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Chloe Hooper Grand homme

"Grand homme" de Chloe Hooper
traduit de l'anglais (Australie) par Antoine Caz

Sur la péninsule du cap York, aux confins de l’Australie, il existe des esprits aux longs bras maigres et aux longues jambes maigres qui se déplacent la nuit, inaperçus, pour faire le mal. Le jour venu, ils retournent se glisser dans les falaises de grès de la région, habitant les crevasses. Sur les parois rocheuses, dans les ravines, les gorges et les grottes, s’étire leur corps peint à l’ocre rouge avec des yeux blancs qui voient tout.
Pour les dénicher j’ai pris l’avion puis la voiture jusqu’à la minuscule ville de Laura, à l’extrême nord du Queensland, j’ai suivi un guide le long d’étroites pistes de marche vieilles de plusieurs millénaires qui grimpent un escarpement abrupt. Une fois au sommet, le guide a lancé une retentissante salutation aux esprits. Sinon, m’a-t-il dit, ils viendraient nous prélever la graisse des reins.
Cela faisait des années que personne n’était venu à cet endroit. Des pluies récentes avaient fait reverdir les arbrisseaux, et les fougères poussant entre les rochers formaient des jardins suspendus. Il s’agissait d’un camp pour la saison humide, réseau de gros rochers et de grottes aux murs et aux plafonds recouverts de peintures superposées, vieilles de peut-être quinze mille ans : kangourous, crocodiles, émeus, dingos, ignames et leurs racines torses, armes, ruches avec essaims d’abeilles, étoiles – toutes les choses du cosmos dessinées là pour pouvoir se multiplier et laisser les richesses de la terre se propager.
Sur tout un pan de la falaise, les teintes orange et brunes du grès se muaient en personnages plus récents : une peinture représentant deux hommes, deux Blancs en position allongée. Chacun porte une casquette rouge en demi-lune et une chemise bleue, et ils sont nus au-dessous de la taille, la peau d’un ocre pâle et crémeux. Les deux hommes tiennent des fusils. Des policiers. Ce site servait à la sorcellerie, le purri purri.
Sur la paroi d’une grotte à environ un kilomètre de là, le guide m’avait montré une scène peinte à la fin du dix-neuvième siècle représentant un Européen en bottes et jodhpurs. Suspendu en l’air, il s’accrochait vainement aux rênes de son cheval qui le désarçonnait. Un fusil lui échappait des mains. Une femme nue était couchée au sol. Peut-être l’homme l’avait-il enlevée ; c’était monnaie courante aux avant-postes des terres colonisées. Celui ou celle qui avait peint cette scène voulait tuer l’Européen, le « destiner », selon la formule proposée voici un siècle par l’ethnologue autodidacte W. E. Roth. Un homme pouvait être destiné à être frappé par la foudre ou écrasé sous un arbre qui s’abat, et pourtant ce n’était ni la foudre ni l’arbre qui le tuait, mais la malédiction. Les Aborigènes disaient alors de l’homme qu’ils le « chantaient ».
Les peintures de sorcellerie se multiplièrent à mesure que l’Australie septentrionale était colonisée. En 1872, presque cent ans après que le capitaine Cook eut proclamé le continent propriété de la Grande-Bretagne, on découvrit de l’or dans la vallée proche de Laura. Quand les Aborigènes de l’endroit tuaient à coups de lance le cheptel des Européens ou chapardaient leurs provisions, les colons blancs et plus tard les soldats à cheval (blancs et noirs) lançaient depuis la ville des expéditions de « dispersion ». Les Aborigènes tentèrent de pratiquer le purri purri contre les fusils des Blancs, ces objets magiques capables de produire éclairs et tonnerre. Ils tentèrent de chanter les armes à feu et de chanter leurs « fruits » ou « noyaux » (les balles) pour que leur course dévie. Mais la toponymie qui marque les routes de terre rouge de la péninsule du cap York raconte l’histoire : là, les cours d’eau se nomment la Lance, le Fusil, le Canon Double, le Revolver. Sur une photo de la police montée aborigène de Laura datant des années 1880 on peut voir cinq soldats aborigènes en uniforme, portant fusil et calot à visière et escortant le grand officier blanc qui les commande. Certains Aborigènes traditionnels vécurent en fugitifs dans ces collines jusque dans les années 1920, mais la grippe et les soldats finissaient toujours par les rattraper.
Je fixai intensément les hommes en chemise bleue sur la paroi de la grotte, me disant qu’il avait fallu un puissant mobile pour les peindre là. Le pigment bleu est très rare : quelqu’un s’était donné beaucoup de mal pour dénicher puis mélanger ces couleurs-ci. Le plus petit des deux personnages avait deux points bleus en guise d’yeux, le plus grand des yeux marron et une croix pour tenir lieu de bouche et de nez.
Le deuxième homme mesurait deux mètres, il était à l’horizontale. Sous sa chemise il avait une allure reptilienne. Sa peau blanche était hachurée comme celle d’un crocodile, sur toute la surface y compris le pénis. Sous lui un grand serpent, peint à l’ocre rouge, s’étendait sur quatre mètres de la paroi rocheuse. Sa langue frappait la plante du pied nu de l’homme. Ce serpent était l’instrument du destin. À l’intérieur de son corps on voyait des empreintes de mains au pochoir, comme des signataires d’une exécution. « Je maudis ton pied, je maudis ta jambe, je maudis ton cœur, ton épaule, ton cou », proféra calmement le guide. Il ne s’agissait pas là d’un soldat quelconque. Ceux qui l’avaient peint le connaissaient. Ils connaissaient sa taille. Ils connaissaient la couleur de ses yeux.
Sur le lent chemin du retour, rien ne remuait dans le bush. Je demandai au guide s’il connaissait Chris Hurley, un policier blanc qui avait naguère travaillé à la ville presque abandonnée de Laura, dans la vallée. Hurley était populaire parmi les communautés aborigènes et dans les bourgades perdues où il avait choisi de se faire nommer. Il avait été décoré pour sa bravoure. Et il était grand, ajoutai-je, il mesurait deux mètres comme le personnage sur la paroi de la grotte.
Pendant deux ans, j’avais suivi son histoire : un beau matin, à deux cents kilomètres d’ici, sur Palm Island, il avait arrêté un Aborigène pour outrage à agent. Quarante minutes plus tard, l’homme, Cameron Doomadgee, gisait mort sur le sol d’une cellule, avec des blessures telles qu’on en voit d’habitude dans les accidents de voiture mortels. Hurley prétendit que son prisonnier avait trébuché sur une marche.
Le guide ne le connaissait pas. Les policiers ne font pas de vieux os dans ces parages. Il y en avait eu tellement, me dit-il, que c’était difficile de se souvenir de chacun d’eux. Mais il avait entendu parler de l’affaire. Tout le Queensland en avait entendu parler. Dans quelques mois, le brigadier-chef Christopher James Hurley serait jugé pour homicide involontaire.


