacable.
Le passé, il s’en souvient, Lola, les mois d’entraînement militaire au pays, puis Séoul avant l’invasion, tout cela semble avoir eu lieu dans une dimension adjacente mais sans lien direct avec lui, et le mirage dans lequel il vivait enfant à Philadelphie paraît s’être évanoui pour toujours. Les immeubles et la devanture des magasins, le béton et l’asphalte étincelants, les grillages bordant les quartiers effervescents à plusieurs kilomètres de Liberty Bell au cœur historique de la ville, lui apparaissent comme un rêve auquel il ne croit plus. Les enseignes des coiffeurs lançaient leurs spirales de couleur dans le tohu-bohu du matin, et chaque épicerie abritait fidèlement un obscur employé de la mafia qui fumait sa cigarette et sirotait un café dans l’arrière-boutique en attendant les paris illégaux. L’été, des poubelles éventrées montaient la garde sur les trottoirs, luisant de reflets roses et cuivrés dans la lumière de fin d’après-midi. Des néons couleur fuchsia et jaune acidulé faisaient clignoter toute la nuit le mot PIZZA tandis qu’aux portes des bars des volutes de fumée portaient jusqu’à la rue les notes du juke-box. Les matins de shabbat, il jouait au base-ball, au basket ou aux billes avec les gamins italiens, et il rendait ses copains juifs jaloux parce que, par chance, ses parents à lui n’étaient pas pratiquants.
À partir de midi, il travaillait à l’épicerie pour son père ; ils habitaient le logement exigu au-dessus de la boutique. Les jours d’école, durant trois heures après la classe, il travaillait aussi pour lui. Sa mère débarrassait une étagère sous le comptoir pour qu’il y range ses livres, elle dénichait un tabouret pivotant à dossier et lui disait de s’y installer pour faire ses devoirs quand le vieux devait s’absenter. Ce qui arrivait très souvent. La plupart du temps, il vivait ailleurs, et quand il était là, il passait ses journées à râler et à picoler. C’est elle qui faisait tourner la boutique. La radio marchait en sourdine toute la journée, branchée en permanence sur Benny Goodman, Nelson Riddle… Elle adorait cette musique de contes de fées qu’on diffusait dans les salles de bal et les clubs sélects où elle n’avait jamais mis les pieds. Dans l’orchestre de l’école, Leavitt joua de la clarinette, puis d’un vieux cornet à pistons jusqu’à ce qu’elle échange à un vieux musicien junkie quelques provisions et des crèmes glacées contre sa trompette. « Il faut répéter, Bobby, lui disait-elle sans arrêt. C’est joli, cette musique. » Après qu’on l’eut trouvée morte, effondrée sur le plancher près du précieux réfrigérateur de son mari, Leavitt refusa de remettre les pieds dans cette boutique. Il avait seize ans alors, et il utilisa jusqu’à son départ l’entrée séparée et l’étroit escalier qui permettaient d’éviter le magasin. Son père eut tôt fait de changer les serrures, et Leavitt se fit héberger par des filles ou des copains. Deux ans plus tard, en 1945, il termina le lycée, et aucun membre de sa famille n’était présent à la remise du diplôme. Le jour, pendant trois ans, il travailla comme chauffeur-livreur pour un grossiste en spiritueux. La nuit, il jouait dans un petit orchestre ou un autre, il se produisit même en costume pendant près d’un an dans un cabaret du centre-ville avec une formation de jazz composée de musiciens blancs. Mais ce qu’il préférait, c’était jouer dans les night-clubs noirs, où il apprenait plus et gagnait moins, et où les professionnels l’appelaient Blanco avec une affection dissimulée. Il était assez doué pour occuper la scène entre deux célébrités, mais ce n’était pas une assez bonne raison pour s’éterniser à Philadelphie.


La cloche de la Liberté, dont le carillon marqua le début de l’Indépendance américaine. (N.d.T.)