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L’île

À Palm Island, le terminal poussiéreux de l’aéroport s’ornait d’un assortiment de projets, réalisés par les CM1 de l’école, portant sur les conduites à risques. Sur l’un d’eux, le dessin malhabile d’une bouteille barrée d’une croix avait pour légende : « Ne buvez plus ! » Sur un autre on lisait : « Je me sens en sécurité quand je ne suis pas traqué. » L’île se trouve entre la Grande Barrière de corail et la côte tropicale du Queensland à l’extrême nord-est de l’Australie. État en plein développement, le Queensland est riche en minerais, bétail, touristes et retraités : mi-Texas, mi-Floride, et deux fois plus vaste que les deux mis ensemble. La barrière de corail, avec ses îles aux stations balnéaires de luxe, est (comme l’affirme le slogan publicitaire de l’État) « belle un jour, parfaite le lendemain ». Mais aucun touriste ne vient ici, à Palm Island. Le maire, une femme aborigène, vint me chercher ainsi que les deux avocats avec qui j’avais fait le voyage pour nous conduire en ville en empruntant l’étroite route qui longe la mer. Des rochers s’avançaient depuis le rivage. Sur une grosse pierre quelqu’un avait tagué GRAND HOMME à la peinture violette.
Dans la commune, il y avait une jetée, un bar à bière, un hôpital, un clocher en bois depuis longtemps endommagé, et un unique magasin. Devant ce dernier, un gamin se tenait assis dans une poubelle tandis qu’un autre le rafraîchissait à l’aide d’une lance à incendie. Dans le cercle d’ombre au pied d’un arbre, d’autres enfants faisaient un jeu de hasard : une sorte de two-up avec des capsules de bouteille ou des cosses de petits pois qui retombaient dans la poussière.
Deux hommes qui semblaient avoir environ trente ans titubaient de-ci, de-là, appuyés l’un sur l’autre.
« Ce sont deux frères, indiqua le maire, ils n’y voient plus clair.
— De toute évidence. » Je croyais qu’elle faisait allusion à leur cuite carabinée. L’un des deux frères agita alors devant lui une canne blanche et je vis que les hommes étaient reliés par un morceau de ficelle, celui qui tenait la canne conduisait son frère par le poignet. « Comment ont-ils perdu la vue ?
— Personne n’en sait rien. »
Deux femmes blanches – institutrices, infirmières ou agents de police – s’avançaient d’un pas vif dans la chaleur, en short et T-shirt. Elles avaient l’air aussi empruntées et peu à leur place que je me sentais moi-même. « Et elles, qui est-ce ? demandai-je au maire.
— Elles sont pas d’ici. »
L’une des deux femmes me sourit, par curiosité peut-être, et l’espace d’un instant je ne sus si je devais lui rendre la pareille. Je me sentais d’une blancheur incandescente.
Le trajet jusqu’à Palm Island avait été comme l’épisode d’un rêve : la mer vert pâle si lumineuse et l’avion qui volait si bas que je pouvais presque distinguer la vie sous la surface – dugongs, tortues géantes, baleines. Des îlots immaculés étaient amarrés tout alentour. Puis, à l’horizon, telle une vague vert sombre, parut une île plus grande. Lorsque l’avion vira de bord pour amorcer sa descente, la nature primitive se déploya. Des montagnes couvertes de forêt rejoignaient le rivage bordé de palmiers, qui allait à la rencontre des mangroves, de la barrière de corail. Et puis le rêve s’effaça.
« Les tropiques du désespoir », « Un paradis amer », « L’île des larmes », tels étaient les gros titres que j’avais lus dans les journaux du Queensland. Trois mois auparavant, le 19 novembre 2004, Cameron Doomadgee s’était fait arrêter par le brigadier-chef Chris Hurley pour outrage à agent. Quarante minutes plus tard, Doomadgee était mort avec un œil au beurre noir, des côtes cassées et le foie éclaté. Hurley déclara qu’il avait trébuché sur une marche en entrant au poste de police, et le médecin légiste nommé par l’État ne mentionna pas de signes de brutalité dans son rapport. La communauté ne l’entendit pas de cette oreille : une semaine plus tard, une foule en colère incendia le poste de police de l’île et la maison du brigadier-chef. Chris Hurley alla se réfugier sur le continent.
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Quelques semaines avant de me rendre à Palm Island, j’avais rencontré par hasard Andrew Boe, un avocat pénaliste de Brisbane né en Birmanie qui rendait visite à des amis à Melbourne, où je réside. Personnage élégant, crâne tonsuré et lunettes, avec sur le biceps un tatouage en birman signifiant « libre de la peur », il était surtout connu pour avoir défendu Ivan Milat, le tristement célèbre tueur de campeurs . Boe avait lu l’affaire Cameron Doomadgee fin novembre et pris l’avion pour l’île en décembre, se portant volontaire pour représenter bénévolement la communauté lors de l’enquête du coroner d’État sur la mort de Doomadgee, une instruction publique qui s’efforcerait d’établir les circonstances de son décès. Il assista aux obsèques. Dans la chaleur brûlante d’une journée précédant la saison des pluies, un cortège de plusieurs centaines de personnes suivit en silence le cercueil par les rues sur des kilomètres jusqu’au cimetière.
Boe voulait que quelqu’un écrive sur l’affaire. L’instruction prendrait une ou deux semaines, dit-il. J’acceptai de l’accompagner. J’avais passé beaucoup de temps à l’étranger entre l’âge de vingt et trente ans, et je ne savais pas grand-chose de l’Australie indigène. Comme beaucoup d’enfants des banlieues pavillonnaires issus de la classe moyenne, j’ai grandi sans jamais voir un seul Aborigène, sauf au journal télévisé. Le Mouvement pour la réconciliation – cette tentative sans grande consistance que fait notre pays pour renouer les liens entre les premiers Australiens et tous ceux qui sont arrivés par la suite – est une cause défendue par des milliers de gens qui ne connaissent personne appartenant aux deux pour cent d’Aborigènes de la population. « J’imagine que vous avez encore tout à apprendre de la complexité de la situation et de l’“impasse” dans laquelle se trouvent les Aborigènes », m’avait écrit Boe après notre rencontre. Et il était exact que jusqu’à cette rencontre, je n’avais jamais entendu parler de Palm Island. Mais je ne lui en avais rien dit – il ne badinait pas sur les questions d’engagement moral. Dans l’interminable liste de lectures qu’il me suggérait – articles universitaires sur les insultes rituelles chez les Aborigènes, droit jurisprudentiel, rapports gouvernementaux, les cinq volumes pondus en 1991 par la Commission royale sur les décès d’Aborigènes en détention provisoire –, il avait inclus une liste des vêtements qu’il convenait de ne pas porter. « Soyez attentive à ne pas trop exposer vos sous-vêtements aux regards. N’essayez pas de vous montrer sauvage.
— Vous ne prenez donc jamais de repos ? lui avais-je répondu dans ma lettre.
— Du repos… ? m’avait-il réprimandée. Nous devons faire usage de nos libertés et de nos privilèges afin de voir quelle aide nous pouvons procurer à ceux qui sont moins bien armés que nous pour affronter les défis de leur existence. »
On était début février à présent. Dans deux jours, le coroner d’État – enquêteur nommé par le gouvernement pour établir les circonstances en cas de décès – arriverait sur l’île pour une instruction préliminaire afin de déterminer où se tiendrait son audience trois semaines plus tard. Boe et son associée, Paula Morreau, une jeune avocate pleine de dévouement au regard lumineux, étaient arrivés pour préparer leur procès. Boe avait apporté des dossiers contenant les déclarations de témoins ainsi que les vidéos de surveillance de la cellule de Doomadgee prises le matin de sa mort.

Les notes de l’auteur sont signalées par un astérisque. Les autres notes sont du traducteur.

Jeu très populaire en Australie, sorte de pile ou face dans lequel on lance deux pièces simultanément en pariant sur le résultat.

Tueur en série ayant défrayé la chronique dans les années 1990 en Australie. Ses victimes étaient des auto-stoppeurs.